Callipo (M.), Dionisio Trace e la tradizione grammaticale. – Rome : Bonanno Editore, 2011. – 219 p. : bibliogr. – (Multa Paucis ; 9). – ISBN : 978.88.7796.622.3.

La première chose que je voudrais dire à propos de ce petit livre, c’est tout simplement le grand plaisir que j’ai eu à le lire, ce qui est finalement assez rare pour des ouvrages de ce type. Il y a dans le livre de Manuela Callipo un mélange précieux de sérieux, de simplicité et de vivacité. Cette bonne surprise est d’autant plus inattendue que le sujet de cette publication paraissait relativement bien exploré et que, si les commentaires remontent à l’Antiquité, les philologues de notre temps, au moins depuis les fameux articles de Di Benedetto de 1958-59, ont été nombreux à participer au débat passionné concernant le manuel le plus ancien de notre tradition grammaticale. On s’attend à une synthèse plus ou moins habile des travaux antérieurs et on découvre une vision très fine et neuve, et qui mérite l’intérêt de nombreux lecteurs, bien au-delà du cercle des spécialistes de grammaire antique. Le livre de M. Callipo (MC) est un remarquable travail d’archéologie du savoir grammatical qui intéressera les historiens de la linguistique, les linguistes, mais aussi tous ceux, philosophes, littéraires, historiens, anthropologues, qui s’interrogent sur les traditions scientifiques et leur mode de transmission.

On sait que Denys le Thrace, dont le surnom est difficile à expliquer, naquit probablement à Alexandrie vers 170 avant notre ère, qu’il eut pour maître Aristarque, le grand critique et philologue alexandrin, et que, persécuté par le roi Ptolémée VIII, il dut s’exiler à Rhodes, où il fonda une école de grammaire, qui, associée au prestige des maîtres de rhétorique de l’île, joua un rôle essentiel dans la transmission du savoir grammatical à Rome, comme le rappelle opportunément MC. On situe sa mort en 90 environ, en particulier parce qu’il eut pour élève le grammairien Tyrannion. Élève des Stoïciens, Denys le Thrace a ainsi transmis à Rome une doctrine qui fait la synthèse entre l’alexandrinisme et le stoïcisme, ce qui explique sans doute l’importance qui lui est accordée dans l’Antiquité.

Malheureusement, nous n’avons conservé de lui qu’une part infime de son œuvre, ce manuel de grammaire, intitulé Tekhne (et que les modernes nomment Tekhnegrammatike) d’à peine 15 pages, qui constitue le coeur du livre de MC, et dont l’authenticité est contestée depuis l’Antiquité tardive.

Il est temps de décrire le contenu de cet ouvrage. Il comporte trois parties principales : une importante introduction (p. 9-53), le texte et la traduction en regard (p. 56-87) et un commentaire sous forme de notes (p. 89-201). Suit une brève conclusion (p. 203-207). D’une façon un peu gênante, les sources et les traductions modernes sont énumérées à la fin de l’introduction (p. 51-53), la bibliographie se trouvant à la fin (p. 209-219).

On peut regretter aussi, même si le texte lui-même est très bref, l’absence d’index, en particulier celui des nombreux auteurs cités, mais il en va de même des notions grammaticales et des problèmes de traduction qu’elles posent et qui sont abordés dans les notes. Enfin, l’intérêt de ce livre dépassant largement le cercle des philologues hellénistes, on peut regretter l’absence de quelques translittérations de mots ou expressions techniques, les traductions de ce type de termes étant souvent imparfaites et anachroniques, le traducteur hésitant entre la lisibilité et l’exacte fidélité.

Globalement, l’introduction est, avec la conclusion, la partie la plus accessible aux non-spécialistes et même aux non-hellénistes. C’est une excellente synthèse de l’histoire du texte et de ses interprétations, jusqu’aux exégèses les plus récentes, mais elle apporte également une vision originale et neuve sur le manuel de Denys et surtout sur les moyens de l’interpréter. Le travail de MC parvient admirablement à dégager toutes les strates de l’histoire du texte et de ses interprétations depuis ses antécédents philosophiques et philologiques jusqu’aux publications les plus récentes. S’il ne s’agissait que de cela, ce serait déjà un résultat très utile, mais MC, grâce à des raisonnements subtils, cohérents et convaincants parvient à dégager une vision neuve du texte de Denys et de sa place dans l’histoire de la philologie antique.

Si l’établissement du texte confirme la qualité reconnue par tous les éditeurs postérieurs du travail publié par G. Uhlig en 1883, quelques modifications très opportunes sont suggérées, dont je citerai en particulier, sur la base d’un papyrus, la définition de logos au paragraphe 11, qui permet de rétablir la cohérence avec la définition de lexis, en substituant le pluriel lexeon (expressions) au singulier lexeos, ce qui donne la traduction suivante :

« L’espressione è l’unità più breve della frase secondo la sintassi ».

La frase è la costruzione in prosa di espressioni, che mostra un pensiero compiuto ».

Je ne peux pas évaluer en toute connaissance de cause la traduction italienne, n’étant pas moi-même locuteur natif, mais elle me paraît fluide et précise, même si, comme je l’ai indiqué, certains choix terminologiques se calquent davantage sur notre métalangage plutôt que sur le sens littéral des mots grecs. C’est ainsi que les consonnes dites dasea sont nommées aspirate, ce qui ne rend évidemment pas compte du décalage entre la terminologie actuelle et le mot grec, que Lallot traduisait par « rauque », au prix d’une étrangeté certes, mais stimulante.

Les notes sont bien sûr plus érudites et détaillées que l’introduction. Elles sont regroupées en dernière partie mais sous l’intitulé des rubriques des différents paragraphes du texte, et éventuellement de la reprise d’une partie du texte quand c’est nécessaire. Le résultat est assez convaincant, d’autant que certaines redites donnent une réelle autonomie à chaque chapitre. On peut donc lire ces notes, soit comme un texte suivi, soit comme un complément d’informations sur telle ou telle notion.

Le travail de MC, on l’a dit, s’appuie fermement sur les travaux antérieurs. C’est en particulier le cas de ceux de Di Benedetto, qui a relancé dans la deuxième moitié du XXe siècle la question de l’authenticité. Pour lui, seuls les chapitres 1 à 4 sont d’époque alexandrine, tandis que le reste relèverait d’un compilateur tardif des IIIe -Ve siècles. C’est alors Tyrannion l’ancien, Asclépiade de Myrlea et Tryphon qui sont entre le premier siècle avant et le premier siècle après JC les vrais fondateurs de la grammaire : comme l’écrivait Di Benedetto, que cite MC, la « ‘linguistica’ si incontra con la ‘filologia’» (1958,199).

L’introduction de MC, mais surtout les notes, discutent point à point les arguments de Di Benedetto et, sans tout rejeter en bloc, montrent leur caractère contestable. MC se reconnaît mieux dans le découpage proposé notamment par Lallot, qui propose de descendre la coupure au paragraphe 11 consacré à la lexis (expression), toute la fin du manuel, qui traite des parties du discours, étant plus tardive. C’est surtout des travaux de S.Matthaios que MC se sent le plus proche, travaux qui ont montré que la grammaire commence bien au II e siècle avant notre ère avec Aristarque et Aristophane de Byzance, mais qu’elle se constitue très progressivement jusqu’au II e siècle de notre ère, qui est un peu l’apogée de la grammaire grecque avec Apollonios Dyscole et son fils Hérodien. MC montre avec la plus grande précision comment le traité de Denys constitue justement un témoignage capital sur cette constitution de la grammaire comme discipline nouvelle, où l’origine alexandrine se combine avec l’influence stoïcienne et bien d’autres composantes :

« Questo non esclude l’influsso stoico, anzi lo rende necessario : si vedrà come le definizioni e le classificazioni presenti nella ?????siano il risultato di una mistione di elementi alessandrini e stoici, e come allo stesso tempo risentano dall’apporto di altre discipline – quali la retorica, la musica e la critica letteraria – che interagirono con la grammatica fin dal suo primo costituirsi » (p. 34).

MC examine ainsi la plupart des concepts énumérés ou définis dans le traité de Denys et elle étudie minutieusement l’histoire de chacun d’eux en croisant les traditions philosophiques, rhétoriques, philologiques et même, comme l’indique la citation précédente, d’autres domaines de connaissance comme la musique ou la médecine, mais aussi le témoignage des papyrus (notamment les fragments publiés par A. Wouters en 1979) pour reconstruire les différentes strates du texte. Elle dégage ainsi un texte certes composite mais où la main de Denys risque (car MC a la modestie de présenter ses propositions comme des hypothèses) d’être beaucoup plus présente qu’on ne le dit généralement, avec ce qui fait l’originalité de ce premier grammairien : se situer au confluent des influences alexandrines, stoïciennes, mais aussi aristotéliciennes et platoniciennes. Elle insiste en particulier, ce qui n’est pas si courant, sur le lien entre l’école rhodienne fondée par Denys et la tradition romaine, en repérant les traces des concepts dionysiens dans les textes de Quintilien mais aussi ceux de l’ensemble de l’artigraphie romaine (Varron, Marius Victorinus, Diomède), contribuant utilement à rappeler l’unité de la culture antique. Cet écho chez les grammairiens romains permet de mesurer l’influence largement sous-estimée de Denys sur la grammaire romaine. Mais en retour les grammairiens romains attestent des idées dionysiennes et permettent de les confirmer.

Pour faire apprécier la finesse méthodologique de MC, je voudrais citer son interprétation de la fameuse formule « hos epi to polu », qui pose problème aux traducteurs et aux exégètes de la définition de la grammaire qui ouvre le traité : Grammatikeestin empeiria ton para poietais te kai suggrapheusin hos epi to polu legomenon

MC traduit :

La grammatica è la conoscenza empirica delle cose dette per lo più da poeti et prosatori.

Là où J. Lallot propose :

La grammaire est la connaissance empirique de ce qui se dit couramment chez les poètes et les prosateurs.

« Per lo più », dit MC, c’est-à-dire « le plus souvent ». Et elle justifie cette interprétation notamment par le fait que la grammaire alexandrine est précisément une tekhneet non (comme chez Aristote) une episteme, parce que les phénomènes dont s’occupe la grammaire ne relèvent pas du nécessaire mais du possible. Dans une définition qui classe la grammaire parmi les « connaissances empiriques » (empeiria), l’expression adverbiale signerait l’émergence de la tekhne.

Cet exemple illustre bien à la fois le statut du traité de Denys et la méthode de lecture de MC : ce petit manuel porte en lui les traces de plusieurs siècles de tradition philologique et grammaticale, non au sens où une même doctrine se transmettrait, de plus en plus rigide et desséchée, de génération en génération, mais comme une tradition qui s’enrichit constamment et dont le traité ne retient que l’essentiel, témoignage précieusement conservé de la vie d’une discipline tout au long de l’Antiquité.

MC indique que ses notes sont plus développées pour les paragraphes 1-10, et en particulier ceux qui concernent l’aspect sonore du langage que sur la suite de l’ouvrage. En effet, les notes sur la première partie couvrent environ 80 pages, et celles de la deuxième partie environ 30 pages. C’est l’un des intérêts de ce livre d’apporter un riche éclairage sur cette première partie, moins étudiée. Mais dans la seconde partie, on appréciera notamment la qualité de la petite synthèse sur l’histoire du merismos, qui correspond au classement des mots en parties du discours. Il est clair que la seconde partie étant plus riche en éléments récents devait moins susciter l’intérêt de MC, attachée plutôt à dégager dans le traité les composantes les plus anciennes, les plus alexandrines, ce qui est moins évident dans la seconde partie. C’est une façon aussi, je crois, d’admettre une complémentarité avec d’autres éditions existantes, comme par exemple celle de J. Lallot, qui adopte plutôt une position inverse, la deuxième partie étant plus richement commentée que la première. C’est ici l’occasion de signaler une absence dans ce très riche travail : l’absence d’index terminologique va de pair avec l’absence d’un questionnement sur le métalangage comme révélateur d’une autonomisation du champ grammatical.

Il n’en reste pas moins que MC a eu l’immense mérite de redonner à Denys le Thrace sa place dans la tradition grammaticale, place qui justifie que son manuel, même enrichi de nombreux apports ultérieurs, ait pu traverser la Méditerranée et les siècles sous son nom. On peut enfin souhaiter que ce livre bénéficie à son tour d’une traduction en français et en d’autres langues.

Frédéric Lambert