Callipo (M.), Verso la frase ben costruita. Il primo libro della Sintassi di Apollonio Discolo. – Rome : Bonanno Editore, 2017. – 502 p. : bibliogr., index. – (Multa Paucis ; 15). – ISBN : 978.88.6318.118.0.

Les études sur les grammairiens grecs antiques ont trouvé un terrain fertile en France dans les dernières décennies. Apollonius Dyscole, en particulier, a fait l’objet de plusieurs recherches de J. Lallot qui a aussi préparé une traduction française complète des quatre livres[1], la plus récente et fiable dans une langue moderne. Lallot n’a pas établi une nouvelle édition du Περὶ συντάξεως d’Apollonius, mais il a reproduit le texte de G. Uhlig publié à Leipzig en 1910 dans la collection des Grammatici Graeci (vol. II.2) en tenant compte aussi de celui d’I. Bekker (Berlin 1817). La parution des deux volumes de Lallot avait offert l’occasion à M. Patillon d’écrire un article novateur sur l’histoire du texte de la Syntaxis[2] et de proposer un stemma des manuscrits (p. 326) qui s’éloigne considérablement de celui d’Uhlig et qui apparaît bien plus vraisemblable.

Il n’est donc pas étonnant que le livre de Manuela Callippo (C.) que je présente (Verso la frase ben costruita. Il primo libro della Sintassi di Apollonio Discolo) soit issu de cette tradition. C. a en effet préparé sa thèse de doctorat en cotutelle entre l’Université de Torino et celle de Lille sous la direction conjointe de G. F. Giannotti et M. Baratin. Le volume est la version revue de cette thèse, soutenue en 2012.

C. publie la première traduction en italien du livre 1 du traité De la construction d’Apollonius Dyscole, accompagné du texte grec, sans apparat (p. 117-271), et d’une longue introduction (p. 7-116), qui se termine par une Note critique (p. 111-116) où sont signalés tous les passages dans lesquels elle s’éloigne du texte de l’édition d’Uhlig. Un commentaire ponctuel suit (p. 273-459) ainsi qu’une liste des abréviations (p. 461-462), une bibliographie (p. 463-479) et plusieurs index : mots grecs et latins présents dans l’introduction et dans le commentaire, passages des auteurs antiques cités par Apollonius et cités dans l’introduction et dans le commentaire, index enfin des auteurs modernes (p. 481-501).

L’introduction s’ouvre par une brève esquisse sur la vie et l’œuvre d’Apollonius Dyscole, dont on sait qu’il était le père de l’autre grand grammairien de l’Antiquité, Hérodien, ayant vécu à Rome sous l’empereur Marc Aurèle (161-180 n. è). À partir de cette donnée, on arrive à fixer la chronologie relative d’Apollonius dans la première moitié du IIe s. de n. è. ou peut-être déjà à la fin du Ier s. Grâce au témoignage de la Souda (Xe s.), qui récupère ces données dans l’Onomatològos d’Hésychius de Milet (VIe s.), on sait qu’Apollonius avait rédigé plusieurs traités sur des arguments de grammaire. La liste pose des problèmes et les manuscrits byzantins ont transmis seulement une partie de la production littéraire attribuée à Apollonius. Il est cependant probable qu’il y a une identité entre certains livres conservés et l’un ou l’autre des titres énumérés par Hésychius/Souda : Περὶ ἀντωνυμίας, Περὶ ἐπιρρημάτων, Περὶ συνδέσμων et Περὶ συντάξεως.

Le Περὶ συντάξεως, en quatre livres, est le plus ancien traité de ‘syntaxe’ écrit en grec transmis jusqu’à nous. Il représente donc un document très important pour la reconstruction des idées non seulement d’Apollonius, mais aussi de ses prédécesseurs sur la syntaxis des mots d’un point de vue strictement grammatical.

Le reste de l’introduction se décline en trois parties principales. Dans la première (p. 11‑59), C. analyse le contenu et les idées du Περὶ συντάξεως et en particulier du livre 1, objet de sa recherche. Dans la deuxième (p. 59‑84), elle revient sur la tradition manuscrite de l’œuvre ; dans la troisième (p. 84-108), enfin, elle présente une étude détaillée de la structure du Ier livre et de l’ensemble des difficultés non négligeables qui restent encore ouvertes.

En composant le Περὶ συντάξεως, Apollonius est conscient d’écrire un traité sur la syntaxis du point de vue grammatical et non philosophique, même s’il est lié à cette dernière tradition et en particulier à la dialectique des Stoïciens. Pour la première fois, Apollonius consacre à la syntaxis une œuvre entière et non des remarques sporadiques, ce qui prouve que l’intérêt pour la syntaxis de la part des grammairiens grecs est chronologiquement tardif. Apollonius garde un fort lien avec les doctrines stoïciennes sur la grammaire, mais il prend souvent ses distances à l’égard de cette philosophie et il en corrige certains éléments et quelques perspectives. Par exemple, Apollonius n’accueille pas la terminologie grammaticale des Stoïciens qu’il considère insuffisante et inadéquate à la grammaire technique. Son traité apparaît donc comme une synthèse fort intéressante de l’analyse stoïcienne du langage et de la description qu’en avaient proposée les philologues alexandrins, dans un mélange savant de philosophie et de philologie.

Les pages sur l’histoire du texte qui suivent prennent en compte l’ensemble des quatre livres Περὶ συντάξεως. L’œuvre n’est apparemment pas parvenue dans son intégralité. Le quatrième livre est plus court que les autres, ce qui a fait supposer qu’il n’est pas complet et qu’un développement sur la construction des adverbes et des conjonctions y fait défaut. Il est néanmoins difficile de dire s’il s’agit d’une perte survenue au cours de la transmission ou si Apollonius n’avait pas achevé son traité.

Pour l’établissement du texte du Περὶ συντάξεως, on dispose de dix-sept témoins que l’on peut distribuer en deux familles. La première est représentée par le Paris. gr. 2548 du IXe-Xe s. (sigle : A), le plus ancien manuscrit (en partie lacunaire), privilégié depuis Uhlig qui le désigne comme codex optimus par rapport aux autres manuscrits beaucoup plus récents qui forment la deuxième famille. En dépit des recherches d’Uhlig, de P. Maas[3] et surtout de Patillon, l’histoire du texte et de la transmission de la Σύνταξις demande encore une étude approfondie qui tienne compte de l’ensemble des témoins grecs ainsi que de l’apport de la version latine du traité de Priscien dans les livres XVII et XVIII de son Ars.

C. présente une brève, mais utile description des principaux manuscrits grecs et s’arrête avec des considérations importantes sur l’apport de la tradition ‘indirecte’ de Priscien (p. 77-80), qui avait à disposition un manuscrit grec bien plus ancien que tous ceux aujourd’hui conservés. C. donne beaucoup d’importance, à côté de A, au Vaticanus gr. 2226 du XIVe s. (sigle: V), préparé dans le milieu de Maxime Planude et du monastère de Chora à Constantinople. Ce manuscrit appartient à la deuxième et plus nombreuse famille.

C. est assez attirée par l’hypothèse que A soit le témoin d’une tradition ‘italiote’ (c’est-à‑dire, d’une tradition indépendante conservée en Italie du Sud et distincte de celle des manuscrits copiés et en circulation à Constantinople), qui transmet un texte de meilleure qualité par rapport à celui de la tradition orientale.

Je suis un peu plus sceptique en ce qui concerne l’origine italiote de A. C. (p. 70) renvoie aux conclusions (à vrai dire assez prudentes) de G. De Gregorio, mais il faudrait tenir compte aussi des doutes de S. Lucà (BBGG n.s. 44, 1990, p. 72 n. 177), qui s’est prononcé d’une manière assez formelle contre une origine occidentale du manuscrit A, ainsi que des remarques de F. Ronconi, S&T 2, 2004, p. 166.

En ce qui concerne le témoignage de Priscien, Patillon (1998, p. 325) en a récemment revalorisé l’importance en le présentant comme « un meilleur témoin que l’hyparchétype de la tradition grecque » qui, « sauf raison contraire », « doit avoir la préférence de l’éditeur ». La position de C. est moins optimiste, et j’en partage les conclusions : « accordare la preferenza all’Ars in sede di scelta critica anche quando è in contrasto con A e in generale con la tradizione diretta appare decisamente rischioso, e questa operazione è ancora più rischiosa là dove A è lacunoso » (p. 79).

Le chapitre sur la tradition manuscrite, se termine par une présentation des éditions du Περὶ συντάξεως, de l’editio princeps Aldina (1495) jusqu’à celle d’Uhlig.

C. reproduit le texte (sans apparat) de l’édition d’Uhlig, en signalant cependant dans la « Nota critica» (p. 112-116) tous les passages dans lesquels elle a opté pour des choix différents. C. défend souvent, par rapport à Uhlig, la paradosis des manuscrits, mais une fois (Synt. I 52, p. 45, 12) elle propose (p. 365-366) une conjecture vraisemblable en supprimant, dans ce passage controversé, les mots τῶν ἄρθρων.

Le texte grec est accompagné d’une traduction italienne. Si la nécessité d’une traduction dans une langue moderne des textes anciens devient de plus en plus une exigence incontournable, il n’est pas facile de se débrouiller quand on a faire à une œuvre comme celle d’Apollonius parsemée, page après page, de nombreux exemples que le grammairien cite pour expliquer ses théories.

C. a pris la décision de reproduire dans sa traduction le texte grec de tous les exemples cités par Apollonius en ajoutant entre parenthèses une traduction complémentaire de ceux-ci. En voici un exemple (Synt. I 37 ; p. 151) : « Quando infatti diciamo ὁ Ἀρίσταρχος, apponiamo l’articolo che si riferisce al genere inteso; e quando diciamo così, τὸ Ἀρίσταρχος προπαροξύνεται, τὸ Ἀρίσταρχοι εἰς οι λήγει (l’ Ἀρίσταρχος è proparossitono, l’ Ἀρίσταρχοι termina in -οι)». Le résultat est évidemment un peu lourd, mais y avait-t-il d’autres possibilités ?

Il faudrait néanmoins se demander pourquoi C. a choisi parfois de proposer, à côté de sa traduction celles d’autres savants pour certains passages d’auteurs classiques et pas toujours la même. Dans le cas de l’Iliade, par exemple, C. traduit tantôt les vers elle-même, tantôt elle utilise la traduction de R. Calzecchi Onesti, tantôt celle de M. G. Ciani. Il s’agit bien entendu de vétilles, mais mieux aurait valu les éviter.

Le commentaire occupe presque la moitié restante du volume et apporte beaucoup à la compréhension du texte d’Apollonius, dont les difficultés résident non seulement dans la technicité du sujet et dans le style souvent ardu et ambigu, mais aussi dans plusieurs passages dont l’établissement du texte demeure problématique. C. aborde tous ces problèmes et propose souvent son interprétation dans un dialogue fructueux avec les autres chercheurs qui ont travaillé sur ce livre du Περὶ συντάξεως. Ce qui prouve une excellente connaissance de la littérature secondaire sur Apollonius et des textes grammaticaux et philosophiques (en particulier stoïciens) de l’Antiquité. Les résultats sont évidents à chaque page et la lecture du premier livre de la Syntaxe en est facilitée.

Je ne sais pas si C., qui avait déjà bien travaillé sur Denys le Thrace[4], voudra également se consacrer aux trois livres restants de la Syntaxis d’Apollonius. Il faut l’espérer. Les temps sont de plus en plus difficiles en particulier pour les jeunes générations, mais on doit essayer de soutenir celles ou ceux qui s’engagent dans des domaines d’études complexes et souvent encore inexplorés avec des résultats concrets et prometteurs.

Tiziano Dorandi, Centre Jean Pépin, UMR 8230 CNRS/ENS

[1]. Apollonius Dyscole. De la construction (Περὶ συντάξεως), Paris 1997.

[2]. REG 111, 1998, p. 323‑330.

[3]. Wochenschrift für klass. Philologie 29, 1912, p. 5-16.

[4]. Dionisio Trace e la tradizione grammaticale, Roma 2011.