Bounegru (O.), Trafiquants et navigateurs sur le Bas Danube et dans le Pont Gauche à l’époque romaine. – Wiesbaden : Harrassowitz, 2006. – 198 p. : bibliogr., index, ill. h. t. – (Philippika, ISSN : 1613.5628, Marburger altertumskundliche Abhandlungen ; 9). – ISBN : 3.447.05217.1.

L’ouvrage d’Octavian Bounegru (désormais B.), professeur d’histoire romaine à l’Université de Iaşi, est, comme l’annonce son auteur (p. 7), « un résumé de la thèse de doctorat » soutenue en 1995. Pour avoir été présent à la soutenance, je peux témoigner de ce que la thèse déposée était beaucoup plus consistante que les moins de 200 pages du présent mémoire. Ayant donc apparemment payé tribut aux contraintes éditoriales, B. a réduit son texte, tout en lui assurant pour autant une densité qui le fait commodément accessible. Le travail comprend, après un bref avertissement et une introduction, sept chapitres : une introduction historique sur les étapes de l’expansion romaine dans ces régions et l’organisation des provinces ; « Armateurs et navigateurs » ; « Marchands » ; « Navigation et moyens maritimes et fluviaux de transport » ; « Organisation douanière » ; « Considérations finales » ; « Appendix : liste des inscriptions utilisées dans le texte ». S’ajoutent une liste bibliographique et des indices détaillés.
L’investigation a en vue quatre provinces : la Dacie, les deux Mésies et la Thrace. La position de la Dacie me semble plutôt excentrique. Non seulement elle ne saurait être rattachée, à moins de recourir à une licence, au « bas Danube », mais ses relais commerciaux la rapprochent plutôt de l’Occident de l’empire. Cela vaudrait, dans une moindre mesure, également pour la Mésie supérieure. C’est d’ailleurs l’auteur même qui le constate par endroits (par exemple, à la p. 87).
La documentation concernant le commerce de ces provinces est essentiellement épigraphique. B. commence, néanmoins, par les sources littéraires, afin de discuter la terminologie utilisée par les Anciens pour désigner les acteurs du commerce à longue distance. Pour le reste, il compte notamment sur 68 inscriptions, grecques et latines, qui sont d’ailleurs commodément rassemblées en guise de supplementum epigraphicum dans le dernier chapitre. Il y a, malheureusement, par endroits quelques fautes d’accent ou d’esprit pour les textes grecs et des désaccords dans la compréhension des abréviations révélées par les textes latins (par exemple, p. 137, n° 50 : d(edit) d(edicauit) ciuium R(omanorum) consistentibus au lieu de c(iuibus) R(omanis) consistentibus ; p. 138, n° 56 : c(iues) R(omani) et consistentibus au lieu de c(iuibus) R(omanis) et consistentibus).
Toutes les inscriptions utilisées étaient déjà connues, mais B. en tire toujours des informations intéressantes pour ses propos. Une seule remarque : en ce qui concerne les ciues Romani consistentes, je ne suis pas convaincu que toutes ces communautés étaient majoritairement composées de marchands. Dans beaucoup de cas, notamment dans les villes portuaires, la vocation commerciale ne fait pas de doute ; mais dans les communautés villageoises — dont la Dobroudja, soit la partie de la Mésie inférieure située au sud des bouches du Danube, nous offre une concentration tout à fait remarquable — ce sont plutôt les activités agricoles qui viendraient en première ligne, d’ailleurs comme pour les vétérans. La constitution originelle de telles communautés répondait, certes, à des besoins commerciaux, ne fût-ce qu’à penser au cas de Délos ; mais pour autant que les inscriptions trouvées dans les milieux ruraux ne fassent aucune allusion à des negotiatores, ne serait-il pas plus naturel de retenir le statut à part des citoyens romains tout court, sans en faire des commerçants à tout prix ? Sur tous ces aspects, voir maintenant ce que j’ai écrit dans R. Compatangelo-Soussignan et Chr.-G. Schwentzel éds., Étrangers dans la cité romaine, Actes du Colloque de Valenciennes (14-15 octobre 2005) « “Habiter une autre patrie” : des incolae de la République aux peuples fédérés du Bas-Empire », Rennes 2007, p. 91-109. Une belle contribution de B. concerne le traitement des documents iconographiques en vue de reconstituer autant que possible, sinon l’aspect, du moins les principaux types de navires ayant circulé sur le bas Danube, les autres fleuves de la région et en mer Noire à l’époque romaine. La typologie que dresse B. (chapitre IV) est digne d’intérêt (voir aussi les figures à la fin du livre).
Certes, l’investigation s’arrête là. Il n’est point question des marchandises que véhiculaient ces trafiquants. Mais attention ! B. parle de « trafiquants et navigateurs », de leurs moyens de transport, de leur organisation juridique, enfin de leur traitement douanier, mais pas de ce que ceux-ci cachaient dans leurs cargaisons. Pour songer un beau jour à une synthèse sur les relais commerciaux dans ces régions, il faudrait compter dans un premier temps sur des études détaillées sur les amphores et leur contenu, sur les céramiques sigillées, sur les produits en métal et en verre, sur les marbres, etc., ce qui n’est pas encore le cas. Le livre de B. est pour l’instant une bonne introduction à un tel genre de démarche qui demeure un desideratum.

Alexandre Avram