D’Alexandre à Auguste. Dynamiques de la création dans les arts visuels et la poésie. – P. Linant de Bellefonds, E. Prioux, A. Rouveret dir. – Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2015. – 319 p. : bibliogr., index, fig. – (Archéologie & culture, ISSN : 1761.8754). – ISBN : 978.2.7535.40480.4.

Fruit d’un projet ANR associant Historiens de l’Art et philologues, ce magnifique recueil grand format réunit vingt-et-une communications présentées à un Colloque international à l’INHA en mai 2012. L’ensemble est articulé autour de deux problématiques qui s’entrecroisent sur un axe à la fois synchronique et diachronique. Sur le plan diachronique, le projecteur est dirigé sur deux périodes clés de l’Histoire culturelle ancienne : le début de la période hellénistique dans le domaine grec, et la période tardo-républicaine et augustéenne dans le monde romain ; deux moments de l’Histoire ou le renouvellement, la « modernisation » et la théorisation des formes littéraires et artistiques, sur fond de mutation en profondeur des cadres socio-politiques, va de pair avec une quête érudite et antiquaire des origines et des traces du passé lointain. Et évidemment, les phénomènes de transfert et d’acclimatation culturelle entre le monde hellénistique et celui de la Rome du Premier siècle av. J.-C., qui font le pont entre les deux pôles, font l’objet spécifique de plusieurs contributions. Sur un plan synchronique, ce sont les rapports entre textes et images qui sont l’autre axe problématique majeur du recueil. La palme de la centralité problématique revient naturellement aux contributions qui arrivent à articuler les quatre paramètres : récriture augustéenne des modèles hellénistiques et mise en parallèle des textes littéraires et de la documentation figurée… Mais même celles qui ne réunissent que deux des quatre côtés du « carré » donnent lieu à des apports très novateurs, appuyés sur les acquis récents de la recherche. Il convient en effet de souligner, outre la perfection formelle de l’ouvrage (papier glacé, nombreuses illustrations, dont certaines en couleurs, et pas moins de cinq indices en fin de volume !), la haute tenue scientifique générale du recueil, supérieure à la moyenne des colloques plus ou moins transdisciplinaires. Il faut aussi louer la liberté qui a été apparemment laissée aux contributeurs pour le calibrage des articles : certains font quatre pages, d’autres plus de vingt-cinq, en fonction de ce que chacun avait réellement à dire, sans délayage artificiel ni compression draconienne, et c’est très bien ainsi. Une brève présentation du projet scientifique par l’équipe éditoriale précède l’ensemble, mettant notamment en avant le corpus numérique Callythea lié au projet (recueil de textes poétiques d’époque hellénistique à contenu mythologique mis en relation avec les illustrations du LIMC) ; une riche synthèse conclusive d’A. Rouveret vient parachever l’unité de l’ouvrage.

Les contributions sont regroupées en six grandes rubriques. La première, intitulée « La culture de cour, le regard des Antiquaires », est centrée sur la période hellénistique, et sur les questions d’Histoire de l’Art. R. Robert « La chronique de Lindos et l’inventaire des œuvres d’art ») se penche sur l’inscription de Lindos, une liste d’ex-voto plus ou moins mythiques censés avoir figuré dans le temple d’Athéna à Lindos avant leur destruction partielle par un incendie en 392 av. J.-C. ; au terme d’une étude méthodique et approfondie de l’inscription, il en dégage l’intention première, qui est de rehausser le prestige du sanctuaire dans une perspective patriotique en jouant sur la valeur symbolique des objets, renvoyant au passé glorieux de la localité. Le très riche article « à quatre mains » d’E. Prioux et J. Trinquier (« L’autruche d’Arsinoé et le lion de Bérénice : des usages de la faune dans la représentation des premières reines lagides ») examine le lien particulier entre deux reines hellénistiques, Arsinoé II et Bérénice II, et certains de leurs animaux « fétiches » : respectivement l’Autriche et le lion ; si la représentation de la première assise sur une autruche chez Callimaque traduit la contamination de traditions grecques (Zéphyr, Pégase) et égyptiennes (la symbolique religieuse de la plume d’autruche) au service d’une imagerie de l’apothéose, l’association de la seconde et du lion d’après une notice d’Elien renverrait à la fois, entre autres, au mythe d’Omphale via la culture macédonienne et à l’image égyptienne de la « Déesse Lointaine » associée au « Lion du Pount » : on trouverait donc dans les deux cas la coalescence de traditions helléniques et égyptiennes dans une visée d’exaltation du prestige royal lagide. On revient aux objets mythiques avec la contribution de F. De Angelis, « La coupe de Nestor et l’imagination hellénistique : artistes, antiquaires, rois dans les deux derniers siècles avant J.-C . », qui met en évidence l’influence de l’exégèse homérique et l’interaction entre artistes et érudits antiquaires dans la fabrication d’artefacts censés reproduire des « objets de mémoire ». Enfin, K. Lapatin (« Some Reflexions on the Berthouville Dichterbecher ») se penche sur une paire de canthares romains issus du trésor d’un sanctuaire de Mercure et inspirés de modèles hellénistiques : le motif du poète savant accompagné d’une Muse figuré sur ces coupes, avec tous les problèmes d’identification qu’il pose, s’inscrit dans un jeu d’énigme érudite dont on trouve notamment l’écho dans les ecphraseis de coupes de la Troisième Bucolique de Virgile ainsi que chez le Trimalcion de Pétrone. La deuxième partie (« Portraits de princes et portraits de citoyens ») réunit trois communications autour du thème du portrait. G. Biard (« La poétique de l’airain : les statues honorifiques à épigrammes de la haute époque hellénistique (vers 320-180 av. J.-C.) ») met l’accent sur le rapport entre le récit et l’image et fait ressortir la tendance à assouplir les codes du genre honorifique pour intégrer l’influence de canons artistiques nouveaux (motif de la leptotès qui vient contrebalancer la semnotès). On reste sur le portrait stricto sensu avec H. Brécoulaki (« Saisir la ressemblance ou surpasser le modèle ? La représentation de la figure humaine dans la peinture grecque et la tradition du portrait peint dans l’Egypte gréco-romaine »), pour une étude très précise des codes de couleurs dans les portraits hellénistiques (en particulier, l’image du jeune Alexandre dans la fresque des chasseurs de la tombe de Philippe II à Aigai). La contribution de F. Klein (« Le poeta nouus et le Prince : des fragments d’Histoire de l’art hellénistique au miroir de la poésie augustéenne ») semble se rattacher plus librement à cette thématique du portrait, mais cela n’enlève rien à l’intérêt de cette très suggestive communication, qui montre comment Horace s’attache, dans les Epîtres, à bâtir l’image d’un Auguste-Apollon protecteur des arts, sur fond d’allusion callimachéenne, image qu’Ovide s’emploierait à déconstruire dans les Tristes au profit d’un Auguste-Jupiter plus redoutable que bénéfique aux poètes, par contraste avec un Germanicus-Apollon sur qui se reporte la sympathie du poète exilé. La troisième partie, « Le regard des créateurs sur leur art », regroupe trois communications (dans un rapport plus ou moins lâche au titre général, mais là n’est pas l’essentiel). Le premier article, de F. Cairns (« « Hellenistic » ekphrasis ? ») dégage avec une grande force synthétique et une remarquable netteté les caractéristiques originelles de l’ecphrasis dans la poésie homérique et les éléments que la tradition hellénistique a surimposés à ce modèle. Chr. Cusset (« Héphaïstos comme figure de Création dans les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes ») propose une lecture métalittéraire de la figure du dieu-forgeron comme représentant « une force ancienne de la création » mais aussi la « présence muette du lecteur dans le récit ». Enfin, C. Pouzadoux étudie l’émergence du motif de la spirale dans les vases de Tarente comme emblème d’un art fait d’illusion, d’éclat et de légèreté (« Le retour de la différence : la spirale et le renouveau de l’ornementation végétale à Tarente »). Les trois communications suivantes présentent une unité thématique plus nette, autour du motif de la monstruosité (« Les monstres dans la création poétique »). S. Barbara se livre à une très intéressante enquête sur « l’origine mythique des venimeux chez Nicandre (Ther. 8-12) »), où il démêle les antécédents et les implications, entre zoologie et mythologie, de la curieuse étiologie des serpents nés du sang des Titans que l’on trouve dans le prologue des Thériaques. A. Canobbio (« Pacuvio, l’Ars Oraziana e i monstra fra pitture e poesia ») met en lumière les éléments de critique dirigée contre Pacuvius (en tant que poète, mais aussi en tant que peintre) que renferme peut-être la représentation-repoussoir du monstre hybride dans l’Art poétique d’Horace. C’est sur cette même figure hybride de la Scylla horatienne que se penche M. Harari (« Orazio e Scilla (AP, V. 1-5) ») pour en rechercher les possibles antécédents figurés. La cinquième partie (« Réécrire l’épopée ») trouve son unité dans la référence à ce genre littéraire, dans ses rapports à la tradition figurée et/ ou à ses antécédents grecs. M. Squire (« Sémantique de l’échelle dans l’art et la poésie hellénistique ») s’intéresse principalement aux représentations miniaturisées de scènes homériques à l’époque hellénistique, dans le cadre d’une dialectique du grand et du petit. J.-Chr. Jolivet (« Philologie homérique, littérature et peinture romaines ») étudie les fresques pompéiennes représentant l’entrevue d’Ulysse et de Pénélope (cf. chants 19 et/ou 24 de l ’Odyssée) en les mettant en relation avec un débat philologique ancien sur la question de savoir à quel moment exactement l’épouse du roi d’Ithaque a reconnu son mari : l’idée étant que les fresques refléteraient peut-être l’hypothèse d’une reconnaissance anticipée par rapport à la narration homérique. M. Simon met en parallèle deux poètes argonautiques dans son article « La présence de l’Italie dans les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes et de Valérius Flaccus », d’ou ressort un contraste entre le goût de l’érudition géographico-mythographique chez le poète hellénistique et le peu d’intérêt pour la géographie italienne chez le poète latin, plus intéressé par l’exotisme orientalo-septentrional. C’est bien en revanche l’Italie, et plus précisément l’unité ethnico-politique de la péninsule, qui est au cœur du projet épique d’un autre poète, Virgile, « véritable inventeur de l’Italie », comme le démontre de façon convaincante Ph. Le Doze (« Italiam concepit : l’Italie de Virgile »). Le titre de la dernière partie (« Le regard de Rome sur l’Hellénisme : citation, réécriture, éclectisme »,) aurait pu s’appliquer à d’autres communications du recueil, mais convient parfaitement aux quatre qui ont été réunies sous ce chapeau. Elle commence par l’étude en diachronie des fresques romaines dionysiaques de S. Wyler : « Frises dionysiaques dans la peinture romaine (Ier siècle av. – Ier siècle apr. J.-C.) : de la citation à l’assimilation d’un imaginaire hellénistique ». Elle se poursuit par une très fine étude parallèle des programmes statuaires publics dans deux cités situées aux extrémités de l’Empire, Aphrodisias et Orange, pour montrer comment chacune exprime à sa manière, en fonction de son histoire propre, la grandeur et le prestige de la « métropole » romaine et de la gens impériale : « D’Aphrodisias à Orange : mythes grecs et « styles rétrospectifs » en contexte public au début du Principat », d’E. Rosso. G. Sauron nous emmène ensuite dans une villa romaine pour étudier les diverses composantes, grecque, romaine et étrusque de la culture du commanditaire des fresques qui la décorent (« L’éclectisme culturel du premier propriétaire de la villa « de P. Fannius Synistor » à Boscoréale ». Enfin, D. Delattre, à la lumière des papyri épicuriens retrouvés dans la villa de Calpurnius Pison et nouvellement déchiffrés, fait le point sur la position ambiguë de Philodème, à la fois contempteur de la poésie en qualité d’épicurien, mais aussi soucieux de montrer sa culture et son érudition dans ce domaine pour ne pas tomber sous le reproche de rusticité proféré à l’encontre de son Ecole par les Stoïciens (« L’épicurien Philodème de Gadara, témoin et critique des théoriciens de la poésie hellénistique »).

Outre leur intérêt propre, les communications présentées dans ce volume permettent de dégager inductivement, et par recoupements, des principes méthodologiques pour aborder les questions générales de l’hellénisation de la culture romaine et de l’articulation entre textes et images dans l’Antiquité. Ce volume est donc bien exemplaire, à tous les sens du terme.

François Ripoll