Dictionnaire des philosophes antiques. VII : d’Ulpien à Zoticus. – Publié sous la Direction de R. Goulet. – Paris : CNRS Editions, 2018. – 1472 p. : index. – ISBN : 978.2.271.09024.9.

Ce volume du Dictionnaire des philosophes antiques (DPhA) qu’il est nul besoin de présenter aux historiens, philologues et philosophes dont les domaines d’investigation couvrent l’Antiquité et l’Antiquité tardive, est le septième et dernier tome[1] d’une aventure scientifique commencée en 1981 (premier volume paru en 1989) sous la houlette de Monsieur Richard Goulet, directeur de recherche émérite au CNRS. Ce chef d’œuvre qui n’a pas d’égal dans l’édition universitaire contemporaine devait organiser -dans la mesure du possible- chacune de ses notices sur un modèle similaire. Comme Richard Goulet l’indiqua lui-même dans une interview parue en ligne en 2012 (http://www.actu-philosophia.com/Richard-Goulet-dir-Dictionnaire-des-Philosophes) : « La structure des notices […] correspond globalement à trois genres littéraires qui ont produit des ouvrages de référence remarquables dès le XVIIe et XVIIIe siècle. Le DPhA est d’abord ce qu’on appelle une Prosopographie, regroupant toutes les informations relatives à la personne du philosophe : sa datation, son lieu d’origine, le nom de ses parents, ses maîtres et les lieux de sa formation, ses disciples et les lieux de son activité, les honneurs qui ont pu lui être décernés, etc. C’est deuxièmement, une Bibliotheca, conçue sur le modèle de celle de Fabricius, qui répertorie tous les ouvrages, conservés ou attestés, en fournissant les références des sources anciennes qui nous les font connaître. Troisièmement, c’est une Clavis, comme il en existe pour les Pères de l’Église, c’est-à-dire une bibliographie, sélective et parfois critique, de toutes les éditions, traductions, commentaires, lexiques, bibliographies, monographies, études érudites, utiles pour une recherche de première main sur ces philosophes et ces textes ».

Ce dernier tome devrait combler de nombreux besoins. On y trouvera outre les dernières notices alphabétiques, d’Ulpien de Gaza, p.85 à Zoticus, p.451, plusieurs compléments fort attendus. La tradition pythagoricienne y est particulièrement bien honorée. Goulet a confié pour l’essentiel les notices consacrées à cette tradition à Constantinos Macris, chargé de recherche au CNRS et membre statutaire du Laboratoire d’Études sur les Monothéismes (UMR 8584). On peut saluer cette initiative au vu de la qualité de la documentation convoquée, organisée, présentée et commentée avec une érudition qui force le respect. On y trouve une notice de plus de trois cent cinquante pages sur Pythagore de Samos (ca 570 – ca 495/480 av. JC.), annoncée p.1773 dans le tome Vb paru en 2012. Cette notice comprend quatre parties. Les deux plus importantes sont confiées à Macris directement, la première porte sur Pythagore lui-même, p. 681-850, la deuxième, renvoyée en Annexe II pour des raisons éditoriales, sur Les pythagoriciens anciens, p. 1025-1174. Deux parties mineures mais précieuses, rédigées sous la supervision de Macris, viennent compléter la notice sur Pythagore. L’une porte sur Pythagore dans la tradition gnomologique, p. 851-860, l’autre sur Pythagore dans la tradition syriaque et arabe, p. 860-884. Outre les trois cent cinquante pages portant sur Pythagore et les traditions pythagoriciennes, il faut compter une constellation de notices, certaines mineures, d’autres plus importantes ressortissant directement ou indirectement à cette tradition. C’est là encore l’œuvre de Constantinos Macris. Relevons-en quelques-unes parmi les plus emblématiques de la tradition pythagoricienne. Sur Philolaos de Crotone (ca 470/460 – ca 385 av. JC.), premier pythagoricien dont on possède des fragments conservés. Elle avait été annoncée p. 359 dans le tome Va paru en 2012. Elle couvre dans le présent volume les pages 637-667. Sur Simmias de Thèbes (Ve-IVe s. av. JC.), philosophe ayant fréquenté Philolaos et appartenu au cercle des amis de Socrate ; il est connu pour avoir soutenu la thèse de l’âme-harmonie exposée dans le Phédon, p. 904-933. Sur Timée de Locres (milieu Ve s. av. JC.), pythagoricien ancien, principal interlocuteur du dialogue homonyme de Platon, celui-là même qui expose le modèle démiurgique, p. 987-1009. Enfin, sur Timée de Locres (Pseudo-Timée), par référence à un traité pseudépigraphique Sur la nature du monde et de l’âme, p. 1009-1017.

Outre le pythagorisme qui domine incontestablement les compléments de ce volume, il faut noter l’intérêt porté à quelques érudits chrétiens évoluant dans la tradition gréco-byzantine, qu’ils soient exégète, théologien ou plus explicitement philosophe et/ou commentateur d’Aristote et de Platon. Dans l’ordre chronologique, notons pour l’époque patristique à proprement parler : Didyme d’Alexandrie (ca 313-398), p.485-513 ; Grégoire de Nysse (331-340 – apr.394), p. 534-570 et Maxime le Confesseur (580-662), p. 600-607. Pour l’époque plus spécifiquement byzantine et toujours dans l’ordre chronologique, relevons les notices portant sur Michel d’Ephèse (ca 1060-1130/1135), commentateur d’Aristote, proche de la cour des Comnènes, p. 609-616 ; sur Blemmydès (Nicéphore -) (1197- ca 1269), théologien, philosophe et érudit byzantin, p. 470-475 ; sur Pachymérès (Georgios -) (1242-1310/15), auteur et copiste d’ouvrages philosophiques, théologiques et rhétoriques, commentateur d’Aristote et de Platon, et historien de Byzance, p. 627-632. Et enfin sur Pléthon (Georgios Gemistos dit -) (milieu XIVe – milieu XVe s.), philosophe platonicien de la fin de l’époque byzantine, p. 667-678. On interrogera sans doute la convocation d’auteurs si tardifs dans un Dictionnaire des Philosophes anciens mais peut-être traduit-elle un besoin de manifester une sorte de ‘continuité’ du commentarisme tardo-antique d’Aristote et de Platon dans la culture savante de Byzance qui se répandit pour une part considérable en Italie consécutivement à la prise de Constantinople en 1453.

Les annexes qui concluent ce tome sont suivis de quatre précieux outils qui permettent d’avoir une vue plus précise sur les données mobilisées dans la totalité des volumes du DPhA. On y trouvera tout d’abord, sur plusieurs pages, des listes, des tableaux et des graphiques qui permettent d’avoir une vue synoptique sur la période couverte, de la plus haute antiquité à la fin de l’époque byzantine, et de mesurer de façon statistique les données sur les philosophes, leurs origines, leurs lieux de formation, leurs lieux d’activité, leur statut, leur position sociale, leur appartenance doctrinale etc. On y trouve ensuite un Index des noms propres, un Index des mots-vedettes, en grec puis en français ou latin, enfin un Index des textes.

Richard Goulet, disions-nous précédemment, a non seulement fourni en un peu moins de quarante ans de labeur, de patience, d’effort et de collaboration hors pairs, l’un des outils les plus précieux et les plus incontournables qui soient de ces cinquante dernières années, mais il a également érigé un modèle de rigueur et de précision qui s’imposera dorénavant comme un standard pour toute étude à venir sur l’histoire ancienne mais peut-être aussi sur l’histoire encore vivante de la pensée occidentale. On ne peut qu’appeler de nos vœux que cette œuvre magistrale engage de nombreux jeunes gens à étudier et à explorer en sécurité, à l’ombre de notices qui sont comme autant de guides sûrs, les sources et le terreau de notre propre civilisation.

Pascal Mueller-Jourdan, Université catholique de l’Ouest, Angers

Publié en ligne le 3 décembre 2018

[1] Si l’on omet le fait que le tome V est scindé en deux volumes et si l’on ne compte pas le volume de Supplément paru en 2003 pour compléter les trois premiers tomes.