Athanassiadi (P.), Vers la pensée unique. La montée de l’intolérance dans l’Antiquité tardive. – Paris 2010. – 192 p. – (Histoire ; 102). – ISBN : 978-2-251-38100-8.

Professeur d’histoire ancienne à l’Université d’Athènes, spécialiste de l’histoire intellectuelle et religieuse du monde méditerranéen à l’époque hellénistique et romaine, l’A. a écrit chez le même éditeur, La Lutte pour l’orthodoxie dans le platonisme tardif, 2006. Dans ce livre, elle a mené une enquête sur l’intolérance dans un milieu spécifique et restreint : « de Numénius à Damascius, chacun des maîtres du platonisme avait sa propre manière de lire les écrits du fondateur de la secte, position qui aboutissait inéluctablement à la certitude que toute autre lecture de Platon dans le présent et le passé sentait l’hérésie. » (p. 14) L’établissement d’une norme est discriminatoire, car elle est exclusive. Dans le présent livre, l’A. étend son enquête à l’Antiquité tardive et au christianisme au sein de l’empire en précisant bien qu’elle présente, non un livre d’érudition, mais un essai, fruit d’une série de cours professés au Collège de France en 2006 sur invitation de Michel Tardieu.
La thèse majeure de son petit ouvrage est simple : certes, le christianisme apparaît comme une force cohésive des cultures et des mentalités mais cette religion va devenir le vecteur de la pensée unique, tendance qui s’épanouit durant l’Antiquité tardive. L’établissement d’une doctrine juste et la régulation de pratiques codifiées sonnent comme un appel à la conformité. L’idéologie chrétienne de l’Antiquité tardive veut que tout le monde pense exactement de la même manière. La mise en place de l’orthodoxie permet de rejeter tous les non conformistes dénommés hétérodoxes. L’A. stigmatise cette tendance hérésiologique en parlant d’intolérance. Elle sait que cette notion est anachronique, puisque le sens du mot est apparu dans le milieu des querelles religieuses au xvie siècle. Le mot intolerantia existe en latin classique avec un sens différent : impatience, insolence, impudence. « La haine de l’opinion d’autrui » (p. 40) explique la violence des querelles doctrinales qui ont secoué les Églises de la chrétienté antique.
L’A. mesure ainsi l’abîme qui sépare les mentalités hellénistiques de celles de l’Antiquité tardive en réfléchissant à la sémantique du mot « hérésie ». En grec, hairesis commence par désigner une simple prise de position puis une école philosophique. Avec les chrétiens, il prend un sens négatif en signifiant une manière pécheresse de penser, de croire et de vivre. Les hérétiques deviennent des étrangers, des hors‑la-loi. Au pluralisme hellénistique succède l’intégrisme tardo-antique où « la cité cède la place à la communauté scripturaire comme point de référence identitaire de l’individu » (p. 17). À la conviction sotériologique de la période hellénistique que plusieurs chemins mènent au salut, le message chrétien oppose un seul chemin, le Christ.
La normalisation de l’intolérance est marquée par le rôle des conciles, qui servent d’outils de communication pour diffuser cette pensée unique. La répétition périodique des normes théoriques (positions théologiques) et pratiques (règles de discipline) est preuve d’indocilité. Le législateur rappelle les décisions conciliaires en cumulant les articles des précédents conciles. Dans son rôle de codificateur, il organise la tradition chrétienne en donnant une image de l’héritage du passé. C’est un travail de récriture qui livre une interprétation de la religion chrétienne. Cette culture de la voix unique s’oppose à la voix de la dissidence. Le christianisme, à la faveur de l’institutionnalisation (un corps professionnel en combinaison avec le bras séculier qui décide de la théorie et de la pratique), va se scinder en deux voies : la voie du mystique et celle du dogmatique, autrement dit une tendance majoritaire ou l’Église officielle, et une tendance minoritaire ou les églises ignorées. Le mystique hérite du platonisme ambiant, combat l’Église officielle et se retire dans un monde qui transcende le discours. Sont prises ainsi deux voies différentes : le dogmatique obtient par la voie de la querelle, codifie et impose par la violence et la répression tandis que le mystique oppose la voie de l’amour et mène un sentier solitaire. Cette voix de la dissidence s’incarne dans la tradition des mystiques chrétiens, vrais résistants de la pensée unique, qui encouragent une lecture de la Bible « selon l’esprit ». Ces dissidents de la spiritualité ont traversé les siècles.
L’A. prend le contre-pied des partisans de la construction du modèle de l’Antiquité tardive en reprenant le contenu de son article paru dans la Revue Antiquité tardive (14, 2006, p. 311‑324). Les spécialistes ont parlé de période de mutation, aux horizons riches, vastes et variés ; elle oppose une vision moins élogieuse et y voit une période d’intolérance marquée par la pensée unique. Ils décrivent la cohabitation des païens et des chrétiens, la symbiose des courants divers du christianisme ; elle souligne les querelles théologiques et la violence des débats. Ils étudient une période riche en exégèse et en exercices herméneutiques ; elle voit surtout la codification conciliaire établissant une norme excluant, de façon systématique, tous les non conformistes. Le christianisme est perçu sur un mode discriminatoire au sein d’un monde professant un pluralisme religieux. L’intolérance de la religion chrétienne se signale par son esprit missionnaire, autrement dit son prosélytisme agressif (ou violence douce), le goût du martyre, autrement dit le sacrifice ostentatoire de soi (ou violence forte), le message religieux de la doctrine chrétienne, autrement dit l’enseignement agressif des hommes et des femmes (ou l’endoctrinement).
Cet essai est une prise de position vis-à-vis de cette construction du modèle de l’Antiquité tardive par l’esprit postmoderne. Est ainsi livrée une vision volontairement critique pour donner à penser cette période autrement. Un essai n’est pas une longue dissertation académique dépourvue de tout affect mais désigne un registre d’écriture dans lequel l’essayiste engage un peu plus sa subjectivité, son émotion, ses convictions personnelles en proposant un nouveau regard.

Sylvain Jean Gabriel Sanchez