Bonnet (C.), Le « grand atelier de la science ». Franz Cumont et l’Altertumswissenschaft. Héritages et émancipations. Des études universitaires à la fin de la première guerre mondiale (1888-1923). – Bruxelles / Rome : Institut Historique Belge de Rome, 2005. – Vol. I : XII+420 p. : bibliogr., index, Vol. II : 296 p. – (Études de philologie, d’archéologie et d’histoire anciennes, ISSN : 0071.1926 ; XLI/I et IIII). – ISBN : 90.74461.58.1.

La correspondance scientifique de Franz Cumont conservée à l’Academia Belgica de Rome, éditée et commentée par Corinne Bonnet (Bruxelles-Rome, 1997), marquait le premier jalon d’une entreprise dont on imaginait peu, il y a dix ans, les suites qu’elle allait connaître. Aux 1908 lettres conservées depuis 1947 à l’Academia Belgica, dont ce volume offrait un florilège, se sont ajoutées 10 000 lettres environ, déposées à Rome depuis 1997, mais provenant du domaine de la famille Cumont à Wanlin, les deux fonds – il s’agit pour l’essentiel d’une correspondance passive – étant maintenant accessibles via le site www.academiabelgica.it. Avec ce nouvel opus, en deux volumes, on entre dans une nouvelle phase de l’exploitation de cette correspondance. Dix années de travaux de dépouillement et de collecte hors des murs de l’Academia, dans des bibliothèques et archives européennes, visant à reconstituer des correspondances bilatérales (à l’arrivée, une correspondance active d’environ 3 000 lettres, dont la conservation est largement déterminée par le hasard), ainsi que plusieurs études de l’A. sur des points particuliers (cf. Bibliographie, I, p. 398-399) ont permis d’aller plus en avant dans la connaissance de la vie et de l’oeuvre de F. Cumont (1868-1947), la rédaction d’une biographie intellectuelle, scientifique et « politique », de ce dernier demeurant un but ultime avoué. Dans l’attente, la présente publication approfondit une seule période de la vie du savant belge, celle qui est comprise entre 1888 et 1923, et à l’intérieur de celle-ci plus particulièrement son rapport avec l’Altertumswissenchaft. Ce travail prend ainsi la voie de l’enquête historiographique en même temps qu’il propose une édition de la correspondance entre Cumont et les figures dominantes de la philologie allemande. L’ensemble constitue un apport à l’histoire des sciences de l’Antiquité à la charnière des XIXe et XXe siècles.
Comme le rappelle L. Canfora dans la préface, l’étude des correspondances scientifiques s’avère capitale, à condition qu’elle dépasse l’approche strictement biographique, pour mener une réflexion à la fois sur le développement de la recherche scientifique et sur le rapport entre biographie et contexte historiographique. À cet égard, ce travail nous introduit au coeur non seulement des parcours scientifiques, mais aussi des tensions politiques et culturelles d’une époque marquante, et éclaire de la sorte le rôle des études classiques en Allemagne, la position des classes dirigeantes et la place des réseaux intellectuels.

Dans le premier volume, après une introduction méthodologique, un premier chapitre qui porte sur les « destins croisés du Pouvoir et du Savoir » se penche sur le système universitaire allemand et sur la remise en cause progressive de la primauté absolue de la culture classique dans la société et dans l’éducation, à travers l’étude comparée des positions de F. Nietzsche et de U. von Wilamowitz-Moellendorff. La suite emprunte un plan chronologique en quatre parties : les études universitaires en Allemagne et en Autriche de 1888 à 1890 ; les contacts scientifiques avec l’Allemagne jusqu’en 1914 ; la période 1914-1918 et la césure que représente la Grande Guerre ; le temps qui suit immédiatement, jusqu’en 1923, date du Congrès des Sciences Historiques de Bruxelles, qui signifie la reprise de contact avec l’Allemagne et son élite scientifique, sur des bases nouvelles. Le volume IIII consiste en une publication des correspondances qui ont servi de base principale à l’enquête : Cumont / Diels, Cumont / Mommsen,Cumont / Usener, Cumont / Hirschfeld et Cumont / Wilamowitz ; des concordances chronologique et alphabétique des correspondances passives allemandes et autrichiennes de Cumont entre 1888 et 1923 clôturent l’entreprise.

Au total, l’ouvrage met en perspective de façon lumineuse la « socialisation » scientifique de Cumont par rapport au contexte scientifique allemand ; l’impact contemporain de la France dans la formation et le développement de la pensée du savant est réservé à des enquêtes à venir. Dans ce cadre, l’A. a choisi d’étudier surtout le rapport de Cumont à l’Allemagne et de l’Allemagne à l’Antiquité. La perspective est résolument celle de l’histoire culturelle : l’Antiquité dans son rapport au(x) présent(s), telle qu’elle est déchiffrée, perçue, interprétée, utilisée par les historiens, mais aussi par les sociétés modernes. Chère à l’A. est l’idée de chercher à appréhender comment le métier d’historien interagit avec celui de citoyen.
Ce livre montre que les lettres peuvent constituer la source principale d’une enquête historique. Cela vaut bien sûr pour le second volume, mais aussi pour les nombreuses lettres enchâssées dans le premier volume, par exemple la correspondance avec F. Boll autour du Catalogus codicum astrologorum graecorum (p. 217-235), avec W.H. Roscher et G. Wissowa à propos du Lexikon der Mythologie et de la Realencyclopädie (p. 236-256) ou aussi un choix de lettres de Cumont à ses parents, qui permettent de toucher à une autre facette d’une même expérience et d’une même personnalité (p. 116-151). On suit le Cumont de ces années‑là qui se frotte à une Altertumswissenschaft en quête d’une approche totale de l’Antiquité, exigeant de nouvelles sources et évoluant vers de nouvelles méthodes. Dans ce sens, l’ouvrage privilégie plutôt le rapport entre sciences de l’Antiquité et histoire politique que la pratique scientifique de Cumont et son évolution durant les trente-cinq années considérées, ce qui exigerait – il est vrai – un examen des 300 publications de Cumont durant cette période. Une place assez mince est réservée à O. Benndorf (p. 95-97), par exemple, maître pourtant capital dans la vocation de Cumont de collecteur d’inscriptions (avec O. Hirschfeld à Berlin et E. Bormann à Vienne) et surtout d’homme de terrain. Mais, comme l’annonçait dès le départ l’A. (I, p. 2), il a fallu faire des choix et écarter certaines correspondances. Cela n’empêche pas d’apprécier comme il se doit, au-delà de la valeur du matériel qui est publié et étudié avec soin, un ouvrage stimulant qui offre aux chercheurs une mine d’informations et de pistes.

Véronique Krings