Ancient Biography. Identity through Lives. – F. Cairns , T. Luke éds. – Prenton : Francis Cairns, 2018. – XIV+310 p. : bibliogr., index. – (ARCA, Classical and Medieval Texts, Papers and Monographs, ISSN : 0951.7405 ; 55) ; (Papers of the Langford Latin Seminar, ISSN : 0309.5541 ; 17). – ISBN : 978.0.9954612.1.5.

Ce volume rassemble et complète les communications données à l’occasion du colloque international de Langford à l’Université de Floride en 2015 intitulé Narrating Lives : Biography and Identity in Antiquity, et vouées à éclairer l’usage de l’écriture biographique dans la construction des identités individuelles et collectives. Comme le rappellent en introduction les éditeurs Francis Cairns et Trevor Luke, cette publication se propose de combler une fâcheuse lacune bibliographique dans le champ des publications consacrées au genre biographique antique en général, la dernière plus importante étude en la matière, celle d’A. Momigliano en 1973 (et non en 2001 comme l’indique la p. vii) dans The developments of Greek biography, se référant elle-même aux lointaines conférences de Carl Newell Jackson sur la biographie grecque, données en 1968. Le recueil s’unifie autour de l’intention, commune aux différents auteurs (pour la plupart universitaires américains), d’étudier les modalités d’exemplarité et l’influence axiologique des personnages ayant fait l’objet de récits de vies grecques et latines dans l’Antiquité classique et tardive, sur les communautés dont ils émanent.

La première partie du recueil, consacrée aux liens entre biographie et identité culturelle, réunit des communications concernant des vies de poètes grecs, de généraux étrangers et d’empereurs romains. Flore Kimmel-Clauzet étudie la fonction politique des biographies, en utilisant diverses Vies de Pindare évoquant la concurrence qu’Athènes opposa à Thèbes pour s’approprier la mémoire du poète philattikos ; ces biographies s’accordent à présenter la poésie comme un devoir patriotique. Rex Stem concentre son propos sur le projet interculturel et la perspective relativiste de Cornélius Nepos dans son livre consacré aux grands généraux des nations étrangères : les vertus exhibées comme modèles importent plus que l’ethnicité des personnages qui en ont fait preuve. Dans une démarche curieusement contraire, David Rohrbacher entend prouver que le genre biographique ne permet pas toujours de définir des identités culturelles, en disqualifiant l’Histoire Auguste comme document fiable. Ouvertement partisan des thèses d’A. Cameron, l’auteur prévient le lectorat moderne de la vanité de toute tentative de déduire de cette œuvre une quelconque information ethnographique valable, voyant plutôt, dans les développements liés à l’histoire culturelle et religieuse des catégories évoquées, autant d’attestations nouvelles de l’esprit mystificateur de son auteur, prompt au jeu intertextuel (notamment avec Ammien Marcellin et Jérôme). À en croire l’auteur, nulle démarche idéologique ne présiderait à la composition de ce qu’il présente comme vaine farce biographique composite, réduite ici à un pur exercice érudit sans motivation sérieusement polémique – position contestable de notre point de vue, étant donné l’orientation très manifestement antichrétienne de l’ouvrage.

La deuxième partie du recueil s’attache à étudier la façon dont les biographies d’hommes puissants forgent le modèle de l’exercice vertueux du pouvoir en employant, entre autre, le contre-modèle du tyran : en s’éloignant d’une perspective purement axiologique, le chapitre que Marcaline Boyd consacre à l’accession au pouvoir de Polycrates d’après le récit qu’en donne Polyen dans les Strategika (jugé fiable par l’auteur, contra la thèse d’A. Carty en 2015), montre que cet épisode s’inscrit dans une tradition plus vaste et cohérente de récits de prise de pouvoir abusive par les tyrans, souvent matérialisée par l’occupation de l’acropole. Alexander Skufa examine la question des archétypes et de l’exemplarité dans les Vies des syracusains Timoléon et Dion par Cornélius Nepos  : ces deux profils en miroir (Timoléon étant doté des qualités de clairvoyance et de vertu qui firent défaut à Dion, aspiré par la tentation de la tyrannie), reflètent aussi l’opposition politique entre Auguste et Antoine. Cynthia Damon étudie la façon dont Suétone participe à la définition du concept de César (« caesardom »), en cherchant à démêler les composantes de cette abstraction des traits de caractère individuels des différents empereurs pris isolément ; à cet égard, les douze récits des morts des Césars permettent, au moyen de détails signifiants, de consolider l’ethos de l’empereur en tant que César ou, au contraire, de le disqualifier comme tel.

Prolongeant cette attention donnée aux événements post mortem, Federicomaria Muccioli ouvre la troisième partie du recueil, consacrée à la thématique religieuse, en s’intéressant à la divinisation des chefs dans la biographie grecque depuis ses origines (IVe / IIIe s. av. J.-C) et au traitement plus ou moins favorable que les auteurs (et notamment Plutarque) réservent à ce culte, souvent évoqué en termes critiques, voire ridiculisé. L’auteur des Vies Parallèles fustige volontiers la divinisation des chefs en ce qu’elle concurrence l’idéalisation authentiquement démocratique, et partant, préférable, de la polis. Les forces divines sont également à l’œuvre dans les rêves prophétiques soumis à l’examen de l’Oneirocritica d’Artemidorus ; à propos de cet ouvrage, Daniel Harris-McCoy met en évidence l’idée que pour cet auteur, la biographie constitue déjà une véritable base de données sémiotique, utile au méthodique processus divinatoire ; dès lors, la vie est investie d’un sens, révélé via le rêve par la divinité. Par une démarche herméneutique pour le moins originale et très manifestement marquée par l’influence des gender studies, Jennifer A. Rea entend mettre en évidence l’analogie de procédés par lesquels, mutatis mutandis, biographies antiques et media modernes ont falsifié, à des fins idéologiques, la mémoire de deux « martyrs » : la chrétienne d’Afrique du Nord sainte Perpétue et l’astronaute Sharon « Christa » McAuliffe, unies, peut-être un peu artificiellement, dans la même victimisation de leur genre. La mémoire de l’une subit les efforts de domestication d’Augustin, soucieux de réduire la masculinité de cette figure telle qu’elle apparaissait dans sa Passio anonyme, et de la faire participer au contraire à la promotion d’une identité féminine chrétienne plus conforme ; l’image médiatique de l’autre se voit pareillement ternie, en tant que faillible girl next door, par les services de communication de la NASA. Attentif à une forme intéressante de concurrence chrétienne d’un matériau antique, Matthew W. Ferguson étudie la façon dont Alexandre le Grand, concurrencé par Jésus dans sa démarche eschatologique, est changé en un contre-modèle dans l’empire chrétien. L’auteur montre de façon convaincante que la version tardive (entre le Ve et le VIIIe s.) de la lettre à Olympias contenue dans le Roman d’Alexandre est une apocalypse subvertie et une réécriture anti-païenne du Livre de la Révélation : l’échec d’Alexandre, confiné dans un eschaton terrestre au contraire de Jésus, reflète les limites de l’empire gréco-romain qui se voit dépassé par la réalisation de l’eschatologie sotériologique chrétienne.

La dernière partie du volume est vouée à examiner la façon dont, au temps de la domination romaine, les biographies en langue grecque poursuivent et renouvellent les identités hellénistiques et romaines. Alexei Zadorojnyi concentre son propos sur ce qu’il nomme les « synecdoques biographiques » de Plutarque : ce sont ces références onomastiques toujours lourdement signifiantes (telles que Cimon ou Nicias), que l’auteur emploie à la façon de véritables « hyper-liens » biographiques, pour désigner certaines valeurs éthiques ou politiques. Elles révèlent, chez cet auteur, une conception très « bio-structurée » de l’histoire, et un souci de coordination méthodique de références employées dans son oeuvre. Andrew G. Scott met en évidence que la double figure de l’historien sénateur Dion Cassius induit une œuvre hybride entre mémoire et histoire, et par laquelle l’auteur construit, après s’être retiré de la vie politique, sa propre persona de sénateur et de uir bonus dangereusement proche du pouvoir. Il peut alors adopter dans ses annales la posture critique qu’il se gardait d’afficher dans l’exercice de ses fonctions. Prenant le contrepied du scepticisme de Schwitzgebel, au témoignage duquel les philosophes éthiques n’auraient pas prêché par l’exemple, Svetla Slaveva-Griffin clôt le volume par l’étude des bioi de philosophes (celles, archétypales, de Pythagore, puis celles des Platoniciens), envisagées comme genre majeur de la littérature philosophique précisément pour leur caractère normatif et didactique : quoique pauvres en faits historiques, leur lecture tend à prouver que ces philosophes, en privilégiant l’enseignement et la vie contemplative, joignaient la théorie à la pratique.

Une bibliographie générale et quelques pages d’index referment ce volume dénué de conclusion d’ensemble, ce qu’induit le contenu relativement disparate des chapitres de ce livre dont la vertu est justement de présenter, dans une mosaïque composite, la multiplicité des projets « identitaires » (ethniques, politiques, éthiques, religieux) des biographes antiques.

Lucie Desbrosses, Université de Bourgogne Franche-Comté

Publié en ligne le 5 décembre 2019