Barrandon (N.), Les massacres de la République romaine. – Paris: Fayard, 2018. – 440 p. : bibliogr., index, ill. – (Histoire). – ISBN : 978.2.213.67131.4.

L’ouvrage Les massacres de la République romaine, paru en 2018, est issu d’une Habilitation à Diriger des Recherches soutenue par Madame Nathalie Barrandon en février 2017 à l’Université de Paris X-Nanterre. L’ouvrage comprend 356 pages de synthèse, 72 pages de notes, une bibliographie sélective (« qui ne préjuge pas de la qualité des ouvrages référencés »), des tableaux et un index. Inscrit dans la série des travaux sur l’exercice de la violence dans la Rome républicaine, en contexte militaire (M. Mc Clelland Westington, Atrocities in Roman Warfare to 133 B.C., Chicago, 1938) et en contexte politique (F. Hinard, Les proscriptions de la Rome républicaine, Rome, 1985), il aborde une question renouvelée par l’actualité contemporaine, celle de la tuerie de masse ou massacre, autrement dit les meurtres en grand nombre pratiqués à l’encontre d’une population non-combattante ou d’individus désarmés. Cette question, traitée sous l’angle d’une approche globale et portant sur l’ensemble des contextes dans lesquels le massacre peut intervenir, est inscrite dans la longue durée : les deux siècles précédant le changement d’ère, de 218 à 30 a.C. De fait, l’auteure s’interroge sur la réalité et la perception des tueries de masse dans cette période, parce qu’elle coïncide à la fois avec l’impérialisme romain et la multiplication des conquêtes extra-italiques, et avec l’intensification des violences civiles, dans le cadre des luttes politiques tardo-républicaines. En effet, si l’objet annoncé est « les massacres », l’auteure intègre dans le propos toutes les formes de violences exercées à l’encontre des populations vaincues, qu’elles soient étrangères ou romaines : pillages, destructions de villes, atteintes physiques aux personnes (viols, mutilations), asservissements, qui peuvent éclairer par comparaison les massacres.

Le propos est structuré en trois temps : le premier, consacré aux récits des événements, cherche à rendre compte des possibles biais des sources littéraires et à identifier les topoi, le second, consacré aux faits, confronte les données littéraires aux réalités, recourant le cas échéant aux données archéologiques, notamment celles de l’anthropologie funéraire, le troisième, consacré aux jugements, examine les points de vue portés sur ces pratiques par les Romains, dans la perspective de les confronter avec les représentations contemporaines et la notion récente de « génocide ». L’auteure en arrive à la conclusion que les violences perpétrées sur les non-combattants résultent de contextes variés et sont le fruit d’acteurs non moins variés : imperatores en quête de victoire totale, soldats en proie au « tunnel de la violence » — pour reprendre, comme le fait l’auteure, le langage de l’analyse sociologique du processus qui conduit au déchaînement — , les uns comme les autres échappant à tout contrôle. L’analyse du regard porté sur ces massacres par les contemporains indique que, contrairement aux sociétés contemporaines, nulle idée de « victime » n’apparaît dans la Rome antique, sauf quand il s’agit de violences politiques infligées par des individus assimilés à la figure du tyran. L’auteure, qui a fréquemment recours aux analyses contemporaines, rejette le concept de génocide qui a pu être appliqué à la destruction de Carthage en 146 a.C. ou à certains épisodes de la guerre des Gaules. Les massacres d’ennemis de Rome, limités au demeurant d’après l’auteure ­— une cinquantaine de massacres identifiés pour deux siècles de conflits extérieurs —, relèvent du contexte de la guerre et du « droit du vainqueur ». Nullement condamnés sur le plan moral, les massacres d’ennemis servent parfois d’arguments des querelles politiques tardo-républicaines entre imperatores et sénateurs. La situation est différente s’agissant des cinq épisodes de massacres sur des citoyens romains entre 133 et 30 : ils sont unanimement condamnés, parce que seuls les tyrans et les rois massacrent leurs concitoyens. La dénonciation de ces pratiques a ainsi participé de l’élaboration des portraits sanguinaires de leurs auteurs (Marius, Sylla, Cinna, Antoine) et de la prise en considération de « victimes ».

Ce livre, qui aurait, il faut le signaler, mérité davantage de soin éditorial, constitue ainsi une synthèse nouvelle sur les violences commises à l’encontre des populations désarmées sous la République romaine.

Estelle Bertrand, Le Mans Université, CReAAH UMR 6566

Publié en ligne le 11 juillet 2019