Chillet (Cl.), De l’Étrurie à Rome : Mécène et la fondation de l’Empire. – Rome : École française de Rome, 2016. – 610 p. : bibliogr., index. – (Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, ISSN : 0257.4101 ; 373). – ISBN : 978.2.7283.1202.3.

Le livre de Clément Chillet (CC), tiré d’une thèse de doctorat soutenue en 2012, ne se veut pas une nouvelle biographie de Mécène. L’approche spirituelle (magistralement menée par J.-M. André) ou l’étude de son action littéraire sont, par exemple, volontairement laissées de côté. L’auteur se propose plutôt d’étudier le passage de la période républicaine à l’Empire, la naissance d’une Rome nouvelle, à travers l’action politique d’une personnalité de premier plan de la période, Mécène, bras droit d’Auguste et prince étrusque. Par ailleurs, cette approche, sinon biographique tout au moins fondée sur une étude de cas, se veut (avec raison) complémentaire des approches juridiques et prosopographiques. Il est incontestable que le positionnement ainsi que l’action de Mécène apporte un éclairage singulier sur cette période et qu’il n’est pas sans contribuer à mieux saisir la nature du régime augustéen. En cela, la démarche de CC est pertinente. L’originalité de l’approche ainsi affirmée, l’auteur divise son ouvrage en trois parties : la première touche à l’étruscité de Mécène et à la revendication identitaire ; la seconde traite plus précisément du politique, de la dextera d’Auguste ; la troisième, enfin, se concentre sur « l’homme des cercles » et évoque à la fois le conseiller d’Auguste, la domus de Mécène et le prétendu « cercle de Mécène ». Par rapport à l’objectif que l’auteur s’est assigné en introduction, le plan peut surprendre et semble indiquer une ambition en définitive plus large.

La première partie traite de la revendication identitaire chez Mécène et aboutit à une réflexion, plus générale, sur l’Italie et les Italiens au tournant de la République et du Principat. Cette partie est partagée en trois chapitres, le premier évoquant Mécène à travers l’affirmation identitaire, celui-ci ayant affirmé haut et fort son origine étrusque et son ascendance royale. C’est là sans doute le chapitre le plus original de l’ouvrage (et donc, comme cela est bien normal, celui qui porte le plus au débat), celle aussi qui fonde la ligne directrice de l’auteur. Le deuxième chapitre traite du chevalier, le troisième de ses singularités. S’il n’est pas tout à fait exact que seuls les contemporains mentionnèrent l’origine étrusque de Mécène (cf. Silius Italicus, 10, 39-41 et Martial 8, 55, 9), il est vrai que c’est d’abord et avant tout eux qui y ont fait allusion. CC s’attache tout d’abord à établir l’origine arétine de la gens et à déchiffrer le difficile problème des deux nomina attachés à Mécène (Maecenas et Cilnius), le second (d’origine sans doute matrimoniale) lui servant plus particulièrement à afficher son identité étrusque. La généalogie royale de Mécène est ensuite étudiée, de même que la filiation symbolique (tirée des sources) avec Porsenna et Servius Tullius. Si cette dernière approche ne s’avère pas particulièrement fructueuse (surtout dans le premier cas), ces filiations marquent néanmoins l’ancrage étrusque de Mécène. L’enquête, minutieuse et rigoureuse, n’écarte pas les zones d’ombre, lesquelles demeurent inévitablement plus grandes que les certitudes. Il n’en était pas moins impératif de faire une mise au point sur ces questions. Elles permettent, en outre, à l’auteur de poser la question d’une identité étrusque autonome, d’une conscience collective persistante à Rome à la fin du Ier siècle avant n. è. et de sa réception par les Romains. À ce propos, il n’est pas sûr que Virgile ait contribué à une réévaluation positive des Étrusques dans son Énéide (p. 86 sq.). On peut en effet discuter de l’image (loin d’être univoque) donnée des Étrusques par le Mantouan dans son épopée. Par ailleurs, la localisation de la Corythe virgilienne fait au moins débat et ne saurait être tenue d’emblée pour une cité étrusque (je me permets ici de renvoyer au chapitre 9 de ma biographie de Mécène parue aux Belles Lettres). Concernant la revendication identitaire de Mécène à proprement parler, les indices sont particulièrement ténus (d’où le risque d’une surévaluation), pas nécessairement nouveaux, souvent (mais pas uniquement, puisque CC fait aussi par exemple référence à la captation de l’héritage servien) liés à l’onomastique, mais la réflexion de l’auteur (riche et marquée d’une grande érudition) contribue à alimenter utilement le débat quand bien même elle peine à emporter la décision. Quant aux allusions des poètes proches de Mécène à son ascendance royale ou à son statut de simple chevalier alors qu’il aurait pu aspirer aux honneurs les plus grands, il me semble qu’elles ont peut-être moins pour dessein de plaire à leur patron que de grandir son prestige, d’accroître son auctoritas, laquelle servait incontestablement et leur carrière de poète et leur liberté de parole. Tout au moins les deux approches ne sont-elles pas exclusives l’une de l’autre. C’est avec intérêt que l’on suit ensuite la manière dont les Cilnii et les Maecenates ont pu nouer des liens et que l’on entre ainsi dans l’univers des stratégies familiales au sein de l’aristocratie. Dans cette partie, CC évoque aussi l’appartenance de Mécène à l’ordre équestre et son souhait de demeurer un simple chevalier. Ce chapitre, qui, en toute logique, fait une large part aux hypothèses et aux reconstructions (lesquelles sortent des sentiers battus et sont solidement étayées) est très intéressant à bien des égards, en particulier lors de l’évocation de certains de ses aïeux, comme C. Maecenas, grand-père de Mécène, qui s’opposa à la loi de judiciaire de Livius Drusus en 91 avant n. è., ou ce Maecenas, dépourvu pour nous de prénom et que Salluste présente comme étant scribe, que l’on retrouve dans l’entourage de Sertorius, ou encore le Lucius (ou Caius) Maecenas présent auprès d’Octave durant l’été 44 : c’est ici en quelque sorte le parcours politique des Maecenates qui, modestement, s’entrouvre quelque peu. L’auteur est en revanche moins convaincant (et l’argumentaire s’appauvrit alors) quand, dans le sillage de J. Heurgon, il rattache, au moins en partie, le refus de Mécène d’entrer dans l’ordre sénatorial à son ascendance étrusque et royale. Enfin, CC aborde dans un dernier chapitre le comportement public (qualifié d’« allogène » – en raison de caractéristiques « non romaines » – là ou d’autres préfèreront l’adjectif « singulier ») de Mécène. La critique de Sénèque du style d’écriture et, surtout, de sa tenue vestimentaire est longuement analysée et nous vaut de la part de l’auteur une étude approfondie des habits de Mécène (qui nous ramène, non sans raison ici, en partie à ses origines étrusques) dont on soulignera l’originalité. Au final, Mécène est présenté comme un de ces « grands » d’Étrurie qui, comme plusieurs de ses compatriotes, refusèrent les formes traditionnelles de la politique romaine. Plus globalement, la revendication d’une identité culturelle particulière est rapprochée d’un mouvement plus général, l’aspiration des Italiens à conserver la conscience de leur origine, à valoriser leur identité locale, non contre Rome mais dans le cadre d’une identité romano-italienne encore à créer (on ne peut ici qu’abonder dans le sens d’un regard nouveau sur l’Italie de la part de la Rome augustéenne, regard dont témoigne pleinement Virgile). Dans le cas de Mécène, il se serait aussi agi de réhabiliter aux yeux des Romains (pari, semble-t-il, perdu) un peuple souffrant des stéréotypes qui lui étaient attachés.

La deuxième partie du livre commence par étudier le rôle joué par Mécène dans le ralliement de l’Italie à Octavien/Auguste, Italie qui fut un des appuis du jeune César, en quête de légitimité, lors de sa conquête du pouvoir. Pour obtenir ce soutien, son entourage a bien évidemment été sollicité. C’est pourquoi CC étudie l’implantation territoriale de Mécène en Italie et l’influence dont il jouissait dans certaines régions. L’étendue de la propriété foncière italienne du bras droit d’Auguste ne se laisse toutefois pas aisément deviner, et, par exemple, l’auteur est contraint de s’en remettre à l’interprétation d’inscriptions pour postuler des domaines en Istrie, espace alors éminemment stratégique pour la défense de l’Italie et dont l’adhésion au nouveau César a d’abord été fragile. Ce dernier y posséda d’ailleurs lui-même une villa, ce qui contribua, selon l’auteur, à définir les limites de l’Italie. Mécène aurait également possédé des vignobles à proximité de Ravenne et d’Ariminum et manifestement bénéficié de domaines issus des confiscations, sans que l’on puisse être beaucoup plus précis. Peu d’éléments donc, comme pour ce qui touche à l’existence d’une clientèle, laquelle constitue un autre biais pour maîtriser un territoire. Toutefois, CC relève qu’en novembre 44, Octave, après avoir échoué à se voir octroyer un imperium, a d’abord parcouru les environs de Ravenna puis fait d’Arretium le centre de son activité politique, deux espaces où Mécène paraît avoir eu une influence et qui semblent avoir été propices au recrutement d’une armée destinée à affronter Antoine. Peut-être aussi des membres de la familia (un Maecenas de Carthage et Proculeius à Pérouse sont ici avancés) ont-ils également servis à la reprise en main de certaines cités. Par ailleurs, l’auteur pense que si l’Étrurie a joui d’une situation privilégiée face à l’implantation de vétérans, c’est parce qu’elle a bénéficié de protections dans l’entourage immédiat du jeune César. Ici, encore, beaucoup d’hypothèses échafaudées sur des indices minces, ce dont convient pleinement CC, mais elles offrent un intérêt certain d’autant que l’argumentaire est le plus souvent solide. Mécène aurait aussi eu, à l’époque triumvirale, un rôle fiscal (tout au moins, c’est ainsi que Plin., HN, 37, 4, 10, dont le propos est sibyllin, est interprété par l’auteur), dans la levée de fonds plus précisément, là où j’aurais tendance à ne lui attribuer qu’un rôle dans la répression d’émeutes fiscales, l’arbitraire de l’impôt n’étant sans doute pas suffisant pour expliquer le terror (souligné par Pline) que suscitait dans ce cadre l’action de Mécène. Enfin, en dépit des remarques très stimulantes qui accompagnent cette réflexion, il peut sembler téméraire, au vu du dossier, d’affirmer un rôle prépondérant de Mécène dans l’avènement des regiones Italiae d’Auguste, présentées à bon droit comme participant à la revalorisation des identités italiennes. Rien de théoriquement impossible à ce rôle de promoteur, d’ailleurs : simplement, aucun fait concret ne permet réellement de construire cette hypothèse et l’élaboration des regiones sur des bases ethniques ne constitue pas en elle-même une condition suffisante.

Mécène, c’est bien connu, joua aussi, en vertu de ses talents de négociateur, un rôle prépondérant dans le jeu des alliances mouvantes de l’époque triumvirale. C’est pourquoi les tractations qui précédèrent le mariage avec Scribonia, les accords de Brindes, la paix de Misène, la négociation d’Athènes et les accords de Tarente sont tour à tour présentés. Ici, CC ne se contente pas de reprendre le discours historiographique traditionnel, mais approfondit l’analyse via des études prosopographiques et des réflexions souvent pertinentes. Mais c’est surtout les considérations sur le rôle des Maecenates dans le financement de la geste césarienne par le biais de prêts privés qui retient l’attention, quand bien même l’absence de véritable preuve (l’hypothétique compensation foncière à titre de remboursement après Actium n’étant pas suffisamment probante) permettant d’étayer l’hypothèse s’avère embarrassante. Le maintien de l’ordre à Rome fut un autre rôle, bien établi celui-là, exercé par Mécène. Son rôle en 36 (contre les réseaux pompéiens présents à Rome qu’il s’agissait de museler) et en 31-30 pour prévenir la conjuration de Lépide (intelligemment interprétée) est étudié avant un tour d’horizon des missions de maintien de l’ordre dans lesquelles Mécène (avant 27) n’est pas intervenu, détour nécessaire pour mieux appréhender la nature de ses pouvoirs. Ces derniers dépassaient d’ailleurs le seul champ du maintien de l’ordre et CC tente légitimement de percer les mystères du « gouvernement de Rome et de l’Italie » par Mécène (lequel aurait, sur le modèle des préfets à la fin de la période césarienne, en quelque sorte été chargé – avec Agrippa – des affaires les plus urgentes, en complément des magistratures traditionnelles).

La troisième partie envisage l’homme des cercles, à commencer par le conseiller d’Auguste. Toute disgrâce de Mécène est, avec raison, rejetée par l’auteur, lequel rejoint le courant privilégiant la retraite volontaire et insiste sur le fait que l’amitié entre l’ami d’Auguste et le princeps a perduré après 23 avant n. è. C’est en dehors de tout cadre officiel que Mécène a agi après sa retraite, au bénéfice de sa position dans un premier cercle de très proches. Dans ce cadre, CC revient logiquement sur le livre 52 de Dion Cassius (dans lequel l’historien grec attribue à Mécène une sorte de programme politique) en tentant d’établir des points de contact entre l’action politique de celui-ci et le texte de Dion. Cette méthodologie s’avère, de l’aveu même de l’auteur, une impasse, mais constitue une raison de plus pour regarder le texte de Dion avec circonspection. Des arguments sont par ailleurs apportés pour nier toute opposition entre Mécène et Agrippa. C’est un Mécène « rallié à l’Empire » (p. 371) qui est ici présenté, ralliement justifié par le fait qu’il s’agissait du régime le plus à même de sauvegarder la paix. Il était difficile d’apporter quelque chose de fondamentalement nouveau sur ces sujets, mais on a là une utile mise au point. Le chapitre sur la domus de Mécène (qui fait ici office de second « cercle ») est beaucoup plus original et constitue l’un des principaux apports de ce livre riche. Il nous introduit tout d’abord dans les rapports éminemment complexes entretenus par les Terentii avec le régime augustéen (dans ce cadre, la réflexion sur la nécessité pour Auguste de rallier l’ancienne aristocratie est tout particulièrement intéressante), avant d’aborder la familia de Mécène (via les épitaphes, relativement nombreuses, évoquant ses esclaves et affranchis dont on peut suivre pour partie le parcours au sein de la maison impériale après la mort de Mécène). Comme le souligne CC, il n’est pas anodin que les Maecenates aient souhaité affermir leur position par une alliance avec une vieille famille sénatoriale. Enfin, dans un dernier chapitre, l’auteur s’intéresse au « cercle » de Mécène ou, plus exactement, à sa sociabilité. L’auteur commence par rappeler après d’autres l’inadéquation du terme de « cercle » une fois appliqué aux poètes et à la période et envisage les liens qui l’unissaient à son entourage, les replaçant ainsi (comme il se doit) dans une « mosaïque de relations interpersonnelles » (p. 469). Plusieurs critères sont examinés (géographique, ancienneté, voisinage, affinités intellectuelles). Les liens semblent parfois avoir été noués via la recommandation, relèvent parfois de la dépendance, parfois davantage d’affinités personnelles. Ici, sans doute l’étude des liens entre Mécène et Auguste aurait-elle mérité d’être un peu plus creusée. Les liens entre les individus en relation avec Mécène sont aussi présentés. Moins original (notamment sur la question du clientélisme), ce chapitre se signale cependant par un certain nombre d’analyses, comme celle qui est faite des procès intentés aux proches (et moins proches) de Mécène, susceptibles de viser, par ricochet, ce dernier, ou celle touchant aux horti de l’Esquilin et leurs environs immédiats comme espace de sociabilité.

Au final, CC se concentre le plus souvent sur des points relativement peu explorés (car difficilement exploitables à travers nos sources) de l’action de Mécène, tout au moins dans le détail. L’auteur pose des questions précises et ne recule pas, ce n’est pas le moindre de ses mérites, devant les plus difficiles d’entre elles. L’analyse est toujours fine et rigoureuse, le plus souvent prudente, même si on pourra estimer que la dimension étrusque du personnage est survalorisée et s’il peut paraître exagéré d’écrire en conclusion : « En définitive, voilà ce que fut Mécène : celui qui permit que l’Empire fût ce qu’il fut » (p. 476). Nécessairement, la démarche de l’auteur étant audacieuse, la tentative aboutit parfois à des résultats décevants. Mais, inversement, dans plusieurs domaines, l’acharnement de l’auteur permet d’approcher de manière plus fine certains aspects du personnage, même si beaucoup de réflexions, généralement avancées avec prudence, font une large part aux hypothèses (mais c’est là une conséquence inévitable du parti-pris de cet ouvrage). Ce livre, très documenté, utile car complémentaire d’autres études sur Mécène, se révèle dès lors être un jalon de plus dans la compréhension d’une personnalité aussi centrale que mystérieuse.

Philippe Le Doze, Université Rennes 2

Publié en ligne le 05 février 2018