Brulé (P.), La Grèce d’à côté. Réel et imaginaire en miroir en Grèce antique. – Rennes : Presses Universitaires, 2007. – 542 p. : bibliogr., index, ill. – (Histoire, ISSN : 1255.2364). – ISBN : 2.7535.0415.8.

Sous ce titre, sans nul doute destiné à surprendre, Pierre Brulé (P. B.) publie aux Presses Universitaires de Rennes, un imposant volume de 542 pages, qui regroupe vingt de ses contributions les plus récentes à l’histoire grecque, déjà publiées ou à paraître, la plus ancienne datant de 1992. Organisées en chapitres classés en sept parties, elles recouvrent les divers champs de sa recherche : la démographie (p. 21-65) ; le genre (p. 69-120) ; le corps (p. 123-176) ; les mythes (p. 179-227) ; le culte (p. 231-310) ; le polythéisme (p. 313-381) ; enfin les approches de la parenté (p. 385-478). L’ouvrage comprend une bibliographie générale (p. 483-506), complétée par un index et une liste de documents. Deux chapitres ont été écrits en collaboration, l’un sur la maternité avec Lydie Bodiou et Laurence Pierini ; le second sur le hiereion avec Rachel Touzé.

Dans sa préface (p. 9-17), P. B. fait plus que justifier son entreprise. On s’en doutait : cette Grèce « d’à côté », c’est la sienne, nourrie par sa passion pour le texte, pour l’image et son métier d’enseignant, mais si en ces quelques pages, l’auteur trouve l’occasion de se retourner sur son passé, c’est pour mieux analyser son parcours jalonné par la découverte des théories du XXe siècle – du marxisme au structuralisme, et reconnaître ses dettes envers ses maîtres vénérés et l’équipe des chercheurs rennais qu’il anime. Œuvre si féconde que la sienne et aux ambitions si multiples que d’aucuns pourraient être tentés de reprendre à son encontre le terme de « vagabondage », qu’il applique au début de son aventure en terre grecque, des pirates crétois (1978) à sa thèse fondamentale sur la Fille d’Athènes (1987). En dépit de la diversité de ses facettes, la production de P. B., née d’une approche ludique, « hédonique » (p. 12) et volontiers provocatrice, a un seul objectif : rechercher le concret et l’homme (p. 11). Et la raison première de cette somme, telle qu’elle s’impose à la lecture de la préface si personnelle, c’est prouver la pertinence d’une méthode et la cohérence de l’oeuvre d’une vie.
C’est sur le mode du défi que P. B. interpelle les sources. Dans la première partie consacrée à la démographie, il s’efforce ainsi de dépasser l’approche traditionnelle de cette discipline, située justement « à côté » en histoire ancienne, qui consiste le plus souvent à dénoncer le caractère illusoire de toute quantification en raison de la pauvreté des données. La voie comparative lui permet de lever toute objection dans ce domaine. De l’Inde d’aujourd’hui aux Inuits sont développées « les frappantes ressemblances » (p. 39) avec les sociétés de la Grèce classique et hellénistique. P. B. s’emploie également à soulever le voile du silence pour donner la parole à celles qui en ont été privées, filles et femmes. Quant à l’association entre Héraclès et la chèvre, l’auteur admet qu’elle relève du défi (p. 255), car rien dans la documentation ne permet un rapprochement entre le héros/dieu et les caprins. Peu importe ! Il s’agit d’opérer « un renversement de perspective » (p. 255) en établissant des rapports originaux Puisque nous en sommes au registre des audaces, il faut reconnaître qu’il y a un style Brulé porté par la jubilation à inventer des formules, à créer des expressions, comme par exemple « l’utérus métique » (p. 196), quitte à surprendre et prendre parfois le lecteur à rebrousse-poil. Nul doute que P. B. a aimé créer son « mac » (mâle/adulte/citoyen) et on sourit avec lui de ce sigle qu’on serait pourtant surpris, voire agacé, de trouver sous des plumes novices… En revanche, l’alternance de propos triviaux et de termes recherchés à la limite du pédantisme, qui n’apportent rien à la démonstration, reflète moins la désinvolture de l’auteur que sa volonté obstinée à chercher l’originalité à tout prix. Pour illustrer une formulation absconse, on citera la phrase : « l’exemple venu des riches Athéniens a percolé au travers de la sédimentation sociale » (p. 117) ou encore cette question qui taraude tout helléniste, à savoir si « l’être-au-monde de la chèvre et celui du héros ont des chances d’être sécants » (p. 258). Une photographie d’une chèvre vient d’ailleurs rappeler à tout un chacun à quoi ressemble ce bel animal.
Cela dit, de nombreuses pages emportent la conviction en raison même de l’attention accordée au vocabulaire grec et du caractère systématique de la méthode. P. B. cherche à formaliser et à modéliser. Ce sont les deux verbes-clés de sa démarche. Pour ce faire, il met en place des configurations sémantiques, propose des rapprochements inédits et explore des territoires insolites. Les séries qu’il établit, les tableaux qu’il dresse, sont des instruments de travail utiles à même de susciter de nouveaux questionnements.
Le chapitre XIII, qui a pour titre : « Le hiereion : phusis et psychè d’un medium » (p. 283-310) souligne que le hiereion n’est pas au sens littéral une victime. Certes, on peut s’étonner du sacrifice présenté comme « un barycentre de l’idéalité » (p. 287) ; on peut aussi mettre en doute l’intérêt du commentaire de la carte postale des années 20 du XXe siècle qui présente un boeuf gras photographié en boeuf couronné devant une boucherie de Romorantin. Ces réserves faites, l’inventaire systématique des notions et adjectifs qui font passer l’animal du côté du sacré, permet d’approfondir les deux qualités traditionnelles exigées de l’animal consacré, à savoir la pureté et la perfection. L’étude de « La sainte maison commune des Klytides de Chios » (p. 385-403) est un commentaire méthodique et raisonné d’une inscription de la seconde moitié du IVe siècle. Outre le fait que cet article rend un hommage légitime à la thèse de Félix Bourriot (p. 391), il impose une lecture de l’oikia comme famille et de la phatria – que porte la pierre – comme patrie (p. 398).
P. B. sait construire des objets d’étude – des filles qui le conduisent en raison même du silence de leurs évanescentes figures (p. 69) à « une certaine tendance à l’abstraction », au polythéisme qu’il définit comme une globalité déchiffrable et intelligible, s’il est étudié sur le mode privilégié du quantitatif (p. 335). Épurer le sujet pour l’isoler et l’ériger en modèle, tel est son objectif premier. Ainsi le corps masculin est-il mis en scène avec bonheur dans « son polygone de sustentation », quand appuyé sur son bâton, il est à la limite du déséquilibre. Le corps sportif (p. 133-157) est au contraire un corps en équilibre, « entre exercice et gavage. Entre anonyme et agalma. Entre vie et mort. Entre l’homme et la femme, ni l’un ni l’autre » (p. 154). Pour étudier la lignée des premiers rois athéniens (p. 179‑202), d’après un passage du livre III de la Bibliothèque du Pseudo‑Apollodore, P. B. change l’angle d’approche habituel : il privilégie une perspective verticale « en prenant une hauteur inhabituelle » (p. 179), ce qui lui permet d’établir des maillons et de trouver leur enchaînement, cela dans le cadre d’un schéma général avant la mise en série des premières maisons et de leur systématisation (p. 188). Ce goût des tableaux, on le retrouve dans les généalogies, ce qui n’est pas pour surprendre (p. 203), mais également dans le traitement des épiclèses soumises à la théorie des ensembles pour faire apparaître des intersections entre les domaines d’intervention des dieux. Le tableau établi sur les serments internationaux connus par l’épigraphie, à l’exception de ceux de Crète (p. 353-357), est utile, car il s’inscrit dans le champ historique. Comme l’auteur le reconnaît lui-même : « Je pensais au départ surtout à la structure, j’ai trouvé beaucoup d’histoire » (p. 352).
Si la méthode est rigoureuse, si P. B. sait dominer sa documentation, rendue parfois foisonnante par ses choix, s’il sait combiner et construire ses démonstrations, tel un architecte avec ses tenons et ses mortaises, dans une perspective globale, le résultat final est parfois décevant au regard de l’énergie déployée. Porté par sa « libido sciendi » (p. 365), P. B. a une relation si passionnée avec ses sujets d’étude qu’il les prend à bras le corps pour mieux les posséder, comme s’il entrait en terrain vierge. De fait, il peut réduire ses introductions à quelques lignes, se contentant de jeter sur le papier le postulat qui fonde son étude ou de jouer sur la corde sensible pour enclencher son raisonnement. Dans le premier chapitre, l’affirmation « la société grecque est une société comme les autres » ouvre ainsi la voie à une présentation de l’amniocentèse en Inde (p. 121). Tout au long de sa carrière, P. B. s’est d’ailleurs beaucoup apitoyé sur le sort des femmes, « sur une spécificité et une intensité du malheur des femmes auxquelles les hommes n’atteignent pas » (p. 103). Après de tels propos, il peut négliger l’historiographie de ses thèmes d’enquête, se contenter de quelques références ou les rejeter en conclusion. Ainsi, dans le chapitre IX portant sur la liste des premiers rois athéniens, faut-il attendre les premières lignes de sa conclusion pour lire cet aveu : « Je ne suis pas arrivé le premier sur ce territoire généalogique » (p. 197). On n’en saura d’ailleurs guère plus. En fait, l’auteur ne cite les travaux de ses collègues que quand il ne peut pas en faire l’économie. À lire la bibliographie générale et l’appareil des notes, on ne peut que constater des oublis surprenants sur les avancées de la recherche, que ce soit sur Artémis, sur la ceinture de la jeune fille, sur le corps virginal, sur la tragédie ou sur la démographie. Certes, ces bibliographies sélectives sont pratiquées par d’autres chapelles que celles des terres bretonnes, mais le procédé n’en reste pas moins condamnable.
Quant aux résultats, quels sont-ils ? Si « les frappantes ressemblances » de la société grecque avec celles des Indiens, des Inuits et des Chinois, n’emportent pas la conviction tant les évidences démographiques grecques sont limitées – dans le cas présent aux familles crétoises immigrantes de Milet, le chapitre 2 sur la mortalité de guerre en Grèce classique, à la formulation plus académique, a le mérite d’exposer tous les problèmes que pose la démographie en histoire ancienne, mais les tableaux des pertes humaines restent des hypothèses et on ne peut pas conclure – comme l’auteur le fait – à « l’élimination physique des classes inférieures » par la guerre (p. 65). Le trait est toujours forcé, les conclusions le plus souvent énoncées sans nuances. Si les pages sur la chèvre sont savoureuses et visent à faire le tour de la question, l’origine du tabou sacrificiel dont l’animal serait l’objet de la part d’Héraclès, se trouverait dans l’extrême « sensibilité » dont elle est créditée et qui n’est pas la qualité première du dieu qualifié d’« archi-macho » (p. 280).
En définitive, puisque cette Grèce d’à côté, Pierre Brulé la revendique comme la sienne, on est en droit de se demander à quoi elle ressemble. C’est une société « névrosée » où hommes et femmes fabriquent leur malheur « avec une obstination malade » (p. 103). On y expose les filles plus que les garçons, et celles qui survivent n’ont pas d’adolescence. Mariées dès l’âge de 11 ans, « elles sont nubiles avant d’être pubères » et vivent leur premier rapport sexuel dans la terreur. Cette société est caractérisée par ces « bizarreries », que sont la pédérastie et la nudité assimilée à la transparence de soi. Les relations entre hommes et femmes sont marquées par « une sexuation de la violence » (p. 206), pénible à vivre dans un oikos dénué de chaise (p. 128) !

Sans vouloir insister sur les rares scories du texte (p. 34, 65, 100, 196, 231, 290) qu’une relecture attentive aurait permis d’éviter, ni reprendre des points qui devraient être discutés en fonction de la bibliographie la plus récente, je voudrais simplement souligner qu’Anne-Marie Vérilhac et Claude Vial dans leur synthèse Le Mariage grec, du VIe siècle à l’époque d’Auguste, Paris 1998, ont étudié les sources avec prudence pour conclure à un âge probable des filles au mariage à 17, 18 ans (p. 214-218). Il suffit d’ailleurs pour se convaincre de la justesse de leur hypothèse de recenser les stèles funéraires en l’honneur des filles non mariées. Bien sûr, Pierre Brulé connaît « le maître-livre » d’Anne-Marie Vérilhac et de Claude Vial. Il le cite dans la première note de son troisième chapitre, mais ajoute sans plus d’explication : « Sa lecture ne m’a pas amené à modifier mes conclusions » (p. 69).
Somme toute, le tableau cohérent qui nous est présenté dans ce recueil, pour argumenté qu’il soit, repose sur une conception bien personnelle des relations entre hommes et femmes comme entre hommes et dieux, ce dont nous étions avertis dès la préface. P. B. le reconnaît lui-même, son titre doit beaucoup à l’avant-dernier film de François Truffaut (1981), dont chacun connaît l’issue dramatique. L’auteur rappelant combien il est jeune encore (p. 15), le lecteur ne peut que souhaiter d’autres publications, en particulier sur le dossier si riche des épiclèses, pour voir surgir des architectures toujours aussi audacieuses et stimulantes mais plus lumineuses.

Geneviève Hoffmann