Canali de Rossi (F.), Hippiká. Corse di Cavalli e di Carri in Grecia, Etruria e Roma le radici classiche della moderna competizione sportiva. Vol. 1 La gara classiche delle quadrighe nel mondo greco. – Hildesheim : Olms-Weidmann, 2011. – 172 p. : bibliogr., index, 23 pl. h. t. – (Nikephoros, ISSN : 0944.4327 ; 18). – ISBN : 978.3.615.00384.0.

Ce petit livre est en fait le premier volume d’un opus magnum annoncé sur les courses hippiques attelées et montées dans l’Antiquité classique, non seulement en Grèce et à Rome, mais aussi en Étrurie, ce qu’un historien du sport étrusque ne peut évidemment qu’apprécier. Petit livre car, sur les 155 pages, la partie proprement historique n’est guère plus longue que l’ensemble des chapitres « techniques », à savoir trois index des noms, des realia et des sources, un lexique des termes grecs et une bibliographie qui comprend aussi quelques ouvrages sur le monde du turf contemporain. Le sous-titre du livre est d’ailleurs explicite puisqu’il s’agit de retrouver les « racines antiques de la compétition sportive moderne ». L’A. connaît bien cette dernière puisqu’il a fréquenté les hippodromes romains depuis son enfance et qu’il s’est intéressé très jeune à des chevaux célèbres. Les comparaisons avec le monde contemporain ne manquent pas et ne me choquent pas, par exemple quand l’A. rapproche la course de quadriges des épreuves automobiles de Formule 1 (p. 9) : mais pour ma part j’aurais tendance à réserver cette comparaison à l’univers du cirque romain qui me paraît encore beaucoup plus proche du sportbusiness contemporain –attendons les volumes suivants pour lire les analyses de l’A. à ce sujet.

La course de quadriges est bien l’épreuve-reine de l’hippodrome grec : ce sera aussi le cas à Rome, où les chars attelés à six, sept ou huit chevaux resteront l’exception. En revanche, bien qu’ils connaissent ce type de chars, les Étrusques ne montrent jamais de course de quadriges mais réservent leur intérêt aux biges et aux triges : au passage, je ne suis pas sûr que les jeux institués à Caeré après la bataille d’Alalia aient été des « agoni alla greca » (p. 6) – mais, une nouvelle fois, n’anticipons pas sur la suite des publications. On va donc suivre la compétition hippique en question depuis la période mycénienne jusqu’au début de l’époque hellénistique. Après avoir rappelé les images mycéniennes qui semblent bien montrer une course (le vase de Tyrinthe à la spectatrice ne laisse aucun doute sur ce point) et même dans un cas un naufragium – l’histoire de l’emploi de ce mot en contexte hippique reste à faire- l’A. passe en revue les nombreux exemples mythologiques de courses de chars.

À commencer bien sûr par la course entre Oenomaus et Pélops, avec une hypothèse intéressante à la note 20 sur le lieu de sépulture des cochers morts en course. La compétition mythique de Némée est décrite par Stace dans la Thébaïde, un passage auquel j’ai consacré un article 1 : mais, s’il est vrai que le circus romain est bien présent derrière le récit épique, je ne comprends pas la note 32, puisque les factions étaient quatre et non pas deux, et on ne sache pas que l’empereur ait décidé a priori de la victoire d’un concurrent. Pour les jeux funèbres en l’honneur de Patrocle et leur représentation sur les vases, à côté du cratère François (trouvé à Chiusi …en Étrurie) qui présente des participants inconnus d’Homère, le cas du dinos de Sophilos est particulièrement remarquable par l’image du public sur les gradins : mais il est nécessaire de signaler que ce motif reste exceptionnel dans le monde du sport grec (voir la comparaison avec les fresques étrusques de la Tombe des Biges à Tarquinia).

Parmi les vainqueurs de l’époque archaïque, se détache Alcméonidès que nous connaissons par l’inscription du sanctuaire du Ptoion, laquelle a l’intérêt de nous montrer pour la première fois l’existence d’un cocher professionnel au service du propriétaire. Mais on ne saurait oublier l’Aurige de Delphes qui l’a emporté pour Polyzalos de Géla. Viennent ensuite une série de chapitres qui nous mènent donc jusqu’à l’époque hellénistique. Si l’A., qui a une bonne formation d’épigraphiste, sait tirer tous les enseignements nécessaires des inscriptions, il ne néglige pas les images et on retiendra en particulier son étude des premières représentations de chars sur les amphores panathénaïques, avec une très bonne analyse et des remarques suggestives sur les cochers : ainsi, la longue robe de ces derniers ne serait pas toujours blanche et certains auraient même apparemment un corset de cuir – ce qui évoque évidemment les cochers romains, mais l’A. ne fait pas allusion à cette ressemblance. On voit même pour l’époque classique des exemples d’amphores panathénaïques sur lesquelles le cocher aurait une tunique de couleur différente dans la partie supérieure et la partie inférieure, ce qui serait pour le moins curieux, et une remarque faite au passage pourrait bien être éclairante sur ce point. Ne s’agit-il pas en effet à chaque fois d’un problème de conservation de la peinture, et ne faut-il pas en rester en définitive à l’idée que ces hénioques grecs, sur ces vases comme sur bien d’autres, avaient toujours une longue robe (la xystis) de couleur claire, et en aucun cas de couleur sombre ?

L’inscription donnant une liste de vainqueurs aux Panathénées pour l’année 370 avant notre ère permet de voir que la victoire au quadrige de chevaux adultes rapportait 140 amphores d’huile et que le second n’en obtenait que 40 : on sait bien qu’en Grèce seule la victoire est belle ! Il est étrange que, selon les épreuves hippiques, le rapport entre le prix du premier et celui du second ne soit pas toujours le même. Et on notera que l’adjectif utilisé pour ces chevaux attelés adultes ne soit pas ici l’habituel « teleioi » mais un plus pittoresque « adêphagoi » (« divoratore di denaro ») qui n’était d’ailleurs pas ignoré d’Aristophane… Le chapitre sur les temps hellénistiques bénéficie enfin de la découverte des nouvelles épigrammes de Posidippe, et nous connaissons ainsi par exemple la victoire au quadrige de Bérénice 2 , l’épouse de Ptolémée I er : mais la victoire d’une femme lors d’un agôn hippique n’est pas une révélation, puisque Pausanias mentionnait déjà la victoire olympique en 396 avant notre ère de Kynisca, la fille du roi de Sparte Archidamos.

On attend bien sûr avec intérêt la suite de ces études, sur les autres compétitions hippiques grecques d’abord, mais aussi – et surtout, pourrais-je dire à titre personnel – sur les épreuves étrusques et romaines, qui ont joué un rôle très important dans ces deux civilisations. Il sera intéressant de suivre le point de vue de l’A. quant aux diverses influences qui ont pu s’exercer dans ce domaine.

Jean-Paul Thuillier