Clarysse (W.), Thompson (D. J.), Counting the People in Hellenistic Egypt. Volume 1 : Population registers (P. Count). – Cambridge : University Press, 2006. – XXVI+694 p. : index., ill., fig. – (Cambridge Classical Studies). – ISBN : 0.521.83838.X. Clarysse (W.), Thompson (D. J.), Counting the People in Hellenistic Egypt. Volume 2 : Historical studies. – Cambridge : University Press, 2006. – XXII+395 p. : bibliogr., index., cartes, fig. – (Cambridge Classical Studies). – ISBN : 0.521.83839.8.

Cette publication est l’aboutissement d’un travail conjoint mené, depuis l’automne 1991, par Willy Clarysse (Katholieke Universiteit Leuven) et Dorothy J. Thompson (University of Cambridge). Il a été conduit avec la collaboration d’Ulrich Luft, Basil Mandilaras, Günter Pöthke, Reinhold Scholl et John Tait. Le premier volume sous la direction de W. Clarysse est un corpus de 54 papyrus ptolémaïques grecs et démotiques issus du Fayoum et de Moyenne Égypte (env. 250-150 av. n.è.). Chaque document est donné avec une traduction anglaise. Le second, sous la direction de D.J. Thompson, en constitue le commentaire historique.
La durée de l’entreprise s’explique par la nécessité d’intégrer des documents nouvellement publiés, en particulier CPR XIII et P. Lille dem. III, et par le caractère de plus en plus collectif d’une oeuvre exemplaire de l’amicitia papyrologorum et de la Mischforschung entre hellénistes et démotisants. Le point de départ de cette publication est la volonté de rééditer les papyrus Petrie de Dublin en les mettant en regard avec les papyrus démotiques d’Oxford. Nombre de fragments dispersés entre plusieurs centres de recherches ont été heureusement réunis. Les papyrus publiés ont été systématiquement relus. Un exemple : P. Count. 50, constitué par les fragments de Trèves (P. UB Trier inv. S 77/14) et d’Athènes (P.Gr.Pap.Soc. inv.FI 19) a été reconstitué par Clarysse en 1992 lors du 20e Congrès de papyrologues à Copenhague. Le document édité résulte de discussions à la K.U. Leuven durant les années 1992/93. Le lecteur est renvoyé à la photographie du papyrus disponible sur la Toile, en particulier sur le site http://pcount.arts.kuleuven.be.
Le volume 1, P. Count., donne les listes fiscales d’adultes, regroupés par villages, métiers et groupes sociaux, et par famille. Sont ainsi conservées les taxes payées par chacun. Il montre la précision du recensement fiscal à l’époque ptolémaïque, qui précède celui, bien connu, de l’époque romaine. Ce corpus thématique est appelé à prendre place dans la Checklist of Editions of Greek, Latin, Demotic, and Coptic Papyri, Ostraca and Tablets: http://scriptorium.lib.duke.edu/papyrus/texts/clist.html
Le volume 2 est une synthèse historique présentant l’apport de ces documents en neuf chapitres :1/ Ptolemies, taxes and papyri, 2/The census, 3/The salt-tax and other taxes, 4/ Settlement in the Fayoum, 5/The people counted, 6/Counting the animals, 7/Family matters, 8/Naming the people, 9/Conclusion. Le texte est enrichi de tableaux statistiques. Il envisage tous les aspects de la vie sociale et économique dans le royaume des Ptolémées.
Le recensement fiscal se faisait « par ethnos » (kat’ethnos), un terme désignant soit des métiers, soit des groupes ethniques, « Hellènes », « Perses » (P. Count 2+3) et « Arabes » (P. Count. 2 et 30). Il se faisait dans le cadre des différents échelons administratifs (village, district fiscal, toparchie et nome). L’aspect le plus novateur de la publication réside dans les vues apportées sur la taxe sur le sel (halikê, salt‑tax) et la taxe d’une obole sur le sel (obolon, obol-tax). L’obolon fut perçu en sus de la halikê jusqu’en 231 av n.è. Elle est alors intégrée au taux C de la halikê. Cette taxe (salt-tax), attestée à partir de 264/262 av. n.è, était imposée à presque tous les habitants du royaume. Le grand intérêt de ces papyrus est de montrer que les Hellènes (Hellênes) étaient exemptés de l’obolon. La pièce le plus importante est celle formée par le dossier bilingue P. Count. 2+3. Le terme d’Hellènes n’a pas une signification professionnelle, mais strictement ethnique. Il atteste que les Ptolémées ont favorisé symboliquement et financièrement la communauté des Hellènes constituée des immigrants hellénophones, l’autre grande catégorie étant formée par les Égyptiens (Aiguptioi). Ces deux groupes étaient connus, avant la publication des P. Count., dans la documentation grâce au prostagma judiciaire de Ptolémée VIII Évergète II de 118 av. n.è. qui oppose Hellènes et Égyptiens comme composantes des justiciables (P. Tebt. I 5=C. Ord. Ptol. 53). Les P. Count. individualisent des groupes qui ne sont plus nommés dans l’ordonnance de Ptolémée VIII, les « Perses » et les « Arabes », ce qui montre que cette classification a dû évoluer, ces deux groupes d’hellénophones devant alors être intégrés parmi les Hellènes. Ces listes retiennent à côté de la classification ethnique celle par métier, qui concerne les Égyptiens. Cette classification professionnelle a des antécédents pharaoniques.

Les P. Count. apportent des compléments à la liste des professions dispensées de la halikê. Aux maîtres (didaskaloi), aux pédotribes, aux artistes de Dionysos, aux vainqueurs des jeux d’Alexandrie, viennent s’ajouter désormais certaines catégories de prêtres égyptiens, les médecins et les policiers. Sur le plan professionnel l’exemption touche donc à la fois des professions tenues par les Grecs et par les Égyptiens (prêtres et policiers). L’assujettissement à la taxe sur le sel fait apparaître une discrimination fiscale entre Hellènes et Égyptiens. Mais le système favorise aussi certains groupes parmi les Aiguptioi. Il faut donc se demander si le montant modeste de l’obolon (cf. le metoikion athénien) peut permettre seul de qualifier de juridiquement inégalitaire la société multiculturelle de l’Égypte ptolémaïque. Elle n’est en aucun cas caractérisée par un apartheid. Les P. Count, en particulier le P. Count. 2, 3 et 4, apportent de plus la preuve que des habitants du royaume d’origine égyptienne pouvaient acquérir le statut d’Hellènes. Il existe donc une capillarité juridico-fiscale permettant à des Égyptiens d’accéder à ce statut. Les professions concernées dans les P. Count. sont soit des agents du roi (scribes, policiers) soit des diffuseurs de la culture grecque, en particulier des « maîtres égyptiens » (didaskaloi Aiguptioi), probablement des enseignants de grec dans les écoles égyptiennes. Cette discrimination fiscale annonce l’organisation juridique et sociale de l’Égypte romaine, où le facteur fiscal devient déterminant pour conserver aux hellénophones un statut privilégié. Les P. Count. font donc apparaître un antécédent ptolémaïque déjà présent dans l’ordonnance de Ptolémée VIII qui définissait une catégorie de privilégiés fiscaux, ceux impliqués dans les revenus du roi : « les fermiers de terre royale, les travailleurs assujettis aux intérêts du roi et les autres sujets au service des revenus de l’État (P. Tebt. I 5, l. 210-211) ».
Ces listes fiscales constituées de chiffres – elles pourraient paraître ingrates au premier abord – permettent aussi de dégager des vues nouvelles sur d’autres aspects de la société ptolémaïque. Retenons une nouvelle évaluation de la démographie du royaume, avec une population d’environ 1, 2 million au milieu du IIIe siècle, le chiffre de 1,5 million étant un maximum absolu. On y voit aussi que dans les villages du Fayoum Grecs et Égyptiens vivaient côte à côte (P. Count. 4), ce qui doit contribuer à expliquer l’importance numérique des mariages mixtes (un quart des Grecs mariés à des Égyptiennes !). L’onomastique apporte une moisson de résultats intéressants, en particulier le fait que ces listes ne font pas apparaître de doubles noms. Ces chiffres permettent aussi de confirmer l’importance des infanticides concernant les filles.
Ces documents permettent donc de nourrir les débats sur la nature de la société ptolémaïque, de reposer la question de l’identité grecque dans le monde conquis par Alexandre, et d’enrichir les travaux historiques sur l’ethnicity.
Les deux volumes de Counting the People in Hellenistic Egypt sont assurément l’une des publications majeures de ces dernières décennies en papyrologie. La communauté scientifique ne peut qu’exprimer sa gratitude aux deux auteurs, W. Clarysse et D.J. Thompson, d’avoir magistralement publié, dans une édition impeccable, ces documents qui sont appelés à devenir une référence essentielle pour l’étude de la vie sociale et économique de l’Égypte hellénistique.

Bernard Legras