Bajoni (M. G.), Les grammairiens lascifs. La grammaire à la fin de l’Empire romain. – Paris : Les Belles Lettres, 2008. – 154 p. : bibliogr. – (Histoire ; 95). – ISBN : 2.251.38095.7

Si l’on comprend « lascif » dans le sens que Littré attribue à ce mot sous sa deuxième rubrique (« qui est enclin aux plaisirs de l’amour avec une sorte de folâtrerie »), le titre de Madame Bajoni ne correspond qu’à une partie de son ouvrage. Cette remarque reste valable, même si l’on entend cet adjectif dans le premier sens que lui attribue Littré : « qui se plaît à bondir et à jouer ». Certes l’universitaire milanaise cite des grammatici libidineux (ou du moins, préciserais‑je, présentés comme tels dans certains textes — ce qui peut ne pas correspondre à la réalité), mais elle évoque aussi ceux qui sont signalés comme colériques, incompétents, etc. En outre, il en existe également dont on ne fait que des éloges ! Car, et l’auteur ne le dit pas assez, ce ne sont pas tous les grammairiens qui sont considérés comme vicieux dans l’Antiquité tardive, et ceux qui sont indiqués en tant que « pécheurs », sont indiqués comme pécheurs et grammairiens, non comme pécheurs parce que grammairiens. L’étude menée ici sur les grammatici n’est pas exhaustive. L’ouvrage qui nous est offert est une sorte d’essai sociologique (sur ce point, le sous‑titre « La grammaire à la fin de l’empire romain » pourrait induire en erreur, car notre collègue n’a pas du tout écrit une histoire de l’instruction à cette époque). Le point de départ est fourni par le surnom Lascivus que portait Leontius, un homme d’une vertu exemplaire, l’un des grammairiens bordelais commémorés par Ausone. Du coup, M.G. Bajoni jette rapidement un oeil sur la profession de grammaticus et sur celle de rhéteur dans l’Antiquité tardive, en de brefs chapitres qu’on pourrait dire « de vulgarisation », destinés à fournir les informations indispensables au grand public. À travers la Commémoration des Professeurs de Bordeaux, elle met en lumière le portrait que brosse Ausone de ses collègues. Elle ne s’en tient d’ailleurs pas à ce poète, mais relève également la description de ces enseignants chez d’autres écrivains ou dans d’autres sources. Toutefois, il ne faut pas oublier que la folâtrerie peut n’être que jeu : à preuve Ausone lui-même composant le Cento nuptialis avec des morceaux de vers de Virgile ! Et il n’est pas le seul à s’être amusé de cette manière.
Madame Bajoni rappelle l’étude de J. S Svenbro (Phrasikleia. Anthropologie de la lecture en Grèce ancienne, Paris, 1988) qui met en évidence « le paradigme pédérastique de l’écriture ». Cependant, s’il est vrai que plusieurs documents présentent le rapport « scripteur/lecteur » comme un rapport « éraste/éromène », on lui rétorquera que la relation « grammaticus/élève » n’est pas exactement la même que celle « scripteur/lecteur ». On lui accordera en revanche plus facilement que la mauvaise réputation que certains attribuaient aux grammairiens pouvait venir du fait que ces derniers enseignaient des choses dont le nom offrait la possibilité d’être utilisé par plaisanterie avec une signification obscène : certaines lettres de l’alphabet devenaient ainsi des symboles sexuels, des termes comme casus, conjunctio, conjugatio, etc., acquéraient un double sens…
Le lecteur ne s’ennuiera pas à la lecture de ce petit livre aux 150 pages écrites d’une plume alerte, mais il regrettera que le volume ne comporte ni index des noms propres ni index des passages cités.

Lucienne Deschamps