Belard (C.), Pour une archéologie du genre. Les femmes en Champagne à l’âge du fer. – Paris : Hermann, 2017. – 272 p. : bibliogr., fig. – (Histoire et Archéologie). – ISBN : 978.2.7056.9194.3.

L’ouvrage de Chloé Belard intitulé Pour une archéologie du genre, les femmes en Champagne à l’âge du fer est le résultat d’un travail de synthèse des données sur les tombes de l’âge du Fer en Champagne. La région d’étude est l’une des mieux documentées concernant les défunts des âges du Fer et peut ainsi être présentée comme une zone-test permettant de répondre aux problématiques spécifiques au genre et plus particulièrement sur la visibilité des femmes dans les ensembles funéraires.

Les axes thématiques développés dans l’ouvrage permettent d’appréhender des questionnements spécifiques, depuis l’historiographie jusqu’à la perception du genre féminin en archéologie en passant par un développement sur les données spécifiques à cet horizon chrono-culturel. La place de l’historiographie permet de prendre la mesure de la nécessité d’appréhender ces questions spécifiques actuellement en France. L’auteure a très judicieusement établi des parallèles entre la vision des femmes d’après les publications archéologiques et la manière dont les femmes Celtes sont rendues dans l’imaginaire collectif ou les ouvrages de vulgarisation. Cet aspect de la représentation des femmes du passé est corrélé de manière adéquate aux mouvements idéologiques qui se développent durant le XXe s. Les concepts touchant l’analyse archéologique des femmes à l’âge du Fer en Champagne sont clairement exprimés, même si nous aurions pu attendre de voir davantage de parallèles avec les gender studies développées dans la recherche anglo-saxonne et d’Europe du nord de manière générale. Il peut paraitre dommage que l’auteur ne mentionne qu’épisodiquement ces travaux, notamment ceux ayant suivi l’achèvement du travail doctoral sur lequel repose cet ouvrage. Il en va de même de certains ouvrages concernant cette fois directement l’âge du Fer en dehors de la Champagne, comme les travaux de Müller-Karpe sur la nécropole de Bologne en 1959 qui ont pourtant cristallisé l’attribution d’un genre aux défunts à partir des objets présents dans les sépultures.

Cette dernière thématique fait l’objet des principaux développements de cet ouvrage. En effet, l’auteure s’est intéressée aux sépultures dont les restes ostéologiques ont permis de définir le sexe biologique pour en déterminer les caractéristiques principales. Le mobilier déposé dans ces tombes a ainsi pu être étudié selon différents prismes afin de déterminer si les rapprochements entre type et genre sont pertinents. Les analyses menées sur les sélections des objets ont permis dans un premier temps de montrer que certains types semblent préférentiellement rattachés à un genre ou un autre. Cette analyse permet également de relativiser la présence d’objets parfois considérés comme caractéristiques d’un genre qui sont alors présents dans les sépultures des deux sexes. Dans cette même optique, les éléments se rapportant aux structures sépulcrales ont été pris en compte démontrant là aussi une absence statistique de critère discriminant. Il en ressort que les principales différences notables sont bien davantage liées à des facteurs sociaux mobilisés dans la constitution des ensembles funéraires.

Par la suite, l’auteure se penche sur la possibilité d’intégrer une forme de hiérarchisation du mobilier déposé dans les tombes. Pour cela, l’auteure développe une méthode dite « semi-logarithmique » permettant de mettre graphiquement en évidence une certaine hiérarchie dans les choix des objets déposés dans les sépultures. Cette méthode graphique met vraisemblablement en évidence des choix par période et d’observer des modifications des choix de déposition des objets dans le temps. Les représentations graphiques permettent de mieux comprendre le modèle mathématique mis en œuvre mais il aurait pu être appréciable d’avoir davantage de graphiques associés aux données brutes pour pleinement comprendre le fonctionnement de cet outil. Celui-ci semble pertinent et efficace, il constitue indéniablement un élément fort de ce travail et structure profondément la réflexion de l’auteure, mais il semble difficile de le mettre en œuvre sur d’autres jeux de données. Les éléments qui en ressortent sont pour le moins convaincant et permettent d’observer des évolutions dans la hiérarchisation des dépôts funéraires au cours du temps.

En s’appuyant sur les résultats des analyses précédents, l’auteure propose une analyse des objets de parure. Ces derniers ont été repris dans plusieurs perspectives complémentaires afin de mieux comprendre leurs usages et modalités de déposition en sépulture, selon les principes émis par M.L.S. Sørensen. Cette partie, plus classique, permet de comprendre plus précisément les associations de parure selon les formes, décors, mais également en prenant en compte la biographie des objets, et leurs regroupements dans les sépultures. Les analyses factorielles de correspondances permettent de mettre en évidence des choix de certains objets et de leurs nombres. Ainsi l’auteure présente des combinaisons possibles pour chaque période. La place des objets sur le corps joue également un rôle fondamental dans l’analyse des parures des contextes funéraires. L’analyse menée dans ce cadre permet de remettre en perspective la position des objets et de comprendre l’importance de l’emplacement de chacun d’eux. Les valeurs symboliques du port ou de la position non-fonctionnelle sont explorées dans différentes perspectives. L’aspect social et symbolique semble alors jouer un rôle prépondérant dans les choix des objets à déposer et surtout de leurs emplacements dans la tombe. C’est ainsi la défonctionnalisation des objets qui est questionnée, tant dans leur intégrité que dans leur positionnement dans la sépulture. À travers ces questions, en particulier sur la défonctionnalisation des objets de parures, l’auteure revient sur la temporalité de constitution des ensembles de parure au cours d’une vie, tout d’abord en observant les différentes parures déposées dans les sépultures d’immatures, en fonction de l’âge, puis par la confrontation avec les pratiques spécifiques de déposition de ces objets dans les sépultures. Ces analyses donnent lieu à des schémas récapitulatifs très intéressants mettant en scène les données quantitatives, les informations sur les assemblages et l’âge des individus.

C’est ainsi confrontée à ces données sur les individus que l’auteure se penche sur une dernière partie concernant les réalités matérielles du genre. Des exemples ethnographiques et archéologiques sont présentés pour montrer la fluctuation des représentations matérielles associées au genre. Il convient cependant de rester prudent sur les termes de masculinité et féminité utilisés alors qui peuvent davantage correspondre à la vision contemporaine que nous avons sur les sociétés du passé en rapport à la nôtre ou à des référentiels actualistes, ceci ne correspond pas nécessairement aux constructions sociales du passé. Mais l’auteure revient sur les analyses hiérarchiques du mobilier pour comprendre les sépultures de genre indéterminable qui constituent plus de la moitié des ensembles funéraires du corpus. C’est alors qu’apparaît toute la diversité possible des dépositions funéraires et de la distribution du mobilier dans des tombes masculines d’objets plutôt liés au genre féminin et inversement. La place des femmes dans les sociétés des âges du Fer en Champagne en est rediscutée selon les bases mises en place dans l’étude. Elle permet de prendre plus précisément la mesure de certaines représentations funéraires mettant en scène des femmes dans des contextes souvent attribués aux hommes comme les tombes à char. Ces éléments permettent d’indiquer un rang social similaire pour les hommes et les femmes se traduisant par des représentations funéraires proches. C’est finalement une certaine flexibilité des représentations de genre dans les sépultures qui transparaît de cette étude. Les représentations de genre féminin et masculin s’accomplissent sur des bases similaires, parfois en partageant des objets notamment de parure.

L’auteure propose ainsi de revoir les sociétés de Champagne entre VIIIème et le Ier s. av. J.-C. dans une perspective intégrant une plus grande part de flexibilité aux représentations de genre dans les dépositions funéraires. Les inégalités visibles au sein des nécropoles champenoises impliquent bien davantage des notions de statut des individus que de sexe ou de genre. Les sépultures les mieux dotées, sur lesquelles sont fondées les analyses proposées ici, présentent des caractères similaires entre le mobilier féminin associé ici à la parure et masculin en lien avec la guerre. De plus, l’analyse des assemblages de mobilier dans les tombes a pu montrer que les associations de parures semblent le « résultat d’un processus de nature cumulative et stratifiée ».

L’ouvrage de Chloé Belard présente ainsi un nouvel aspect sur les sépultures de l’âge du Fer champenois, qui permettra de comprendre davantage la place des femmes dans ces sociétés. Les méthodes mises en places semblent pertinentes afin d’exporter ce type d’analyse sur une autre région, bien que peu soient aussi bien documentées.

Alexandre Bertaud, Université Bordeaux Montaigne

Publié en ligne le 05 février 2018