Caballos Rufino (A. F.), Augustus, Pater Hispalensium. Los orígenes institucionales de la Sevilla romana entre la República y el Imperio. – Discurso de contestación M. González Jiménez. – Séville : Real Academia Sevillana de Buenas Letras, 2016. – 250 p : bibliogr. –

Séville s’honore d’être la fille de deux grandes figures de l’Antiquité, l’une mythique, Hercule, l’autre historique, Jules César, au point qu’en 1577, puis en 1622, deux inscriptions furent accrochées à deux des portes de la muraille, la Puerta de la Carne et la Puerta de Jerez, aujourd’hui disparues, qui célébraient les deux fondateurs de la cité[1]. De la cité du premier, il y a évidemment peu à dire. Il en va tout autrement de l’Hispalis (re)fondée par César, qui est au cœur de cette longue dissertation d’un peu plus de 200 pages d’Antonio Caballos Rufino. Elle reproduit le discours que l’auteur, professeur (catedrático) d’histoire romaine de l’Université de Séville, prononça lors de la cérémonie par laquelle il fut intronisé membre numéraire de la Real Academia de Buenas Letras de Séville le 23 octobre 2016. On doit en particulier à Antonio Caballos, épigraphiste et spécialiste d’histoire politique et institutionnelle, l’édition, avec W. Eck et F. Fernández, de la célèbre table de bronze contenant le sénatusconsulte de Pison et, plus récemment, celle du nouveau fragment de la lex Ursonensis découvert en 1999 (2006) ; l’occasion pour lui de replonger dans les arcanes de la colonisation romaine en Hispanie. Un phénomène organisé, parfaitement contrôlé par l’autorité publique mais surtout aux ressorts complexes, sur lequel Antonio Caballos montre toute l’étendue de son savoir, et dans lequel il replace la naissance de la cité romaine d’Hispalis. De ce point de vue, Antonio Caballos rompt avec la production scientifique locale longtemps dépendante des récits mythiques et d’une tradition historiographique fragile sur la Séville romaine. Car là est tout l’argument principal de la leçon magistrale de l’auteur, éclairer le processus institutionnel par lequel Hispalis devint, au plus tard sous Auguste, la colonia Romula. L’essentiel de l’ouvrage, une dizaine de chapitres (VI à XVII) sur les vingt qu’il comporte, est ainsi consacré à la courte mais agitée période de 30 ans qui va des dernières années de la guerre civile entre César et le parti pompéien, qui avait fait de l’Ultérieure une de ses places fortes, et le dernier séjour d’Auguste en Hispanie. Pour résumer l’argumentation de l’auteur tout en en faisant ressortir les points forts, on s’intéressera aux trois grands personnages à qui l’histoire de la Séville romaine fut étroitement liée : César, Asinius Pollion et Auguste.

C’est une source tardive, Isidore de Séville, qui attribue à César l’implantation d’une colonie romaine sur le site d’une vieille cité turdétane, Hispal, qui entre véritablement dans l’Histoire avec la guerre civile. La décision n’eut rien d’un bienfait, comme se plaît à le rappeler Antonio Caballos, pour qui César fit preuve au contraire d’une « crueldad inusitada » (p. 81) à l’égard d’Hispalis comme de plusieurs autres cités d’Ultérieure au lendemain de sa victoire à Munda. Car celles-ci avaient rejoint le parti pompéien provoquant de facto l’ire du futur dictateur déjà quelque peu contrarié de revenir en Espagne pour mater la révolte des fils de Pompée. La conséquence, tragique écrit l’auteur, fut la punition infligée aux cités rebelles : l’installation de colons devant lesquels devaient désormais s’effacer les communautés existantes, qui perdaient, dans le nouveau cadre juridique de la colonie romaine, leur citoyenneté et leurs droits autant que leurs terres, distribuées aux nouveaux venus. C’est dire, insiste Antonio Caballos, si l’historiographie sévillane se fourvoie en faisant de César le bienfaiteur par lequel Séville devint une cité romaine, autrement dit civilisée. Belle leçon de démystification de l’« œuvre » de César que nous donne ici l’auteur !

Il ne suffisait pas de décider de l’installation d’une colonie pour que celle-ci devînt, du jour au lendemain, une réalité. Antonio Caballos connaît son sujet. Les procédures et mécanismes juridiques par lesquelles passait toute fondation coloniale sont parfaitement détaillés, quoique, à mon sens, peut-être parfois un peu longuement. Il ressort de l’exposé de l’auteur que si la décision d’installer une colonie à Hispalis fut le fait de César, celui-ci ne fut pas le deductor effectif de celle-ci. Non seulement après Munda César retourna rapidement à Rome, mais son assassinat, aux ides de mars 44, empêcha qu’il revînt dans le sud de l’Hispanie à cette fin, si tel avait été en tout cas son projet. Il fallait donc trouver un maître d’œuvre et celui-ci fut, selon Antonio Caballos, Caius Asinius Pollion, mis par César à la tête de la province d’Ultérieure, où il eut à faire face, vraisemblablement sans grands succès, aux agissements de Sextus Pompée, et où il resta sans doute jusque dans les premiers mois de l’année 42. Les arguments sont divers, quoique peu nombreux, et tous passés soigneusement en revue par l’auteur. Celui qui semble avoir le plus de force est la mention, sur la nouvelle table de la charte municipale d’Urso, qu’Antonio Caballos connaît bien, et pour cause, d’une curia Asinia après une curia Iulia en tête de liste des curies électorales structurant le nouveau corps civique d’Urso et qui, du coup, met en bonne place Asinius Pollion dans le processus de déduction de la colonie. Or Urso, comme on sait, est une colonie de César que celui-ci n’eut, pas plus qu’Hispalis, le loisir de déduire lui-même. C. Asinius Pollion fut-il donc le fondateur d’Hispalis ? L’hypothèse est recevable et, à tout prendre, redore quelque peu le blason des origines de la cité sévillane. Car Asinius Pollion, auquel Antonio Caballos consacre un chapitre entier de son ouvrage (XIII), présenté comme un « republicano pesimista y un hombre honrado » (p. 122), certes partisan de la première heure de César mais serviteur de l’État plus que de ses ambitions personnelles, surtout homme de lettres et historien, semble une figure plus recommandable que le dictateur à laquelle lier son histoire.

Pourtant, Antonio Caballos n’a pas intitulé son essai « Asinius Pollio pater Hispalensium », sinon « Augustus Pater Hispalensium ». Car Pollion était tenu de concrétiser le projet césarien dans toute sa dimension punitive ; Auguste lui intervint dans un tout autre contexte, celui d’une normalisation politique et administrative de l’État et de l’Empire. L’œuvre réformatrice d’Auguste en Hispanie, à placer lors de son troisième voyage en Occident en 16-13 av. n. è., devait inclure, selon l’argumentation d’Antonio Caballos, la « naissance » effective de la colonia Romula, avec l’installation d’un nouveau contingent de colons, cette fois-ci des vétérans, ce qui s’accompagna d’une réorganisation et en tout cas d’une uniformisation institutionnelle de l’ancienne colonie césarienne, qui n’avait été, si l’on suit l’auteur, qu’un amalgame de groupes différents, autochtones et allogènes, sans aucune cohésion politique et sociale. Parmi les arguments, il y a le témoignage, controversé, de Strabon (3, 2, 1) sur l’arrivée de colons « de César » (Auguste) sur le site de Baetis, localité qu’Antonio Caballos, qui reprend le dossier historiographique, identifie finalement avec le même site d’Hispalis, la mention dans l’épigraphie sévillane de deux tribus, la Sergia et la Galeria, et même l’épithète Romula qui, en dépit d’Isidore de Séville, serait plus en accord avec l’idéologie augustéenne. Mais ce qui étonne le plus c’est l’absence de toute référence, à partir de ce moment, à César, aucune source, qu’elle soit littéraire, épigraphique ou numismatique, n’incluant l’épithète Iulia dans le nom de la colonie. Une damnatio memoriae à l’égard de César qui ne veut pas dire son nom ? Il n’en reste pas moins, comme le signifie Antonio Caballos, qu’il n’existe, pour les Sévillans aujourd’hui, « ningún referente para sentir(se) sentimentalmente vinculados al dictador Julio César » (p. 190).

Démystification de César, regard critique sur une période tendue, reconnaissance de l’œuvre réformatrice d’Auguste qui ouvrit une « nueva era » (chap. XIX, conclusions), Antonio Caballos synthétise en cet ouvrage d’un peu plus de 200 pages, complétées par un appareil critique important, 501 notes, et une bibliographie longue de 34 pages, les quelques lustres au cours desquels le monde sous domination de Rome changea de visage. Hispalis en est le prétexte, autour de ses origines institutionnelles, un sujet parfaitement maîtrisé par le nouveau membre de l’Academia de Buenas Letras de Sevilla qui nous offre ici un bel essai d’histoire politique. Aux archéologues maintenant de retrouver les traces de l’Hispalis du changement d’ère !

Christian Rico, Université Toulouse Jean Jaurès

[1] Aujourd’hui encore, les statues d’Hercule et de César, qui surmontent deux grandes colonnes romaines réemployées du forum (c/ Mármoles), encadrent l’entrée sud du parc de l’Alameda, cher aux Sévillans.