Brizzi (G.), « Moi, Hannibal… ». Mémoires d’un homme de guerre hors du commun. – Traduction de Y. Le Bohec et préface de Fr. Hinard. – Nantes : Les Éditions Maison, 2007. – 323 p. : bibliographie. – ISBN : 2‑9521845-7-1.

Plus de deux mille ans après sa mort, Hannibal reste encore aujourd’hui plus célèbre que connu, car la plupart des très nombreux auteurs antiques et modernes se sont avant tout intéressés à son épopée hispanique et italienne. Spécialiste reconnu de la République et de l’histoire diplomatique et militaire antique, G. Brizzi a voulu aller plus loin et essayer de comprendre, à travers les sources, l’homme qui devait bien se cacher derrière le soldat ambitieux, agresseur et conquérant, mais il n’a pas emprunté les chemins traditionnels de la biographie. Il a, me semble-t-il, mis ses pas dans ceux (prestigieux) de Marguerite Yourcenar, sans pour autant rédiger un « véritable » roman historique, car le savant italien est avant tout un grand historien qui a écrit, à la première personne, un vrai livre d’histoire.
Peu avant d’être trahi par son dernier hôte, Prusias, le roi de Bithynie, Hannibal, vieilli, mais non abattu, a décidé d’écrire ses Mémoires, avant tout pour justifier, peut‑être à ses yeux, son action. Suivant un plan chronologique, G. B. nous ramène donc à Carthage pour l’enfance du chef punique, avant de nous entraîner sur ses traces dans la péninsule Ibérique pour ses années d’adolescence et de formation par un précepteur grec ; nous le suivons ensuite tout au long de son aventure (campagnes d’Italie, Zama, exil…). Comme le note Fr. Hinard, G. B. a su faire revivre ses travaux et ses jours et écrire « l’histoire globale d’un homme ». En fait, à travers Hannibal, c’est toute une époque‑charnière de l’histoire de Rome et du monde méditerranéen qui est analysée avec de très bons arguments et une grande distance critique par G. B., dont la vision convaincante apporte beaucoup à notre connaissance de cette période.
À la fin de cette « autobiographie » (p. 299‑316), où il ne cherche jamais à magnifier le Barcide, G. Brizzi explique sa démarche et cherche à la justifier en montrant qu’il n’a en fait quasiment rien inventé sur Hannibal et qu’il s’en est tenu « strictement aux sources » qui sont finalement assez loquaces, tant sur Hannibal que sur la période considérée. En l’absence de sources, les choix de G. B. sur la vie privée de son héros sont, à tout le moins, fort vraisemblables. Un (gros) regret : l’absence de cartes, de plans et d’illustrations qui auraient facilité la lecture des non spécialistes (d’histoire militaire…), par exemple lors des descriptions des batailles qui sont bien austères pour qui n’est pas un familier des combats.
En refermant ce beau livre, je ne peux m’empêcher de penser que, comme tous les autres « grands » conquérants (Alexandre, Napoléon, Hitler…), Hannibal fut une catastrophe pour le genre humain. L’ambition démesurée de cet aristocrate cruel et orgueilleux a semé la haine et la désolation sur son passage et ouvert la voie aux agressions et aux conquêtes de Rome dans le bassin oriental de la Méditerranée en lui faisant prendre conscience de la prodigieuse efficacité de son armée de citoyens. Même si Hannibal n’était pas un soudard, mais un homme très cultivé et amateur d’art, il ne reste rien de positif de son passage sur terre. Malgré tout son talent, G. Brizzi ne réussit pas à rendre sympathique (mais le voulait-il ?) un général qui relèverait aujourd’hui du tribunal international de La Haye pour crimes contre l’humanité, mais il me semble qu’il a bien compris l’homme et qu’il nous donne un véritable livre d’histoire. « Son » Hannibal est parfaitement crédible.

Bernard Rémy