Cycles de la Nature, Cycles de l’Histoire. De la découverte des météores à la fin de l’âge d’or. – E. Bertrand, R. Compatangelo-Soussignan éds. – Bordeaux : Ausonius, 2015. – 296 p. : bibliogr., index. – (Scripta Antiqua, ISSN : 1298.1990 ; 76). – ISBN : 978.2.35613.128.7.

Comme le rappellent les deux éditrices dès le début de leur introduction (p. 9), le volume rassemble les études proposées lors de deux journées d’étude (en 2012 et 2013) organisées par deux équipes de l’UMR 6566 (« Centre de Recherches en Archéologie, Archéosciences, Histoire » de l’université du Maine) sur la notion de cycle et auxquelles ont participé des spécialistes des différentes disciplines de l’Antiquité, mais aussi des historiens de la science moderne et contemporaine.

Le titre de l’ouvrage reflète au premier chef la division en deux grandes parties : « Cycles de la Nature » dirigée par R. Compatangelo-Soussignan et « Cycles de l’Histoire » par E. Bertrand, qui signent à deux l’introduction générale avant de proposer chacune une courte introduction à leur partie ; chacune de ces parties se divise à son tour en sous-parties.

C’est ainsi que la section sur les cycles de la nature propose deux textes sur « Les cycles naturels, du macrocosme au microcosme », quatre sur les « théories et observations des phénomènes ‘météorologiques’ » et deux sur « Les théories cycliques de la terre entre la fin de l’époque moderne et l’époque contemporaine » : on constate d’emblée le souci louable d’élargir une réflexion qui va de l’Antiquité jusqu’à notre époque, mais aussi les « blancs » dans ce panorama chronologique, avec l’absence, par exemple, d’études sur le Moyen Âge et la Renaissance. Dans la première section, G. Aujac étudie « Le cosmos et ses cycles dans l’astronomie grecque », à la fois sur le plan spatial et temporel, en une présentation très générale et descriptive, essentiellement fondée sur l’Introduction aux Phénomènes de Géminos. On regrette l’absence de citation du texte grec, comme dans le texte de F. Le Blay sur les « Rythmes du cosmos et rythmes biologiques dans la météorologie antique », qu’il aurait été plus pertinent de ranger dans la deuxième partie. Cette étude n’est pas exempte d’inexactitudes : assurément si le modèle analogique fonde en raison les théories cosmiques dans l’Antiquité à partir de ce qui est observé sur la Terre, on ne saurait qualifier, par exemple, notre planète d’« astre » (p. 38) en se plaçant dans une perspective antique ; ce n’est d’ailleurs pas elle mais l’océan qui nourrit les astres de ses « émanations humides » (p. 40), ce qui sera bien précisé plus bas (p. 91). Si la théorie de la Grande Année « était de toute façon fort répandue » (p. 36), des références fondant en raison cette évidence auraient été les bienvenues. Quant à l’extension du terme de « vitalisme » – théorie médicale d’époque moderne – aux systèmes astro-météorologiques antiques, elle est plutôt sujette à caution.

C. Viano (« Les Météorologiques d’Aristote et l’héritage des prédécesseurs ») ouvre la section sur la météorologie par une analyse détaillée du traité aristotélicien du même nom et centrée sur la dimension doxographique du traité : d’abord les livres 1 et 2 sur les phénomènes supra- et sub-lunaires, puis le livre 4 sur la « chimie » de notre monde ; pour intéressantes que soient ses remarques, la « notion de cycle » que l’auteure veut garder en perspective (p. 49) est très vite oubliée. Ph. Leveau, dans un texte assez confus et à tout le moins désordonné, essaie de concilier les conceptions antiques et modernes des prodiges, comme l’indique le titre de son étude : « Les crues catastrophiques, prodiges météorologiques ou phénomènes naturels extrêmes à l’épreuve des conceptions antique et moderne du temps ». Pour autant, la périodicité des crues du Nil qui occupent une bonne partie du texte ne saurait être lue comme cyclique (p. 76 « cette cyclicité »). On est toujours dans le domaine de l’eau avec R. Compatangelo-Soussignan qui se propose d’étudier « La théorie des marées de Poseidonios d’Apamée et les cycles de la nature dans la tradition philosophique des IVe-Ier s. a. C. », ainsi qu’avec le long texte (p. 97-122) d’A. Dan sur « ‘Pontos par excellence’ : cyclicité et linéarité dans les théories antiques sur l’existence de la mer Noire » : nous ne sommes plus ici dans l’étude de phénomènes naturels mais dans celle des théories sur ces phénomènes. Si cette contribution se signale par une importante accumulation de références antiques à travers les différentes traditions sur le circuit permanent de l’eau – qu’il soit terrestre, aérien ou souterrain –, la notion de cyclicité apparaît artificiellement rattachée au développement.

Cette première partie se clôt sur les analyses de deux théories scientifiques d’époque moderne et contemporaine : ces études offrent des panoramas sur les différentes théories concernant deux questions de géologie et sur les débats qu’elles ont suscités, fondés sur l’observation certes mais aussi idéologiquement orientés. P. Savaton, dans « James Hutton (1726-1797) : pour une histoire cyclique de la surface du globe », expose la vie et la théorie de cet Écossais considéré comme le fondateur de la géologie moderne et dont le cycle proposé dépassait le cycle d’érosion : « il unissait dans une même mécanique les questions de dégradation des roches et des reliefs, de transport et de dépôt des sédiments, la formation des roches stratifiées, des roches massives et des filons, la question de la chaleur interne de la Terre, les effets de la pression et de la température sur la transformation des roches, la question de l’origine des montagnes et de leurs déformations » (p. 139). La réflexion huttonienne, qui a suscité en son temps des critiques, s’inscrit dans un cadre historique du discours sur la Terre marqué par le recours au récit biblique tout en le dépassant, car « la Théorie de la Terre de Hutton s’inscrivait dans sa réflexion plus vaste sur l’organisation du monde et sur l’expérience comme critère de la connaissance » (p. 138). N. Richard enfin, à propos des « Cycles glaciaires et préhistoire humaine : les premiers débats (France et Grande-Bretagne, 1850-1914) », aborde la théorie glaciaire élaborée au XIXe siècle en Allemagne par Louis Agassiz, qui remplace les thèses anciennes du diluvium. En France en revanche, Gabriel de Mortillet propose une vision de l’histoire humaine « strictement matérialiste et évolutionniste » (p. 147), tandis qu’au Royaume-Uni, la théorie glaciaire occupe une place centrale, s’agissant de savoir si l’homme est « pré, inter ou postglaciaire » (p. 149). Au début du XXe siècle, on assiste à une convergence des débats, que synthétise le préhistorien viennois Hugo Obermaier.

Bref, dans l’ensemble de cette partie, les développements peuvent assurément être intéressants, mais leur rattachement à la problématique induite par le titre même de l’ouvrage reste trop souvent artificiel.

La seconde partie de l’ouvrage consacrée aux cycles de l’Histoire est plus courte que la première. Elle se subdivise en deux sections comptant trois textes chacune, une troisième section étant réduite à un seul texte. Dans « Les théories cycliques et l’écriture de l’histoire à Rome (IIIe-Ve siècles) », le court texte de E. Bertrand sur « Cassius Dion et les cycles de l’histoire : du topos littéraire à la réflexion historique » (p. 163-172) n’est pas exempt d’inexactitudes : la périodisation de l’histoire n’est pas étrangère « aux historiens de la Rome antique », car Salluste, dans les chapitres d’ouverture de la Conjuration de Catilina, ou Tite-Live, dans la praefatio de son Histoire romaine, l’évoquaient déjà. Quant au terme monarchia, qui translittère le terme grec utilisé par Dion Cassius, il n’a jamais été utilisé par Auguste qui connaissait bien l’hostilité des Romains à l’égard du gouvernement d’un seul et, par suite, de la terminologie afférente. C’est la même perspective qu’adopte A. Molinier Arbo avec l’Histoire Auguste (« L’âge d’or dans l’Histoire Auguste : une promesse de renouveau pour Rome ? ») en montrant que le biographe force volontiers la vérité historique en la remodelant sur le modèle cyclique de la « renouatio des premiers temps de la Rome royale » (p. 174), sans y croire vraiment lui-même. Quant à Th. Fuhrer, elle centre sa réflexion sur « Déchéance – échecs – régénération : une figure de pensée dans la littérature antique » pour montrer que l’idée même de déclin dans la civilisation romaine repose « sur une figure de pensée forgée par l’Antiquité » et par les chrétiens, singulièrement par Augustin.

Dans la section sur « Les cycles de l’histoire à l’aune des mutations politiques », B. Estrade se propose d’intéressantes « Lectures de la fondation de Rome par les empereurs romains entre le IIe et le IIIe siècles p.C. », et ce à travers l’institution de fêtes et de célébrations – les Romaia par Hadrien, le neuvième centenaire de la Ville par Antonin le Pieux et son millénaire par Philippe l’Arabe – et leur expression numismatique. U. Roberto, quant à lui, se place « Sous le signe de Terminus : cycles historiques et action politique à l’époque de la première tétrarchie » pour étudier « les piliers politiques et religieux du régime de Dioclétien » (p. 220), le sens de la victoire de 298 sur les Perses et la « grande persécution » contre les chrétiens. Ph. Blaudeau nous fait faire un bond de trois siècles avec ses « Calculs chronologiques en crise : autour des modalités linéaires et circulaires de datation sous le règne de Justinien » ; l’empereur désactive en effet l’année consulaire pour la remplacer par le recours au système cyclique de l’indiction. En outre, on croyait communément que « l’année d’Incarnation du Christ correspondait à l’an 5500 et que la fin du monde devait advenir en 6000 soit vers 500 (p.C.), ouvrant au royaume messianique (millenium) » (p. 239-240). Pour désamorcer l’attente millénariste déçue, Malalas propose un nouveau mode de calcul qui permet de soustraire la période à laquelle il a vécu – sous l’empereur Justinien – à cette zone critique.

Enfin, la dernière section de cette seconde partie sur « Les cycles de l’histoire après Rome : vers une autre écriture de l’histoire » permet au lecteur de découvrir l’étude de A. Idrissi sur « L’historiographie musulmane : début et fin » qui pointe la spécificité de la transmission musulmane et surtout du texte coranique, « source-centrale de tous les savoirs » (p. 251). Il y a moins cyclicité que tressage de l’histoire et du mythe, de l’héritage perse et de l’héritage biblique dans l’Histoire des prophètes et des rois de Tabari qui ignore des pans entiers de l’histoire grecque ou de l’histoire romaine.

Au terme de cette lecture, il convient de préciser que chaque article se termine par une bibliographie et que l’ouvrage est heureusement complété par l’index des sources et les résumés de chaque étude. Même s’il reste quelques coquilles (p. 83, p. 139, p. 165, p. 236 où il manque un point avant « Commode »), fautes d’accord (p. 35), de syntaxe (p. 130 « Quoiqu’il en soit », p. 240), d’orthographe (p. 145 « résonnance »), les textes sont bien écrits et l’ouvrage, agréable à lire, nous offre des éclairages rares sur des scientifiques ou des historiens souvent méconnus des spécialistes de l’Antiquité

Béatrice Bakhouche, Université Paul Valéry – Montpellier 3

Publié en ligne le 5 février 2018

D’une façon générale, il est regrettable que les textes anciens n’aient pas été systématiquement cités – au moins en note – dans leur langue originelle.