Cazanove (O. de), Civita di Tricarico. I, Le quartier de la maison du monolithe et l’enceinte intermédiaire. – Rome : Ecole française de Rome, 2008. – VIII+687 p. : bibliogr., index, ill., pl. – (Collection de l’Ecole française de Rome, ISSN : 0223.5099 ; 409). – ISBN : 2.7283.0787.6.

Cet ouvrage est le premier volume de la publication du site de Civita di Tricarico, un des habitats indigènes les plus vastes de Lucanie interne. Une présentation générale du site et de l’histoire de la recherche est donnée au chap. 1. Civita di Tricarico, site fortifié de hauteur bâti à partir du IVe s. av. J.-C., est connue depuis la fin du XIXe s. et a fait l’objet de fouilles ponctuelles dans les années 1970. De 1988 à 2005 ont été réalisées, sous la direction d’O. de Cazanove, 15 campagnes de fouilles. L’enquête, menée sur l’enceinte intermédiaire, construite entre l’enceinte externe et celle de l’acropole, s’inscrit dans une réflexion plus générale sur les fortifications lucaniennes, dont les grandes lignes sont rappelées (p.8-14), à laquelle elle apporte de nouveaux éléments. Par ailleurs, l’habitat de ce secteur n’avait jamais été fouillé. Les sites de hauteur lucaniens sont généralement considérés comme des forteresses peu densément occupées, déclinant à la fin du IIIe s. av. J.-C., après la conquête romaine. Mais ici le site permet d’accueillir un habitat aggloméré plus dense et l’acropole comporte des édifices du IIe s. av. J.‑C. Civita di Tricarico présente des particularités qui permettent de reposer un certain nombre de questions majeures concernant l’histoire de la Lucanie interne à l’époque hellénistique : le développement des sites fortifiés au IVe s. av. J.-C., leur statut d’habitat, leur disparition ou leur survie au IIIe s. Au terme de ce chapitre sont posés les préalables méthodologiques, historiographiques, problématiques de l’enquête, centrée sur la fortification intermédiaire et l’habitat situé dans ses abords immédiats.
Le chap. 2 présente les 4 phases d’évolution du secteur identifiées lors des fouilles : pour la clarté de l’exposé, elles sont définies brièvement avant l’étude proprement dite. Les chap. 3 à 6 explorent successivement ces phases et les édifices qui leur sont associés, les analysant en détail, dans leur structure générale et leurs différentes composantes, avant d’en proposer une interprétation. Cette analyse s’accompagne d’une réflexion sur les types d’édifices, leurs évolutions et leurs fonctions. À ce titre l’étude introduit fréquemment des parallèles typologiques tirés de Lucanie mais aussi de Grande Grèce, de Sicile, de Grèce propre ou du monde romain, illustrés par des planches comparatives : cela permet à l’auteur de montrer que « Civita di Tricarico est ouvert aux suggestions de l’extérieur, même si les modèles disponibles y sont réinterprétés, rebrassés parfois à l’échelle locale » (p.560). Après un paragraphe sur les techniques de construction utilisées, le chap. 3 est consacré aux premières habitations du secteur, édifiées au milieu du IVe s. av. J.‑C. (phase I). L’étude des maisons D et E, seules connues intégralement, permet de les rattacher au type grec de la maison à pastas et de mettre en lumière un certain nombre de caractéristiques, parmi lesquelles l’emploi d’un module de base, une longueur standard d’environ 11m soit 40 pieds osques. Le chap. 4 est consacré à la maison E, qui est agrandie vers 300-280 av. n.è. (phase IIa), devenant la maison dite du monolithe, avant de connaître une nouvelle extension au milieu du IIIe s. (phase IIb). L’habitation, passant de 102 à 321m2, change de type : à partir d’une maison à pastas élémentaire, la maison du monolithe se structure comme une maison à cour centrale (IIa) puis à cour-péristyle (IIb). Elle reste néanmoins une habitation essentiellement fonctionnelle et non une demeure d’apparat, même si une certaine recherche architecturale est présente. Le chap. 5 est consacré à l’enceinte intermédiaire, dont la construction entraîne la destruction d’habitations antérieures (phase III). Elle apparaît comme un unicum, car elle juxtapose deux types de fortifications relevant de traditions différentes : le type grec, à double parement et remplissage et la muraille à agger, plus répandue dans le monde romain. Sa construction remonte à la deuxième moitié du IIIe s. av. J.-C., spécificité par rapport aux autres fortifications lucaniennes, datées en majorité du IVe s. D’après l’auteur, cette enceinte est édifiée en lien avec la deuxième guerre punique et pourrait constituer le « premier acte d’un processus, favorisé directement ou indirectement par le pouvoir romain, qui privilégie Civita di Tricarico au détriment des autres habitats de l’intérieur » (p.228). Contrairement à la plupart des sites lucaniens, qui déclinent au IIIe s., Civita di Tricarico continue à être occupée. Vers 225 av. J.-C. (phase IV), une nouvelle construction est installée au sud de la maison du monolithe : elle a été identifiée comme un édifice de repas communautaires (chap. 6). Son interprétation pose plusieurs problèmes ; il est probablement à mettre en rapport avec la porte ouest de la muraille, en face de laquelle il a été édifié et le sanctuaire P, situé à une quarantaine de mètres. Deux hypothèses ont été émises : il pourrait s’agir d’un poste de garde – salle à manger, particulièrement remarquable dans son aménagement car associé à l’entrée la plus importante du site ou bien d’un édifice destiné à accueillir des hôtes, des représentants de communautés ou les personnes desservant le sanctuaire P. L’étude de celui-ci (vol. III) pourrait apporter de nouveaux éléments.
Les chap. 7 à 14 traitent du mobilier archéologique retrouvé, céramique, mobilier métallique, monnaies, en un catalogue qui se veut avant tout un outil de travail. Les planches correspondantes sont présentées à la fin du volume. Il faut ici souligner la richesse et la qualité de la documentation graphique de l’ouvrage, intégrée au corps du texte. 17 appendices complètent les chapitres, présentant les sondages effectués ou les résultats de l’analyse de certaines découvertes.
La conclusion replace le site de Civita di Tricarico dans le cadre plus général de l’histoire de la Lucanie et de l’Italie du sud aux IVe et IIIe s. av. J.-C., revenant sur les questions soulevées au chap. 1 concernant le développement des sites fortifiés au IVe s. et leur disparition ou leur survie au siècle suivant, après la conquête romaine. Comme pour la plupart des sites fortifiés de Lucanie, l’édification de l’enceinte externe de Civita di Tricarico peut être datée de la deuxième moitié du IVe s. ; toutefois il ne semble pas y avoir de phase archaïque, contrairement à la majorité des sites lucaniens. La question se pose de savoir si l’on a affaire à une fondation ou à une agglomération spontanée : O. de Cazanove relève à la fois des indices d’une planification et des éléments renvoyant à une occupation spontanée, ce qui ne permet pas d’avancer un modèle unique pour rendre compte du développement de cet habitat. Alors que la plupart des sites fortifiés lucaniens sont détruits ou abandonnés au cours du IIIe s., Civita di Tricarico continue à vivre jusqu’à la guerre sociale au moins et s’enrichit de nouvelles constructions. L’auteur n’en fait pas moins une présentation nuancée de « l’exception Civita di Tricarico », soulignant qu’une bonne partie de l’habitat est détruit à la fin du IIIe s. et que si Civita di Tricarico vit plus longtemps, elle disparaît au Ier s. av. n.è., alors que les nouveaux centres urbains fondés ou promus par Rome au IIIe s. continuent à se développer.
Cette publication, très riche, est un ouvrage essentiel pour la connaissance de l’histoire de l’Italie du sud et de son habitat à l’époque hellénistique. Les autres volumes prévus, qui porteront sur la maison des moules et son quartier et le sanctuaire P et l’entrepôt adjacent, sont donc attendus, qui permettront d’avoir une vision plus globale du site et d’enrichir encore cette histoire.

Lorraine Garnier