Cairns (Fr.), Papers on Roman Elegy 1969‑2003. – Bologne : Pàtron Editore, 2007. – VIII+483 p. : bibliogr., index. – (Eikasmos : Studi ; 16). – ISBN : 88.555.2966.2.

F. Cairns est depuis longtemps reconnu comme l’un des meilleurs spécialistes de l’élégie latine, notamment pour ses deux livres Tibullus, a Hellenistic Poet at Rome (Cambridge 1979) et Sextius Propertius : the Roman Elegist (Cambridge 2006). Le présent ouvrage est un recueil de 34 articles qui s’étalent sur une période de près de 40 ans et dont l’éditeur a préféré garder la forme originelle, en les regroupant par auteur (Properce, qui tient la plus grande place, Tibulle et Ovide), sans tenir compte de leur chronologie. Ce fait n’est en aucun cas gênant, tant la pensée de F. C. est cohérente.
Voici d’abord le contenu de l’ouvrage, qui comporte aussi bien de courtes notes philologiques que de longs articles consacrés à un texte ou un thème.

1 : Some Observations on Propertius 1.1
2 : AP 9,588 (Alcaeus of Messene) and nam modo in Propertius 1.1.11
3 : The Milanion/Atalanta exemplum in Propertius 1,1: uidere feras (12) and Greek Models
4 : Two Unidentified Kômoi of Propertius. I 3 and II 29
5 : Propertius 1.4 and 1.5 and the ‘Gallus’ of the Monobiblos
6 : Some Problems in Propertius 1.6
7 : Rhetoric and Genre : Propertius 1.6.31‑6, Menander Rhetor 398.29-32-399.1, and a Topos of the Propemptikon
8 : Notes on Propertius 1.8
9 : Love at the Seaside: Propertius (1.11), Cynthia, and Baiae
10 : Lesbia Mentoreo (Propertius 1.14.2)
11 : Propertius 1.18 and Callimachus, Acontius and Cydippe
12 : Propertius on Augustus’ MarriageLaw (II 7)
13 : Further Adventures of a Locked-out Lover : Propertius 2.17
14 : Propertius 2.19.32
15 : Propertius 2.23 and its Final Couplet (23‑4)
16 : Propertius 2.29 A
17 : Propertius, 2.30 A and B
18 : Propertius the Historian (3.3.1-12) ?
19 : Propertius 3.4 and the Aeneid incipit
20 : Propertius 3,10 and Roman Birthdays
21 : Propertius and the Battle of Actium (4.6)
22 : Propertius 4.9 : « Hercules Exclusus » and the Dimensions of Genre
23 : Allusions to hunc…meum esse aio in Propertius ?
24 : The Etymology of militia in Roman Elegy
25 : Ancient ‘Etymology’ and Tibullus : on the Classification of ‘Etymologies’ and on ‘Etymological Markers’
26 : Tibullus, Messalla, and the Spica : 1.1.16; 1.5.28; 1.10.22, 67; 2.1.4; 2.5.84
27 : Tibullus1,8,35f. and a Conventional Ancient Gesture
28 : Tibullus 2.1.57-8 : Problems of Text and Interpretation
29 : Tibullus 2.2
30 : Tibullus 2.6.27-42 : Nemesis’ Dead Sister
31 : Imitation and Originality in Ovid Amores 1.3
32: Ovid Amores 1.15 and the problematic fruges of line 25
33: Self-Imitation within a Generic Framework. Ovid, Amores 2.9 and 3.11 and the renuntiatio amoris
34: The ‘Etymology’ in Ovid Heroides 20.21-32.

Une caractéristique de la méthode de F. C. est de ne jamais séparer enquête philologique, au sens le plus classique et le plus érudit, et interprétation. Pour cette dernière, il aborde aussi bien les questions d’énonciation, de style, de composition, de « genre », de topique que les realia de la religion, de la politique, du droit, de la médecine etc…
Nous retiendrons ici quelques orientations majeures. La première est celle qu’il a inventée et pratiquée depuis son premier ouvrage Generic Composition in Greek and Roman Poetry (Edimbourg 1972) : dans ces poèmes énoncés F. C. reconnaît des « genres de contenu » qui correspondent soit aux progymnasmata, soit aux discours-types de la rhétorique épidictique, mentionnés par Ménandre le rhéteur (Ménandre II II). Ainsi l’article n°7 envisage-t-il le propemptikon en Properce 1.6 ; le n°29 associe (par enchâssement) genethliacon et epithalamium en Tibulle 2.2, le n°12 présente l’élégie 2.7 de Properce sur le retrait de la loi d’Auguste concernant le mariage comme l’exercice intitulé nomos, l’élégie 1.11 de Properce apparaît dans le n°9 comme une uocatio (kletikon), le n°21 voit dans l’élégie 4.6 sur Actium un sminthiakos (hymne à Apollon en tant qu’inspirateur). À cela s’ajoutent, de manière plus traditionnelle, des épigrammes (n°30 : Tibulle 2.6) ou des hymnes (Properce 4.6).
S’appuyant sur ces mini-structures, F. C. établit la composition des poèmes d’une manière très systématique, qu’elle soit circulaire, parallèle, « en miroir »… Il peut ainsi justifier l’unité d’un poème souvent coupé en deux par la tradition (n°5 : Properce 1.4 et 1.5). Il fournit aussi pour les poèmes étudiés une liste des éléments premiers (locuteur, allocutaire, type d’énoncé) et des éléments secondaires, de nature thématique et qui correspondent souvent aux topoi de l’élégie.
Un autre axe de la recherche est le thème ou plutôt la situation du kômos. Ce que F. C. appelle ainsi est en fait ce qu’on appelle en général le paraclausithyron, c’est-à-dire le thème de l’exclusus amator. Trois articles lui sont consacrés (n°s 4, 13, 22), avec des perspectives innovantes, notamment la mise en évidence d’un admissus amator, inversion du thème classique.
Troisième axe : les « étymologies ». Avec d’autres savants (en particulier R. Maltby), F. C. s’emploie à repérer les jeux étymologiques dans la poésie latine, dans la lignée de la poésie hellénistique. S’appuyant sur les indications de Varron, de Servius ou d’auteurs plus tardifs comme Isidore de Séville, il met en évidence, grâce aux assonances, des réseaux de mots à l’intérieur d’un ou de quelques vers. Celui qui est au départ sceptique se voit bien vite convaincu par la pertinence de la démonstration. Le n°25 est un article majeur, une sorte de bilan concernant les jeux étymologiques chez Tibulle, avec une classification et une liste complète des « étymologies » identifiées.
F. C. s’intéresse aussi beaucoup à Cornelius Gallus, le premier des élégiaques latins. Depuis la découverte d’un papyrus en 1979, qui livre quelques fragments, on a pu retrouver chez les autres élégiaques de nombreuses imitations. F. C. les évoque dans les articles n°s 2, 3, 5, 9 et 31. Particulièrement important est le n°5 qui, au terme d’une enquête, reconnaît définitivement dans le Gallus de Properce 1.5 le poète élégiaque.
La recherche de F. C. se caractérise également par une mise en regard constante des poésies hellénistique et latine. Callimaque est omniprésent. Mais l’intertextualité (mot qu’il n’emploie pas) le ramène souvent aussi à Pindare ou aux hymnes homériques. Enfin ce qu’il appelle « self imitation », à propos d’Ovide, Amores 2.9 et 3.11, correspond exactement à la définition de l’intratextualité.
Un dernier point mérite d’être souligné : F. C. fait constamment intervenir les réalités de la vie romaine et l’histoire de l’époque augustéenne. La religion (n°s 20, 22, 26, 29, 31), le droit (1, 12, 23), la politique (21) interviennent tour à tour, ainsi que bien d’autres domaines. Je retiendrai tout spécialement l’association entre spica, spicea corona et les frères Arvales (n°26) et le statut juridique des amici de Properce (1.1), dans le cadre de la curatelle du furiosus (n°1).
Pour terminer, il convient de faire un sort particulier au n° 21, parfait exemple de la maîtrise de F. C. Il s’agit de l’élégie 4.6 de Properce, qui célèbre la bataille d’Actium. La critique pose la question de l’orientation pro ou anti-augustéenne du texte. F. C. lève le doute en démontrant le caractère sincère de l’éloge. Pour ce faire, il fait intervenir la composition, le « genre », avec la mise en évidence d’un « sminthiacos », qui explique la place centrale d’Apollon dans le texte, l’énonciation chorale (et non individuelle), la nature de la Muse Calliope comme élément de l’ego du locuteur, les multiples voix du poème ; il s’interroge alors sur l’occasion de cet hymne, qui est pour lui l’anniversaire de la dédicace du temple d’Apollon Palatin, puis il décèle la présence d’une ecphrasis bien particulière (ecphrasis chronou), mettant en scène la fête même à l’occasion de laquelle le texte est dit ; une série de parallèles (Hésiode, Callimaque, Théocrite, Virgile, Tibulle, Lygdamus) précède la conclusion et les importants appendices. S
’agissant d’un recueil d’articles, la présence d’une bibliographie systématique et de plusieurs index est particulièrement souhaitable et l’ouvrage y pourvoit. On l’aura compris : au-delà du caractère nécessairement multiple du recueil, on est en présence d’un ouvrage majeur.

Sylvie Franchet d’Espèrey