Bernard (G.), Nec plus ultra. L’extrême occident méditerranéen dans l’espace politique romain (218 av. J.-C. – 305 apr. J.-C.). – Madrid : Casa de Velázquez, 2018. – XX+458 p. : bibliogr., fig., index. – (Bibliothèque de la Casa de Velázquez, ISSN : 0213.9758 ; 72). – ISBN : 978.84.9096.084.4.

L’ouvrage de Gwladys Bernard, ancienne membre de la Casa de Velázquez et maître de conférences en histoire ancienne à l’université Paris 8, intitulé Nec Plus Vltra, l’extrême occident méditerranéen dans l’espace politique romain (218 av. J.-C. -305 apr. J.‑C.), comprend des remerciements, une liste d’abréviations, des avertissements, une préface de Michel Christol, une introduction, quatre chapitres, une conclusion, une liste des sources, une bibliographie de près de 1 000 entrées, des résumés (français, espagnol, anglais), un index des noms géographiques et des ethnonymes, un index des noms de personnes et de divinités, une table des illustrations et tableaux et une table des matières.
L’introduction offre une réflexion stimulante sur le détroit de Gibraltar depuis les conceptions des Anciens aux enjeux actuels en passant par sa place dans l’Empire espagnol. C’est alors principalement un espace à la fois symbolique et une réalité commerciale et culturelle qui ont été interrogés. Le livre propose un autre biais : questionner un espace politique, puisqu’il fut, dans sa totalité, intégré dans l’Empire romain. Le cadre de la recherche est donc parfaitement posé et le choix d’étudier l’Extrême Occident méditerranéen pleinement justifié. On s’étonne simplement que, dans la présentation historiographique, les nombreux travaux du début des années 2010 sur le détroit de Gibraltar (ANR et colloques), auxquels a participé G. Bernard, n’aient pas été également introduits pour mettre en perspective les résultats de cette thèse de doctorat soutenue en 2011 à l’université Bordeaux III, sous la direction de Jean-Michel Roddaz.
Quatre chapitres composent ce livre, le premier revient sur la présentation de l’espace dans les sources littéraires, les trois autres traitent de la réalité de cet espace dans l’Empire romain avec une approche diachronique : un chapitre sur la période républicaine est composé de trois focus, la guerre punique, l’épopée sertorienne et le conflit césaro-pompéien, un chapitre traite de la période allant de César à l’année 69 ap. J.-C., soit la conquête de l’Afrique du nord et la provincialisation de l’espace étudié, et un dernier chapitre couvre la période allant des « insurrections maures » à l’organisation militaire sous la Tétrarchie. On constate ainsi que cette histoire de l’Extrême Occident méditerranéen est rythmée par les guerres : celles qui permirent la conquête, celles qui firent de cet espace un terrain militaire, celles qui mirent en « danger » l’intégrité de l’Empire. L’une des problématiques du livre, rappelée dans le résumé, est en effet « une réflexion sur la gestion commune d’espaces séparés par une discontinuité géographique : comment imposer et maintenir une même autorité sur deux continents, deux mers et une dizaine de peuples différents ? » (p. 432), elle est aussi formulée en introduction pour annoncer les chapitres 2 à 4 : « étudier l’existence d’une éventuelle prise en considération stratégique de l’ensemble des espaces du détroit de Gibraltar à des époques données, afin de tirer parti des atouts militaires et politiques présentés par chacune des rives de la Méditerranée » (p. 25). Le livre répond parfaitement à cette problématique. Il offre donc un regard nouveau et original.
On pourrait jouer sur les mots et dire que Gadès, Lixus et d’autres colonies de la Maurétanie occidentale ne sont pas en Méditerranée, mais l’auteur montre bien la cohésion de l’espace traité tant d’un point de vue géographique qu’administratif. S’en tenir à la notion de « détroit » aurait été trop restrictif : par exemple l’importance des déplacements entre les ports du sud-est de la Citérieure et la Maurétanie césarienne, voire le lien administratif entre ces deux provinces sont ainsi bien mis en valeur. En ce qui concerne le premier chapitre, on regrettera que les travaux sur la cartographie antique de P. Moret n’aient pas été pris en considération. Cela aurait renforcé la démonstration, car ce premier chapitre rend compte, dans une très belle écriture, de l’évolution du regard porté par les Anciens sur ces espaces et justifie donc pleinement l’axe ensuite retenu : on passe d’une curiosité pour les colonnes d’Hercule comme porte entre l’océan et la mer à une réflexion sur le lien entre le nord et le sud, entre deux continents. Cette réflexion est romaine et c’est ce dont traite le livre.
Volontairement le propos insiste peu sur les provinces, privilégiant les ports, les colonies, les royaumes, les peuples pour analyser « la cohésion politique et stratégique des espaces ibériques et maurétaniens » (p. 194), ce qui aurait pu être le sous-titre du livre, portant ainsi moins à confusion. C’est en effet une des grandes forces de la thèse : étayer solidement l’idée que le cadre provincial n’est pas un carcan, que les frontières sont poreuses et les interactions régulières. La démarche élude donc les périodes où ces dernières sont absentes (ou méconnues ?), ainsi si le cas des fondations coloniales en Maurétanie est largement détaillé c’est parce qu’elles se firent en lien direct avec les Hispanies, rien de tel pour les fondations et promotions hispaniques qui ne font logiquement pas l’objet d’une étude spécifique ; ce livre n’est pas un portrait de l’Extrême Occident méditerranéen. En précisant que ce dernier se situe dans l’espace politique romain, G. Bernard a concentré son attention sur les interactions militaires, la stratégie des gouvernants et les déplacements de population organisés par l’administration romaine. Chaque dossier est très scrupuleusement analysé : l’auteur propose une étude précise des sources et une critique historiographique solide, puis rend compte avec prudence de ses positions sur des sujets souvent débattus.
Tout commence avec le souci d’Hannibal de sécuriser ses arrières en plaçant des armées libyennes dans le royaume barcide, alors que des Ibères sont déplacés en Maurétanie. Ces échanges de troupes ont créé un « précédent stratégique » (p. 124). Pendant la guerre, les rois numides entrent dans le jeu des alliances qui se concrétise par une coopération militaire ; l’établissement d’un réseau diplomatique étend l’influence romaine en Afrique. « Une deuxième étape du rapprochement stratégique des espaces de l’Hispanie méridionale et de l’Afrique nord-occidentale » (p. 136) est la guerre de Sertorius. Ce bond chronologique confirme que le lien entre les deux espaces ne se concrétise alors que quand les enjeux se situent à une autre échelle, voire ne les concernent pas. Le traitement détaillé de cette guerre entraîne quelques digressions, mais il valorise bien l’utilisation faite par Sertorius « de l’Extrême Ouest de la Maurétanie comme appui politique et tête de pont logistique vers l’Hispanie » (p. 157) et l’importance de la sécurité maritime. La dernière étape (les guerres césaro-pompéiennes) fut plus décisive, car elle témoigne d’une certaine planification de l’usage stratégique de ces espaces abordés conjointement et surtout de leur potentiel en termes de recrutement militaire. G. Bernard traite avec beaucoup de minutie de l’expédition projetée de Q. Cassius Longinus et des atermoiements des rois maures. L’ensemble de ce chapitre II permet d’introduire la notion de « solidarités stratégiques » qui est développée dans le chapitre III et qui est donc le cœur de la thèse.
S’il faut attendre Dioclétien pour qu’un « cadre administratif unique regroupe les espaces du détroit de Gibraltar » (p. 197), G. Bernard s’attache à montrer les relations politiques, les solidarités interprovinciales entre les deux rives, à l’œuvre dès la fin de la République. Elle procède alors par dossiers : s’il est rappelé que la réorganisation augustéenne des confins a eu une visée symbolique forte, c’est surtout aux déductions coloniales de Maurétanie que l’attention est portée, certaines ayant permis de lotir des vétérans d’Hispanie. Le lien administratif (juridique et fiscal) entre les populations romaines de Maurétanie et les provinces d’Hispanie, voire la province d’Afrique, est ensuite analysé, non sans revenir sur la pratique de la contributio (avec une étude détaillée de l’énigmatique Icosium). Il est clair que les relations commerciales entre les deux rives ne faisaient pas à proprement parler partie du sujet du livre, mais on aurait aimé que le thème ne soit pas totalement mis de côté, car comme le note l’auteur (p. 243) cela n’a sûrement pas été sans incidence sur les stratégies administratives locales. Les passages traitant de l’émergence des provinces maurétaniennes sont l’occasion d’études sur les armées romaines (légions et troupes auxiliaires) en activité dans ces confins. L’auteur rappelle que cela a déjà fait l’objet d’articles, ce sont donc leurs conclusions qui sont présentées, mais elle prend soin d’actualiser les dossiers et de répondre aux remarques exprimées sur ces travaux antérieurs. L’ensemble rend compte du rôle joué par les provinces hispaniques dans les conflits en Afrique (conquête ou guerre civile). La notion tacitéenne de « solidarités stratégiques », découlant d’une autorité procuratorienne (en Maurétanie) plus faible que celle d’un légat (en Hispanie et en Afrique) est habilement discutée par l’étude détaillée des unités militaires. Pendant la guerre civile, on note un certain isolement de l’Afrique proconsulaire et l’existence d’un lien plus fort entre la Tingitane et la péninsule Ibérique qu’entre la Tingitane et la Césarienne, cette dernière étant plus indépendante.
Le dernier chapitre revient sur les fameuses « insurrections maures » en Hispanie à l’époque antonine, en traitant des effectifs militaires, tout particulièrement documentés pour la Tingitane (52 diplômes militaires intégralement conservés). On suit donc la trajectoire des unités auxiliaires depuis le premier siècle jusqu’au milieu du IIe siècle. Elle confirme un renforcement des solidarités stratégiques, même si elles sont moins visibles en période de paix. Elles sont en tout cas à l’œuvre lors de l’expédition de T. Varius Clemens, présentée en détail, et pendant les incursions maures en Bétique sous le règne de Marc-Aurèle, faits controversés donc étudiés pas à pas. G. Bernard insiste in fine sur l’idée que la création du diocèse d’Espagne n’a pas de lien avec les incursions maures des années 170. Un dernier dossier est placé à la suite de cette discussion, sans lien direct, il concerne les hommages aux princes et montre des comportements similaires de part et d’autre du détroit (3 études de cas). Le livre se termine sur l’expédition de Maximien (296‑298), qui témoigne d’une absence de solidarités stratégiques nord-sud, et sur la création du diocèse des Espagnes, montrant l’importance de la Tingitane dans ces confins de l’Empire.
Dans la conclusion, il est rappelé que le détroit n’a pas été pensé par les Romains en termes de limite, à la rigueur une discontinuité a été perçue. Il est question d’un fonctionnement conjoint des deux rives. L’auteur insiste sur la notion de solidarité : si le détroit est un canal entre la mer et l’océan, l’auteur retient surtout que les deux colonnes d’Hercule, Gadès et Lixus et l’ensemble de l’espace étudié furent appréhendés comme un trait d’union entre deux continents. La conclusion est aussi l’occasion de revenir sur la perception ultérieure de cet espace, notamment en lien avec la colonisation française, permettant à l’auteur de justifier le vocabulaire employé dans le livre (par exemple le non-emploi du terme berbère).
L’ensemble du livre est donc très riche en analyses des sources et en discussions scientifiques. Il s’adresse à tous les spécialistes d’histoire romaine, et plus particulièrement à ceux qui s’intéressent à la place des confins dans l’administration de l’empire, sur la longue durée.

Nathalie Barrandon, Université de Nantes

Publié dans le fascicule 2 tome 121,  2019, p. 545-547