Anzalone (R. M.), Gortina VII. Città e territorio dal protogeometrico all’età classica. – Athènes : Scuola archeologica italiana di Atene, 2015. – 321 p. : bibliogr., index. – (Monografie della Scuola archeologica di Atene e delle missioni italiane in oriente, ISSN : 1970.6146 ; 22). – ISBN : 978.960.9559.05.8.

En Crète, la transition entre l’âge du Bronze et l’âge du Fer est documentée par de nombreuses installations domestiques, funéraires et cultuelles, rendant aujourd’hui tout à fait impropre le qualificatif de « siècles obscurs ». La fin du système palatial centralisé et le passage à de nouveaux modèles socio-politiques menant progressivement à l’émergence de la cité-État sont au cœur de nombreuses études fondées sur l’observation des divers modes d’occupation du territoire[1]. Tandis que certains spécialistes exploitent les données de surface, récoltées lors de prospections pédestres, des publications apportent en parallèle un éclairage nouveau sur des sites inédits ou faisant l’objet de nouvelles campagnes d’étude. C’est dans cette dynamique actuelle que s’inscrit le présent ouvrage.

Gortyne, si ce nom est bien connu des spécialistes, et notamment des épigraphistes, en raison de la découverte du célèbre « Code de Gortyne », daté du Ve s. av. J.-C., d’importantes zones d’ombre subsistent encore quant aux origines de la cité proprement dite. R.M. Anzalone s’attelle donc ici à une tâche ardue, plus de 130 ans après les premières fouilles initiées par les Italiens. En effet, le caractère ponctuel et non systématique de ces dernières, leur ancienneté, l’absence de données stratigraphiques et l’occupation du site jusqu’à l’époque romaine, sont autant d’obstacles à la bonne compréhension des vestiges de l’âge du Fer. Malgré cela, l’auteur se lance dans une étude critique de la documentation archéologique, sans négliger pour autant les sources littéraires et épigraphiques, en vue de retracer les étapes ayant progressivement mené à la constitution de l’une des cités-États les plus puissantes de la plaine de la Messara.

L’ouvrage se divise en quatorze chapitres d’ampleur inégale. Après une brève histoire de la recherche (chapitre I) et quelques mots sur la géomorphologie de la plaine (chapitre II), l’auteur propose une analyse fonctionnelle des installations proto-archaïques (chapitre III) en évoquant successivement les espaces domestiques, funéraires, cultuels et artisanaux. Les chapitres IV à VII, ensuite, ont l’apparence d’articles indépendants. Ils dressent respectivement les inventaires détaillés, site par site, des habitats, des nécropoles, des sanctuaires et des installations artisanales du district de la Messara durant le premier âge du Fer, sans qu’aucune référence, ou presque, ne soit plus faite à Gortyne. L’analyse, qui commence durant le Minoen Récent (MR) IIIC, déborde donc du cadre spatio-temporel annoncé dans le titre de l’ouvrage. Le découpage thématique présente un désavantage pour le lecteur intéressé par un site en particulier, puisque les informations se retrouvent disséminées au sein de quatre chapitres différents. Le chapitre VIII marque une césure chronologique puisque c’est désormais de la polis gortynienne, aux époques archaïque et classique, dont il sera question. Les sous-parties y sont thématiques et ressemblent peu ou prou à celles du chapitre 3. Les débouchés sur la mer (chapitre IX), les rapports avec la cité de Phaistos (chapitre X), le partage du territoire entre terres publiques et privées (chapitre XI), les communautés dépendantes (chapitre XII), le rôle territorial des sanctuaires (chapitre XIII) sont ensuite évoqués, avant qu’une synthèse générale ne soit proposée (chapitre XIV). Les nombreuses figures et planches, insérées au sein des chapitres, constituent l’un des points forts de l’ouvrage. On regrette cependant qu’elles ne soient pas accompagnées de leurs titres, ces derniers étant réunis en fin d’ouvrage.

Dès le chapitre III, on comprend les difficultés d’interprétation de l’auteur confronté à des données très fragmentaires et ambiguës. Le MR IIIC à Gortyne semble marqué par un développement de l’occupation humaine et un bipolarisme autour des collines d’Haghios Ioannis et de Prophitis Ilias. L’époque protogéométrique, ensuite, a fourni davantage de données, mais elles sont extrêmement éparses. Si la zone de la future agora paraît fréquentée, aucune installation pérenne n’y a été détectée. Le panorama funéraire est encore plus restreint. Une petite tombe à chambre voûtée, partiellement publiée, a été utilisée par plusieurs générations tout au long de la période. Elle contenait plusieurs crémations, des vases, des armes et des outils métalliques. Les données cultuelles sont heureusement plus fournies avec l’installation d’un sanctuaire sur la colline d’Haghios Ioannis à partir du IXe s. av. J.-C. La gamme typologique des objets votifs est extrêmement ample, avec la présence notable de kernoi et de nombreuses figurines féminines. Le nombre important des vases multiples consacrant les aparchai pourrait témoigner selon l’auteur d’un accès plus large à la propriété. À partir du VIIe s. av. J.-C., un temple est construit dans le sanctuaire. De grands orthostates sculptés montrant trois divinités attestent sans aucun doute de la pluralité du culte. À la fin du VIIe s. av. J.-C. on observe ainsi une redéfinition des espaces avec l’édification du temple, l’abandon volontaire de l’habitat de Prophitis Ilias et l’implantation d’un quartier artisanal près de l’oikopedo SAIA. Les origines du temple d’Apollon Pythios n’ont pas encore été cernées avec exactitude, mais son importance dans le contexte proto-archaïque ne fait pas de doute.

Dans le volumineux chapitre IV l’auteur répertorie les traces d’occupation en Messara, site par site, du MR IIIC à l’époque classique. La discussion se fonde essentiellement sur des observations de terrain. Au total, une quinzaine de sites sont analysés, répartis le long des monts Astérousia, des côtes de la mer de Libye, au sein des bassins de l’Anapodaris et du Géropotamos ou dans la zone du Psiloritis. Ils sont généralement situés sur des hauteurs, à proximité d’axes de communication et de ressources hydriques, avec un bon contrôle visuel sur la plaine. Sept sites sont occupés dès le MR IIIC, deux autres à partir de l’époque protogéométrique. Au total, une dizaine de sites pourraient toujours avoir été occupés au cours de cette dernière période. Deux sites avec un accès à la mer (Tripiti et Lébéna) semblent voir le jour au cours de la période géométrique. Une dizaine de sites pourraient alors avoir été fréquentés. Les attestations ne semblent pas remonter au-delà de la période orientalisante sur la colline de Vigles, à proximité de la côte, et de la période classique à Lassaia. Parallèlement les habitats du Psiloritis semblent être abandonnés. Un peu moins d’une dizaine d’habitats paraissent avoir été occupés durant la période orientalisante, pas plus de sept au cours de la période archaïque et de cinq au cours de la période classique. L’auteur assigne une fonction résidentielle à la quasi-totalité des sites, évoquant également les installations cultuelles au sommet du mont Kophinas, à Phaistos et à Tsoutsouros.

Le chapitre V traite des pratiques funéraires en Messara au cours du premier âge du Fer. L’auteur distingue les nécropoles à proximité d’habitats et les sépultures isolées. En réalité cette distinction est illusoire, puisque la localisation exacte des tombes est souvent inconnue. Les données architecturales sont lacunaires, mais les tombes à chambre voûtée appelées « tholos » sont relativement fréquentes du MR III à la période orientalisante, et l’on compte également quelques tombes à chambre, à attribuer au même horizon chronologique, des tombes à fosse, au cours de l’époque protogéométrique, de même que quelques tombes à enchytrismes, datées de l’époque géométrique ou de l’Orientalisant ancien. Les données funéraires sont clairement plus nombreuses au cours de l’époque protogéométrique. On observe ensuite une baisse de fréquentation de certains sites après cette période ou à la fin du VIIe s. av. J.-C. Une inscription archaïque a toutefois été retrouvée près de Rotasi (Pharmarakà).

Le chapitre VI s’intéresse aux différentes formes de dévotion. Sont distingués les sanctuaires s’inscrivant dans la continuité des zones sacrées de l’âge du Bronze, les sanctuaires nouvellement créés et les sanctuaires installés sur des ruines de l’âge du Bronze. Entrent dans la première catégorie les sanctuaires de Metzolati (MR IIIC-Géométrique), sur le mont Kophinas, celui de Vourvoulitis et la grotte de Tsoutsouros. Les observations de terrain de l’auteur l’amène à proposer de nouvelles datations notamment pour le sanctuaire de Vourvoulitis, fréquenté durant le VIIe s. av. J.-C. selon les fouilleurs, dès le Subminoen selon lui. La grotte de Tsoutsouros, l’un des sanctuaires crétois les plus fréquentés, présente une longévité exceptionnelle englobant les IIe et Ier millénaires av. J.-C. La tradition littéraire évoque un culte d’Ilithye à Inatos dont l’identification avec la grotte de Tsoutsouros ne fait pas de doute. Concernant la fondation de nouveaux sanctuaires, les attestations les plus claires proviennent de Phaistos. L’auteur revient sur ledit « temple de Rhéa », daté du VIIe s. av. J.-C., en insistant sur les interprétations tendancieuses de nombreux spécialistes cherchant à faire correspondre des sources littéraires et épigraphiques tardives avec des vestiges archéologiques beaucoup plus anciens. Il souligne la faiblesse de leur argumentation, l’attribution à Rhéa étant infondée. Sur la colline de Christos Effendi, où un habitat et un sanctuaire prenaient place, un graffiti pourrait évoquer la déesse Athéna. On comprend mal pourquoi l’auteur choisit d’isoler les temples construits au-dessus de ruines de l’âge du Bronze (Kommos, Piazza dei Sacelli et tholos A à Haghia Triada), puisque, de fait, il propose une analyse critique et diachronique portant sur la nature des cultes, sans réellement s’attarder sur les choix d’implantation. En particulier l’éventualité de revendications territoriales sur des terres ancestrales, lors d’éventuels changements socio-politiques, n’est pas clairement exprimée.

Le chapitre VII, extrêmement court, traite des implantations artisanales au premier âge du Fer en distinguant bassins d’extraction des matières premières et ateliers. À Phaistos, Gortyne et Kommos, les zones artisanales étaient rejetées en dehors de l’habitat. Elles témoignent d’une spécialisation territoriale accompagnant la mise en place de la polis.

Le chapitre VIII marque dans l’ouvrage une transition chronologique, puisque l’auteur se propose d’aborder désormais des problématiques liées aux périodes archaïque et classique. Il souligne en particulier le paradoxe existant entre la raréfaction des données archéologiques lors de la transition VIIe/VIe s. av. J.-C., généralisée à l’ensemble de l’île, et l’abondance de la documentation épigraphique à Gortyne. L’habitat de la colline d’Haghios Ioannis est peut-être toujours fréquenté mais aucune preuve concrète ne peut être avancée en ce sens. Une épitaphe archaïque en remploi et des fragments de stèles provenant de la colline de Volakas viennent agrémenter le maigre dossier funéraire. Par ailleurs, trois belles stèles datées de la fin du ve et du début du IVe s. av. J.-C., proviendraient de la zone. Malgré une baisse des offrandes à partir du VIe av. J.-C., la continuité de culte est attestée au sein du sanctuaire de l’acropole. Les collines ne semblent pas abandonnées, même si le centre politique et civil est désormais dans la plaine. Le Pythion reste un lieu important et un sanctuaire de Déméter et Korè se développe sur les pentes sud-ouest de la colline de Prophitis Ilias, du milieu du VIe s. au IVe s. av. J.-C. Concernant les espaces publics, la nouvelle agora du Mitropolianos se développe, mais l’archéologie ne permet malheureusement pas d’appréhender la fonction des bâtiments (civile, politique ou religieuse).

Le chapitre IX s’intéresse aux débouchés maritimes de Gortyne, située dans l’arrière-pays. L’auteur revient sur la documentation épigraphique, littéraire et archéologique, tendant à prouver que Gortyne avait bien des droits sur le port de Lébéna, quelle que soit la nature des liens entre les deux communautés. Sur la route menant de l’une à l’autre, les carrières de Chalépa, utilisées pour la Grande Inscription, pourraient attester un contrôle de Gortyne sur la zone dès le Ve s. av. J.-C. Située moins d’une dizaine de kilomètres à l’ouest de Lébéna, la cité de Lassaia était subordonnée à Gortyne durant l’époque hellénistique. La découverte de stèles attiques des Ve/ IVe s. av. J.-C. pourrait déjà témoigner d’une forte influence de Gortyne qui entretenait alors des liens étroits avec Athènes.

Dans le chapitre X, les rapports entre Gortyne et Phaistos sont analysés par le biais de la numismatique. Durant l’époque classique, les deux cités ont en effet frappé des monnaies d’argent à types communs. L’auteur réfute l’idée d’une sympoliteia car rien ne prouve au Ve s. av. J.-C. une convergence cultuelle, civile ou institutionnelle entre les deux cités. Pour lui, il est plus probable que les deux cités aient créé une aire économique commune avec une monnaie locale à cours forcé. Phaistos aurait ainsi bénéficié du dynamisme économique de Gortyne, tandis que cette dernière s’assurait un accès au golfe de la Messara.

Dans le chapitre XI, l’auteur utilise des inscriptions de l’époque classique pour démontrer l’existence de propriétés privées et publiques. Il retrace le découpage initial du territoire par les autorités de la cité qui distribuaient ensuite des lots (klaroi) selon une double logique tribu/famille. La cité pouvait également concéder à des individus, dès le Ve s. av. J.-C., des terrains publics à destination agricole. Ces baux à long terme permettaient probablement la mise en valeur de terrains peu productifs ou en mauvais état. L’irrigation des cultures dans la haute vallée du Mitropolianos était enfin règlementée, afin d’éviter tout conflit d’usage avec les habitants du centre urbain.

Le chapitre XII s’intéresse aux communautés dépendantes de la cité. Le lexique utilisé dans les sources littéraires pour caractériser différentes catégories d’esclaves crétois (urbains/ruraux, publics/privés) trouve peu de correspondances dans le dossier épigraphique. Un décret honorifique du VIe s. av. J.-C., montre qu’un citoyen gortynien peut résider à Aulon et que la cité peut y distribuer terres et maisons. Il s’agit probablement d’un habitat ayant une importance stratégique, mais dont la localisation et les rapports juridiques avec Gortyne sont inconnus. D’autres communautés liées à Gortyne et citées dans les sources littéraires ne trouvent pas de correspondances épigraphiques ou archéologiques. Un koinon des Rhittenii est évoqué dans un document épigraphique du Ve s. av. J.-C. ; en échange d’un tribut versé à l’occasion d’une fête religieuse pan-crétoise en l’honneur de Zeus Idaios, ils obtiennent leur autodétermination. La cité de Gortyne détient aussi la propriété d’une partie des terres de Rhittenia. L’hypothèse associant Rhittenia et le site archéologique de Prinias n’est pas fondée selon l’auteur.

Dans le chapitre XIII, le rôle territorial des sanctuaires est analysé. Pour l’auteur, la baisse généralisée des offrandes au tournant des VIIe et VIe s. av. J.-C. et la disparition d’anciens sanctuaires ne peut pas uniquement témoigner de changements dans les habitudes cultuelles. Les rapports au sacré s’en trouvent nécessairement modifiés témoignant probablement de mutations socio-politiques. De fait, de nouveaux cultes ruraux semblent apparaître, notamment à Grigori Korphi, près de Kamilari. Au pied de la colline, une fosse contenait 400 statuettes, de nombreux vases à vernis noir et des lanternes. Bien que partiellement publié, le matériel révèle la présence d’un sanctuaire utilisé du milieu du Ve s. jusqu’au Ier s. av. J.-C., peut-être implanté sur une tombe de l’âge du Bronze. Les figurines féminines ont été produites à Gortyne et se rapportent au culte de Déméter et Korè. En dehors de ce cas précis, toutefois, le manque de données ne permet pas d’établir pour l’époque classique une typologie distinguant clairement les sanctuaires de divinités poliades et les sanctuaires ruraux d’intérêt régional. Au milieu du Ve s. av. J.-C., la mention du tribut que les Rhitenii doivent donner lors des fêtes en l’honneur de Zeus Idaios n’est pas suffisante pour justifier un lien exclusif entre la puissante cité de la Messara et le sanctuaire pan-crétois de l’Ida, qui devait plutôt faire l’objet d’une gestion collégiale de type amphictyonique.

Le chapitre XIV, enfin, se propose de clore l’analyse critique. Le MR IIIC est qualifié de « révolution » dans les modes d’occupation du sol, puisque 90% des sites de plaine occupés durant le MR IIIB sont alors délaissés au profit des sites de hauteur. Parmi ces derniers cependant, certains étaient déjà occupés au préalable. Surplombant les axes de circulation principaux, qui n’apparaissent pas modifiés, les sites du MR IIIC se positionnent ainsi en des points éminemment stratégiques garantissant un accès facile aux ressources du territoire. Pour l’auteur, le caractère défensif de ces sites ne doit être ni nié ni surévalué. Avec la seconde moitié du IXe s. av. J.-C., le process of nucleation, mis en avant par S. Wallace, est difficile à reconnaître en Messara. L’influence de Gortyne sur les Astérousia et la côte méridionale et de Phaistos sur le golfe de la Messara paraît cependant déjà s’ébaucher. Gortyne, Phaistos et Rotasi sont alors formés de plusieurs groupes de villages. Le tournant des VII/VIe s. av. J.-C. est lui aussi qualifié de « révolution », puisque l’on observe alors à Gortyne une redéfinition des modes d’occupation du sol, avec un déplacement des populations vers la plaine, et une nouvelle spécialisation des espaces qui témoignent de la naissance de la polis. Le cluster pattern trouve alors dans l’organisation polycentrique katà komas de la cité archaïque et classique « […] una continuità rinnovata nella forma e nei contenuti ».

En conclusion, cette importante étude critique régionale est indispensable pour quiconque souhaite avoir une vue d’ensemble sur les vestiges archéologiques de la Messara du MR IIIC à l’époque classique. On apprécie particulièrement le point de vue adopté qui est celui de l’archéologue, fin connaisseur du terrain, utilisant avec précaution les données littéraires et épigraphiques et évitant toute extrapolation.

Angélique Labrude

Mis en ligne le 25 juillet 2017

[1] Le programme ANR DIKIDA (De la chaîne du DIKtè au massif de l’IDA, territoire et formes d’organisation politique en Crète du XIVe au VIe s. av. J.-C.), s’inscrit tout à fait dans cette optique. Dirigé par D. Lefèvre-Novaro de 2011 à 2014, il s’est achevé par un colloque publié en 2015.