Claudien, Œuvres. Tome III, Poèmes politiques (399-404). – Texte établi et traduit par J.-L. Charlet. – Paris : Les Belles Lettres, 2017. – L+415 p. : bibliogr., index. – (CUF, ISSN : 0184.7155 : série latine ; 415). – ISBN : 978.2.251.01475.3.

Jean-Louis Charlet complète l’édition des poèmes publics de Claudien avec ce T. III des Œuvres, consacré aux poèmes politiques (399‑404). Il s’agit là d’un travail monumental. La traduction, qui témoigne de choix longuement réfléchis, rend compte du souffle poétique de Claudien, tout en demeurant d’une grande précision. L’annotation, philologique et historique, est extrêmement détaillée. Dans son introduction, J.-L. Charlet reprend de façon convaincante les questions de datation et de contexte et propose des solutions argumentées dont on présente ici les conclusions. Le Panégyrique composé pour le consulat de Manlius Theodorus, récité le 1er janvier 399, a pu être écrit à la demande de Stilicon, alors même qu’Honorius n’avait pas reconnu la nomination d’Eutrope comme consul pour l’Orient, le texte (v. 169-172) évoquant toutefois « une entente retrouvée entre les deux frères empereurs ». Le Livre I du Contre Eutrope a été composé fin janvier ou au plus tard en février 399, peu après la nomination de l’eunuque, dans le cadre de la demande formulée par l’Occident du renvoi d’Eutrope, qui intervient en juillet. La Préface du Livre II était originellement un petit poème de circonstance célébrant la destitution de celui-ci (en juillet) ou son exil à Chypre (en juillet‑août ?), réutilisé ensuite lors de la récitation (en septembre) du Livre II, avant son rappel de Chypre et son exécution. Les deux premiers Livres de l’éloge de Stilicon ont été récités pour la prise de consulat de celui-ci le 1er janvier 400 à Milan, et le troisième Livre a été lu à Rome en février ou au plus tard en mars 400. La Guerre contre les Gètes a été récitée à Rome après la victoire de Pollentia le 6 avril 402, en mai ou juin 402 (p. XXIII, mais, p. XXV, en juin-juillet). J.-L. Charlet propose, à partir du contexte de « détente de la situation militaire », de placer la bataille de Vérone (« un incident de retraite mineur grossi par Claudien », p. XXVI) non pas à l’été 402, comme on le fait habituellement, mais à l’été 403 ; l’un de ses arguments est que la célébration de l’aduentus triomphal d’Honorius à Rome fin 403 et la récitation du Panégyrique pour le 6e consulat d’Honorius en janvier 404 s’expliqueraient mieux avec une victoire à l’été 403 : pourquoi attendre près d’un an et demi si la bataille avait été gagnée en août 402 (p. XXVI-XXVII) ? De façon générale, l’annotation met en relief la fonction qu’entend assumer le poète, qui lui confère une place bien identifiée dans le monde si divers des panégyristes : celle d’un auteur qui entend soutenir un modèle politique, celui d’un empereur-citoyen établi à Rome sur le Palatin et respectueux des traditions païennes (Panégyrique pour le VIe consulat d’Honorius, v. 54-100 et v. 600-660 en particulier).

Sur un si vaste travail, on formulera d’abord seulement quelques observations ou suggestions particulières. Panégyrique de Manlius Theodorus, v. 311. Après avoir décrit des uenationes sanglantes dans l’amphithéâtre (v. 293 : amphitheatrali pompae), Claudien en vient à un autre type de spectacle : nec molles egeant nostra dulcedine ludi, « que la douceur des jeux ne soit pas pour nous sans saveur ». Il s’agit de bouffons, de musiciens, d’acrobates, de simulation d’incendie et de tempête maritime. Certes, la n. 86 opère bien la distinction avec les « spectacles brutaux » qui précèdent. Mais, plutôt que de traduire par la « douceur des jeux », expression à caractère général et abstrait, sans doute serait-il préférable d’identifier plus clairement l’expression ludi molles, qu’on pourrait traduire par « des jeux doux », « sans violence » (ou « adoucis », « non sanglants », « édulcorés ») par opposition aux uenationes sanglantes qui précèdent : Claudien décrit d’abord des spectacles sanglants puis ajoute que l’on ne sera pas privé pour autant (nec egeant) de ludi molles: « et que des jeux sans violence ne manquent pas à notre plaisir ». Contre Eutrope I, v. 201 /202. Claudien stigmatise le comportement d’Eutrope, qui se fait payer l’attribution des gouvernements de province : subfixa patenti/ uestibulo pretiis distinguit regula gentes, « affiché dans son hall ouvert, un tarif fixe un prix pour chaque nation ». La question du uestibulum est complexe. S’agit‑il ici d’un « hall », sans autre précision ? Sans doute faudrait-il préciser que Claudien évoque le « hall d’entrée » de sa demeure, l’espace où l’on accueille les clients. Le fait qu’il écrive que cet espace est « ouvert » (patenti) va dans ce sens : les candidats à ces fonctions (des aristocrates !) sont accueillis dans cette vaste entrée de la demeure, ouverte sur l’espace public, mais, en tant que simples clients, ils ne sont pas admis à aller plus avant dans celle‑ci, ce qui marque bien leur subordination à l’eunuque. Contre Eutrope, II, v. 90. La sororuxor d’Eutrope « fêtait les vœux de son mari eunuque » (coniugis eunuchi celebrabat uota mariti). à la n. 33, p. 293, J.-L. Charlet indique qu’il a hésité entre le sens de « louanges » et celui de « souhaits politiques ». Peut-être s’agit-il d’une parodie des uota impériaux ? Contre Eutrope, II, v. 153 : ostrogothis. À la n. 50, p. 79, J.-L. Charlet écrit que c’est le premier emploi du nom Ostrogothi. Or ce n’est qu’une hypothèse ; le deuxième livre du Contre Eutrope étant daté de septembre 399 (p. XIX), tout dépend de la date de composition de SHA, Claude, VI, 2, qui mentionne les Ostrogoths (Austrogoti). Il s’agit là d’un autre débat, mais l’on a ainsi proposé récemment que l’Histoire Auguste ait été composée quelques années avant le Contre Eutrope, entre 392 et 394, ce qui infirmerait d’ailleurs définitivement ipso facto l’hypothèse ancienne de l’utilisation de Claudien par l’Histoire Auguste (voir les travaux de Stéphane Ratti). Contre Eutrope, II, v. 347/348. Portrait d’Hosius, présenté comme né esclave et cuisinier devenu magister officiorum, prudensque mouendi/iuris, traduit par « habile à tourner une sauce ». Claudien joue de l’homonymie entre ius, le droit, et ius, la sauce. Il est difficile de rendre le jeu de mot ; la traduction ne conserve que la référence à la sauce. J. Long[1], avait proposé « expert at stirring up law-broth », ce qui essaie de faire apparaître ensemble les deux notions, droit et sauce. Pourrait-on proposer « expert à battre le droit en sauce » ? Éloge de Stilicon, I, v. 239-240. Claudien, source unique, évoque le sort des rois francs Sonno et Marcomer : sub iudice nostro/regia Romanus disquirit crimina carcer, « sous le juge que nous avons, à Rome la prison instruit le procès criminel des rois » (l’un sera exilé en étrurie, l’autre assassiné par ses sujets, ce qui implique qu’il avait été libéré). Plus précisément, il s’agit de la prison de Rome, dite en général simplement carcer, ici carcer Romanus (cf. aussi Ammien Marcellin, XXVIII, 1, 57, en 368 : in carcerem Tullianum). Ce carcer Romanus joue le rôle de lieu d’incarcération préventive, y compris, ici, pour des rois : c’est là que se fait l’instruction (ce qui n’exclut pas sa fonction comme lieu d’exécution). Crimen pouvant aussi signifier « crime » et non seulement « accusation », on pourrait suggérer une traduction plus explicite : « les rois criminels subissent l’épreuve du procès dans la Prison de Rome ». Éloge de Stilicon, II, v.124-125. sub teste benigno/uiuitur est traduit par « on vit sous un témoin libéral ». Il s’agit du portrait de Stilicon ; « bienveillant » serait peut-être préférable ? Éloge de Stilicon, III. v. 100/104 : rectores Libyci populo quod iudice pallent/et post emeritas moderator quisque secures/discrimen letale subit quid Poenus arator/intulerit, « les gouverneurs de la Libye pâlissent car les peuples les jugent ; tout directeur, une fois déposées ses haches, court un risque de mort sur ce qu’a apporté le laboureur punique. » Rectores et moderator désignent la même fonction, celle de gouverneur de province, terme utilisé pour traduire la première occurrence. Il n’existe pas en français de terme permettant d’éviter la répétition. Choisir, pour la seconde occurrence, « directeur », n’est guère satisfaisant et ne correspond à aucune réalité institutionnelle. Faudrait-il se résoudre à la lourdeur de la répétition de « gouverneur » ? Ou bien pourrait-on proposer, pour quisque moderator, une périphrase, certes lourde, « tous les détenteurs de cette charge » ? Guerre des Gètes, v. 466/467 : humilisque nouorum/seditio clamosa ducum, « les viles divisions de nouveaux généraux criards ». seditio renvoie à l’indiscipline de troupes mal commandées par des généraux sans expérience (nouorum), clamosa précise le comportement de ces soldats ; humilis pourrait décrire la faiblesse de cette armée, plutôt que son caractère « vil ». Par opposition, l’armée de Stilicon est bien formée, bien entraînée (v. 596, legione instructa). On pourrait proposer : « le tumulte faiblard et braillard sous les ordres de généraux improvisés ». Panégyrique pour le VIe consulat d’Honorius, v. 6-7, à propos de l’élection d’Honorius comme consul par le peuple : species nec dissona coetu/aut peregrina nitet simulati iuris imago, « aucun visage dissonant dans l’assemblée, aucune image d’étrangers qui simulent le droit n’y brille ». Ce passage a donné lieu à diverses interprétations, résumées dans la n. 3, species et imago pouvant aussi être compris de façon abstraite, la note précisant : « je comprends qu’Honorius a renoncé à une mise en scène indigne qui rassemblait au Champ de Mars des étrangers pour leur faire jouer le rôle des citoyens ». Le passage doit être rapproché de ce qui suit, le retour aux habitus indigenae, « habits originels » du Palatin (par opposition à peregrina imago), la plebs étant désormais associée aux « troupes nationales » (patriis castris). On pourrait comprendre : « rien qui manifeste une fausse note dans cette assemblée, aucune apparence étrangère d’un faux semblant de droit n’y brille ». Panégyrique pour le VIe consulat d’Honorius, v. 279 : addictus reus désigne un « débiteur adjugé » comme le dit la n. 81, préférable à « accusé adjugé », expression adoptée dans la traduction.

Venons-en à une question d’ordre général, la traduction d’aula, un terme d’une grande importance dans le vocabulaire politique. Celui‑ci revient à plusieurs reprises, et J.-L. Charlet a choisi de le traduire systématiquement par « Cour » (le plus souvent avec une majuscule). Ce choix a l’avantage de prendre en compte des connotations assez diverses, sans renvoyer nécessairement à la notion de « cour » stricto sensu, c’est-à-dire à l’ensemble que forment « les grands personnages attirés à la résidence impériale et étant officiellement admis à la vue et à la présence de l’empereur » (A. Chastagnol). Toutefois, on peut se demander s’il est toujours justifié, tant est grande la polysémie du terme. S’agit-il de l’entourage de l’empereur, de l’état, du pouvoir en général, ou, de façon plus restrictive, de son seul siège géographique ? Dans le Panégyrique de Manlius Theodorus, v. 33, aula est opposé à urbes, qui est en réalité ici l’équivalent de prouincia : Theodorus a d’abord été gouverneur de province, puis nommé « à la cour », sans doute comme magister memoriae ; il fait partie de l’administration centrale. Dans l’éloge de Stilicon, I, v. 91, Théodose a adjoint Stilicon à ses fils et à l’aula ; on n’est pas loin du sens de « pouvoir central » voire d’« état ». Au v. 308, après avoir décrit les tensions avec la pars Orientis, Claudien emploie l’expression de tumultum aulae, que Stilicon a dû apaiser ; s’agit-il vraiment d’un « trouble à la Cour » ? On peut faire un rapprochement avec l’éloge de Stilicon, II, v. 86/87, toujours dans le contexte de la révolte de Gildon : mediis dissentibus aulae/intemeratorum stabat reuerentia fratrum, « au centre des désaccords de la Cour, demeurait intact le respect des deux frères sans tache. » La traduction, qui ne fait apparaître qu’une « Cour » pour les deux partes, est peu compréhensible. Faudrait-il abandonner la notion de « cour » au profit de celle d’« état » ? Ou bien ne faudrait‑il pas rapprocher ces deux passages d’un texte du Contre Gildon, v. 236/237, qui évoque la même situation d’opposition entre l’Occident et l’Orient, mais dans une perspective différente : in fratres medio discordia Mauro/nascitur et mundus germanaque dissidet aula, « par le moyen d’un Maure, entre des frères/la discorde surgit, le monde avec les cours jumelles se divise » (trad. J.-L. Charlet). Dans ce dernier texte, Claudien, plus explicite, évoque les deux cours, occidentale et orientale, rassemblées en une seule expression au singulier, germana aula, traduite par un pluriel qui identifie bien les deux cours (jumelles), l’expression latine faisant toutefois ressortir la notion d’unité impériale (mise à mal). Mais, cette fois-ci, la discorde entre Occident et Orient concerne aussi les frères, et non seulement « les cours jumelles », alors que, dans l’éloge de Stilicon, II, Claudien insiste sur leur respect mutuel. On pourrait traduire tumultum aulae dans l’éloge de Stilicon, I, v. 308, par « les hostilités entre les Cours » sous-entendu jumelles, et non par « trouble à la Cour ». De même on pourrait traduire mediis dissentibus aulae dans l’éloge de Stilicon, II, par « au centre des désaccords des Cours », sous-entendu « jumelles », et non « désaccords de la Cour ». L’intérêt de la notion d’aula est qu’elle permet de rendre compte de l’existence de pouvoirs distincts voire opposés, sans que cela implique nécessairement que les empereurs eux-mêmes soient concernés par cette opposition (on aura noté toutefois les différences d’expression entre le Contre Gildon et l’éloge de Stilicon). Dans l’éloge de Stilicon, II, v. 207, Claudien écrit « la Cour sera de nouveau enrichie par les impôts de l’Illyrie » ; « état » serait sans doute préférable : ce n’est pas « la Cour » qui s’enrichit. Dans la Guerre des Gètes, v. 315, Stilicon « arrêta la fuite de la Cour qui voulait émigrer (migrantis aulae) » devant la menace des Goths. Il s’agit là d’un projet, non attesté par ailleurs, de transfert du siège du pouvoir ; « Cour », au sens large, peut à la rigueur convenir, mais « siège du pouvoir » pourrait être proposé : il ne s’agit pas ici de l’état au sens abstrait, mais, concrètement, de l’assise géographique du pouvoir. Enfin, dans le Panégyrique pour le VIe consulat d’Honorius, v. 594/596, habituque Gabino/principis et ducibus circumstipata togatis/iure paludatae iam Curia militat aulae, est traduit par « entourée par un prince/vêtu comme à Gabies et par des généraux en toge/La Curie s’enrôle à bon droit pour cette cour de militaires ». Claudien décrit Honorius à Rome devant le Sénat lors de son aduentus après la « tourmente gothique ». Dans l’annotation, J.-L. Charlet relève l’harmonie entre l’empereur et ses généraux, qui se présentent en civils, et le Sénat, dont la fonction est montrée comme un service militaire, tout en notant que le terme militia peut aussi s’appliquer à un service civil ; la question de la double référence, civile et militaire, apparaît donc avec une certaine ambiguïté. Militare contient la notion de service de l’état, qu’il soit civil ou militaire, mais rien ne vient attester d’un caractère militaire du Sénat ; celui-ci est présenté comme accomplissant sa part du service, qui est civil, mais en harmonie avec une dimension militaire du pouvoir, comme l’indique l’emploi d’un terme qui est commun aux deux aspects, sans que cela implique une confusion entre les deux. Ce qui facilite cette harmonie est le fait que l’empereur et les généraux sont à Rome en tenue civile autour des sénateurs. Mais les sénateurs ne sont pas en tenue militaire ! En revanche le fait d’employer militare souligne leur engagement au service de l’Empire ; « s’enrôle » a une connotation quelque peu militaire, un terme plus général pourrait être mieux approprié : « est au service de », « s’engage pour » ? Mais écrire que le Sénat « s’enrôlerait » pour une « cour de militaires » laisse penser qu’il y aurait une sorte de subordination de celui-ci vis-à-vis des généraux, ce qui n’est guère conforme à l’esprit du texte. Il est possible qu’aula renvoie globalement à l’ensemble incarné par l’empereur et les généraux, autrement dit le pouvoir, mais entendons, dans ce contexte précis, un pouvoir qui a su affronter sur le champ de bataille la menace gothique. Comme tel, lors de la crise, ce pouvoir avait revêtu la tenue militaire, paludata aula. Dans ce cas, on pourrait comprendre : « la Curie est désormais (iam) à bon droit (iure) au service d’un pouvoir qui avait revêtu l’habit militaire », c’est-à-dire qui avait fait le choix de l’affrontement. Cette notion de paludata aula s’oppose à la migrans aula mentionnée dans la Guerre des Gètes, tentée au contraire par la fuite devant l’envahisseur : il s’agit d’un pouvoir qui s’est ressaisi. Mais la paludata aula n’est qu’un moment de l’histoire du pouvoir, qui renvoie à un passé récent. Le souhait qu’exprime Claudien pour l’avenir, c’est que le Prince, avec l’aula, c’est-à-dire le centre du pouvoir, revienne désormais définitivement dans Rome (voir la n. 151, p. 400-401), donc en habits civils, quitte à revêtir de nouveau l’habit militaire si nécessaire. De façon générale, aussi difficile et imparfaite que soit cette solution, il est peut-être préférable de tenter de traduire aula par des termes différents selon le contexte, tout en sachant que Claudien établit de subtiles liaisons entre les diverses occurrences. Ces quelques remarques ne font que souligner à quel point sont délicats les problèmes que rencontre nécessairement le traducteur de ces poèmes. Il faut remercier J.-L. Charlet d’avoir mené à bien une telle entreprise, désormais socle des travaux à venir sur Claudien.

Alain Chauvot, Université de Strasbourg

[1]. Claudian’s in Eutopium, Chapel Hill, 1996, p. 52-53 et p. 141-142.