Briant (P.), Alexandre le Grand. – 7e édition mise à jour. – Paris : PUF, 2011. – 128 p. : bibliogr., ill. – (Que sais-je ? ; 622). – ISBN : 978.2.13.059148.1.

Déjà vantés par nos prédécesseurs (cf. REA 109, 2007, p. 383 ; REA 105, 2003, p. 319), les mérites de cet ouvrage sont nombreux. Rédigé par un historien qui fait autorité à la fois sur Alexandre et l’Empire perse, actualisé régulièrement du point de vue de la recherche, accessible à tous les publics, ce livre constitue l’une des meilleures synthèses sur Alexandre le Grand en langue française à ce jour. En 128 pages, il n’est bien sûr pas question de traiter en profondeur tous les aspects de ce règne riche en évènements et complexe à comprendre, mais l’auteur (A.) évoque les questions essentielles, en ayant soin d’aborder les points les plus controversés. Il renvoie en notes de bas de page aux développements les plus récents et signale les débats contradictoires. Il propose en fin d’ouvrage une bibliographie succincte, mais actualisée, permettant au lecteur d’approfondir ses connaissances. Au-delà de ces mises à jour bibliographiques, la présente édition a surtout été renouvelée sur les questions d’historiographie de la période et sur les conséquences économiques de la conquête. L’architecture choisie pour le propos, thématique et non chronologique, conduit l’A. à revenir plusieurs fois sur divers événements importants, leur apportant un éclairage différent selon le sujet traité. Un système de renvoi de pages dans le chapitre I, présentant une chronologie rapide (p. 15-24), permet toutefois au lecteur de s’y retrouver.

L’A. aborde en introduction (p. 9-13) les conditions de l’accession au trône d’Alexandre (356-334). On regrettera qu’ici ou plus loin dans l’ouvrage ne soient pas présentées plus clairement les particularités de la royauté macédonienne, notamment la place de l’assemblée des Macédoniens, ce qui aurait permis au lecteur de mieux comprendre la notion de « royauté contractuelle » et les tensions qui en découlent tout au long du règne.

Dans le deuxième chapitre (p. 25-38), l’A. s’attache à nuancer plusieurs idées reçues sur les origines et les objectifs de la conquête : le rôle d’abord que joua le caractère d’Alexandre, que beaucoup d’historiens considéraient comme irrationnel ; l’attribution de la paternité de l’expédition à Philippe II ensuite, dont on ne peut toutefois évaluer les prétentions réelles en termes de territoire et dont on ne peut attribuer l’inspiration au rhéteur Isocrate. Il souligne d’ailleurs que la volonté d’Alexandre allait bien au-delà de la simple « guerre de représailles » que certains modernes présentent comme l’objectif premier. En suivant, il évoque les limites du philhellénisme d’Alexandre, dont les bienfaits envers les cités grecques semblaient surtout dictés par les difficultés rencontrées. Il s’interroge d’ailleurs sur la réalité de la libération des cités grecques d’Asie Mineure, qui ne se virent accorder qu’une liberté précaire, et sur leur désir réel d’accéder à cette libération, tant les tentatives peu concluantes du passé avaient pu les désillusionner. Il évoque ensuite les différentes hypothèses avancées pour expliquer les motivations qui poussèrent Alexandre en Inde, rappelant qu’il n’avait rien d’un C. Colomb. Selon l’A., il semble qu’atteindre la limite orientale de l’Empire achéménide de Darius I er était l’objectif dès l’origine. De même, la descente de l’Indus vers le golfe Persique était planifiée. Enfin, concernant les projets occidentaux qu’Alexandre aurait nourris à la fin de sa vie, s’il ne nie pas catégoriquement leur existence, l’A. invite à la plus grande prudence compte tenu de l’état du dossier documentaire.

Dans le troisième chapitre (p. 39-59), l’A. évoque les résistances à la conquête, rappelant qu’elle ne se déroula pas de manière harmonieuse. Ici, l’auteur s’emploie à remettre Darius III au centre de l’action, rompant avec l’image de lâcheté et d’incompétence qui lui est souvent attribuée et soulignant sa volonté de récupérer son royaume jusqu’à sa mort 1 . Il note aussi le nouveau type de guerre auquel Alexandre fut confronté après la mort du Grand Roi : une forme de guérilla s’appuyant sur des populations locales et un terrain parfaitement maîtrisé par l’adversaire. Il remet toutefois en cause le caractère national attribué à la révolte en Sogdiane et Bactriane. Il évoque également le traitement dur qu’Alexandre infligea aux peuples conquis, mais souligne qu’il agit ici dans un contexte de guerre de représailles et contre-représailles, appliquant le droit grec de la guerre et usant d’autres voies que le massacre. L’A. rejette ainsi l’image de « fou furieux mégalomaniaque (et ivrogne !), qui ordonne un massacre juste pour calmer ses angoisses et son désespoir » (p. 55-56). Enfin, l’opposition qui grandit au cTmur de son armée s’explique, non par un changement de projet après avoir mené à bien la « guerre de représailles », mais par une vision différente de l’expédition, entre Alexandre et ses intimes d’une part, et la masse des soldats d’autre part. Elle se comprend aussi par les conditions extrêmement difficiles imposées à ses soldats et par le malentendu final : Alexandre n’avait aucunement l’intention de rentrer en Macédoine, il souhaitait établir le cTmur de son royaume en Asie et tournait son regard vers l’Arabie, de nouvelles prétentions dont son armée se sentait de plus en plus éloignée.

Le chapitre IV (p. 60-86) évoque l’administration de l’Empire, sa défense et l’exploitation des territoires conquis. Il s’agit ici de savoir si Alexandre se consacra aux « travaux de la paix » selon la formule de Xénophon ou s’il ne se soucia d’organisation qu’au jour le jour, n’ayant une réelle vision que dans les deux dernières années de son règne. En présentant les différents degrés de l’administration royale, qui reprenaient en grande partie les structures et pratiques achéménides, l’A. note que les cités grecques sont « un des cas de sujétion les plus ambigus » (p. 67). Il évoque ensuite le contrôle des territoires et la surveillance des populations puis termine sur le développement économique. Il s’agit du passage renouvelé de l’édition (p. 73-86). Ce sujet soulève d’abord un problème de sources, car les historiens d’Alexandre ne s’y sont pas intéressés. Ici encore, l’historiographie présente deux visions extrêmes. Montesquieu déjà, puis Droysen, voyaient en Alexandre un grand commerçant. À leur suite, les historiens de l’Entre-deux-guerres l’ont considéré comme un « grand économiste », qui fit entrer les régions orientales jusque-là stagnantes dans le progrès économique. À l’inverse, on trouve l’image d’un conquérant prédateur, ravageant les terres et les populations. À l’encontre de ces deux thèses empreintes d’histoire coloniale, l’A. propose une approche dépassionnée. Les sources montrent d’abord le souci qu’avait Alexandre de connaître les capacités productives des pays conquis. Il lança ainsi plusieurs expéditions afin de récolter des informations, dont il faut relativiser le caractère scientifique. Il note aussi l’aspect multiforme de certaines décisions, comme celle d’importer en Macédoine des bTmufs de trait de la région de Gandhara. L’A. présente également le dossier des katarraktai du Tigre, pour lequel les préjugés sur la nature de l’action d’Alexandre ont conduit à « une lecture erronée des textes anciens, sans analyse contextuelle et terminologique » (p. 80). Le souverain ne fit ici que reprendre les pratiques de ses prédécesseurs concernant la mise en valeur des territoires bordant le fleuve. Alexandre avait donc bien « une vision de l’avenir » (p. 81). À propos de l’ouverture d’une voie commerciale reliant l’Inde au golfe Persique, là encore, il faut se débarrasser des postulats. Alexandre conquit des pays et des espaces maritimes qui avaient déjà entre eux des rapports séculaires, dont il entendait tirer profit. Mais « nulle trace de “révolution économique et commerciale” » (p. 84). Sur la question des frappes monétaires, il note que le roi n’a pas unifié ni homogénéisé les monnaies en circulation dans l’ensemble de l’Empire et qu’il n’a pas non plus monétarisé l’économie asiatique, déjà largement irriguée par les frappes achéménides antérieures.

Le dernier chapitre (p. 87-119) est consacré à la volonté d’Alexandre de faire cohabiter Macédoniens, Grecs et Iraniens. L’A. souligne d’abord la diversité, voire les contradictions des réactions des élites impériales face à la conquête, entre résistance et ralliement. Très tôt, Alexandre eut à cTmur de les intégrer à son pouvoir. De ce point de vue, l’épisode de l’incendie de Persépolis pose problème. Cette décision fut mûrement réfléchie selon l’A. Il propose de l’envisager dans un contexte étroitement perse : Alexandre fut contraint de recourir aux armes pour asseoir définitivement sa domination sur une population qui refusait de se soumettre. La politique des mariages (dès 327, puis à Suse en 324) et de colonisation s’inscrit aussi dans l’objectif d’aboutir, sinon à une « fusion » des peuples, tout au moins à une « assimilation » (p. 102). L’A. cite plusieurs exemples remettant en cause l’idée d’Arrien selon laquelle les installations dans les nouvelles fondations se firent sur la base du volontariat. Il signale notamment des révoltes de colons en Inde. Il retrace ensuite la montée des tensions entre le roi, ses Compagnons et les soldats macédoniens, la sédition d’Opis (324) en constituant le point d’orgue. L’intelligence du souverain lui permit cependant de faire accepter ce que les Macédoniens rejetaient : la création d’une armée mixte, majoritairement formée d’Iraniens. L’A. refuse l’image de « fraternité universelle » donnée par W. W. Tarn au banquet d’Opis 2 . Au final, l’originalité de cette stratégie de gouvernement d’Alexandre montre « son extraordinaire intelligence politique et […] sa volonté de faire oeuvre durable » (p. 116). L’A. émet enfin beaucoup de réserves sur la question d’un culte divin officiel instauré par le pouvoir. Cette décision aurait d’ailleurs posé problème aux Perses, pour qui la conception d’un roi-dieu était hérétique.

P. Briant ne conclut pas son ouvrage par un bilan de l’oeuvre d’Alexandre, qu’il juge difficile, voire artificiel. Il invite par contre les historiens à se départir de la construction idéologique achéménide que représente l’idée d’une Pax Persica, à laquelle on a pu opposer la violence des conquêtes d’Alexandre. Il met aussi en garde contre la thèse de l’échec d’Alexandre, fortement conditionnée par l’éclatement posthume de son empire. Enfin, il rappelle que le roi se soucia de sa succession, puisqu’il associa son demi-frère Arrhidaios à son pouvoir peu avant sa mort.

Aurélie Carrara