Écritures, cultures, sociétés dans les nécropoles d’Italie ancienne. – Textes réunis par M.‑L. Haack. – Bordeaux : Ausonius, 2008. – 250 p. : index, ill. – (Etudes, ISSN : 1283.2200 ; 23). – ISBN : 2.35613.009.9.

Issu d’une table ronde tenue à l’École Normale Supérieure de Paris en décembre 2007 et intitulée « Mouvements et trajectoires dans les nécropoles d’Italie d’époque pré‑républicaine et républicaine », cet ouvrage rassemble neuf communications autour d’une thématique bien précise : la présence et le rôle de l’écriture dans la définition d’une nécropole en Italie dans une période allant de l’époque orientalisante (VIIIe-VIIe s. av. J.-C.) à la fin de la République. Ces actes s’intègrent plus largement dans le cadre d’un programme de recherches financé par l’ANR et consacré à l’épigraphie et aux nécropoles d’Italie d’époque orientalisante, archaïque et hellénistique [1]. Son objectif est de répondre à la question suivante : les nécropoles sont-elles le miroir des sociétés qui les ont produites ? Dans cette perspective, en raison de l’inégale – mais révélatrice – quantité de documents épigraphiques conservés (plus de 10 000 inscriptions pour l’Étrurie mais seulement vingt pour Rome), cette table ronde de mi-parcours spécifiquement dédiée aux pratiques de l’écriture en contexte funéraire revêt un intérêt particulier.
Outre quatre indices, l’ouvrage se compose d’une introduction présentant rapidement le groupe de recherches et ses problématiques (p. 9-12) et de neuf communications richement illustrées et systématiquement accompagnées d’une bibliographie. Elles sont réparties en deux sections (Section I : Transferts de population, transferts de cultures ; Section II : Stratégies de sociétés). Toutefois, le plan semble moins thématique que géographique, chaque communication s’attachant à l’étude d’un site ou d’une région particulière. Il semble que nous puissions les répartir en deux groupes. Un premier pôle s’intéresse aux raisons de l’apparition de l’écriture dans plusieurs nécropoles d’Italie [2].
C’est le cas du premier article écrit par G. Van Heems. Celui-ci propose une analyse de 134 épitaphes mises au jour sur le site de la nécropole étrusque de Crocifisso del Tufo à Orvieto – l’antique Volsinies – et datées de la seconde moitié du VIe et du début du Ve siècle av. J.-C. (« La naissance des traditions épigraphiques funéraires dans l’Étrurie archaïque : le cas de Crocifisso del Tufo »). L’a. montre que ces épitaphes revêtent un formulaire tout à fait stéréotypé, quasiment normalisé, comme si les choix épigraphiques avaient fait l’objet d’une contrainte de la cité (quelle que soit l’organisation politique exacte de cette dernière). Une analyse onomastique serrée le confirme : le corpus est essentiellement composé de citoyens pour lesquels l’écrit semble servir à manifester ce statut, l’uniformisation étant alors peut-être une trace d’isonomie. Par analogie avec ce qui se passe à Rome au même moment, l’a. va jusqu’à supposer dans ce phénomène de normalisation funéraire une possible conséquence de la mise en place à Volsinies de techniques de recensement de la population civique nécessitant un recours généralisé à l’écriture par l’administration de la cité. Pourtant, à Rome même, « l’invention » des épitaphes n’obéit pas à cette logique. Loin d’une pratique administrative, Cl. Berendonner (« L’invention des épitaphes dans la Rome médio-républicaine ») montre au contraire que leur apparition dans l’Vrbs est à mettre en rapport avec des stratégies aristocratiques et plus particulièrement avec l’une de ses plus prestigieuses gentes : celle des Scipions. En effet, si nous ne disposons que de cinq épitaphes antérieures à la deuxième Guerre Punique (fin IVe-1re moitié du IIIe s. av. J.-C.), toutes sont le fait de personnages appartenant à la gens Cornelia. Selon l’a., il faut replacer cette « invention » dans le contexte de la concurrence entre grandes familles, en l’occurrence ici celle qui opposait les Fabii aux Cornelii Scipiones. Les premiers ayant à ce moment-là obtenu l’honneur de funérailles publiques, les seconds auraient, en guise de « réponse », introduit au début du IIIe s. la pratique épigraphique des épitaphes sous forme d’elogia. Toutefois, l’a. identifie parallèlement une autre tradition, indépendante de la première et destinée, non pas à pérenniser dans l’au-delà la gloire des membres de la nobilitas, mais à exprimer, pour des individus de rang plus modeste, le statut de locus religiosus des sépultures. Comme à Rome, l’apparition des épitaphes à Chiusi semble le fait d’une aristocratie locale ayant vu dans l’écrit une forme accrue de prestige. Toutefois, l’article d’E. Benelli est plus circonscrit (« Alla ricerca delle aristocrazie chiusine »). Par le biais d’une analyse onomastique fine associée à une mise en contexte systématique, il s’intéresse à un seul et même cercle gentilice dont l’émergence est à situer dans l’immédiat après deuxième Guerre Punique. Quant à É. Dupraz (« La poésie funéraire en Italie centro-méridionale : du modèle sud-picénien au modèle latin »), une étude métrique de carmina epigraphica osques et latins lui permet de distinguer deux traditions poétiques funéraires. La première, datable du IIIe s. av. J.-C., est en fait l’écho d’une tradition aristocratique dont le modèle métrique, de type syllabique, est sud-picénien et remonte aux VIe et Ve siècles av. J.-C. La seconde, plus récente (IIIe s. av. J.-C.) et en sénaires iambiques, est de type latin. Loin de glorifier le mort, elle supplie le passant de faire acte de lecture. Elle est d’ailleurs le fait d’un milieu social plus modeste, probablement lié au monde servile. Enfin, J. Hadas-Lebel (« Considérations sur l’épigraphie funéraire de Véies ») essaie de déterminer pour quelles raisons Véies a fourni si peu d’épitaphes et plus largement si peu de documents écrits dans ses nécropoles. Il y voit deux raisons : la destruction précoce de la cité par les Romains (396 av. J.-C.) d’une part, une loi somptuaire imposant l’appauvrissement du matériel funéraire d’autre part. Or, « en refusant d’orner ses tombes, Véies s’est ainsi privée d’une importante source épigraphique » (p. 210).
Un second groupe de communications tente, dans des perspectives différentes, de déterminer l’importance et le rôle du référent grec dans les nécropoles de Spina, Adria (art. de M.‑L. Haack, « Grécité réelle et grécité fantasmée à Spina et Adria »), Tarquinia, Volsinies (art. de C. Cousin, « Origine et place des didascalies dans l’imagerie funéraire étrusque ») et Felsina (art. de Cl. Joncheray, « Les inscriptions grecques peintes sur les vases attiques dans les nécropoles de Felsina »)[3]. Les trois articles révèlent le goût particulièrement marqué des Étrusques pour des éléments typiques de la culture grecque : la poterie grecque de banquet à Spina et Adria ; l’inscription de légendes explicatives (didascalies) sur les fresques de Tarquinia et Volsinies à la manière des Grecs sur les plaques funéraires ; des vases attiques au motif épigraphique du kalos à Felsina. Dans les trois cas, les auteurs insistent sur le fait que le goût des Étrusques pour la culture grecque n’est pas caractérisé par de simples importations, mais que les Étrusques ont adapté ces traits à leurs propres coutumes donnant ainsi naissance à une culture originale faite d’emprunts et d’éléments spécifiques : M.-L. Haack souligne que l’utilisation de la poterie en contexte funéraire n’existe pas en Grèce. Elle identifie également une hellénisation de la langue et de la graphie dans les inscriptions étrusques de Spina ; C. Cousin montre que si l’usage de didascalies est d’origine grecque, son application à des fresques est une invention proprement étrusque. Cl. Joncheray, quant à elle, défend l’idée que si la présence de vases attiques manifeste un goût pour le style de vie à la grecque (la forme de ces vases est liée au banquet), elle n’a, en contexte étrusque (et contrairement à Athènes), aucun lien avec l’idée de démocratie.
Enfin, un dernier article, un peu à part et très spécialisé, est la publication par A. Maggiani, d’une urne inédite de la collection Consortini de Volterra mentionnant un mot au sens encore très discuté : sacnisa. L’a. montre qu’il relève de la sphère du religieux et peut être traduit par l’adjectif « consacré ».
De manière globale, on pourra peut-être regretter une introduction un peu courte ainsi que l’absence d’introductions de parties et de conclusion qui auraient donné une plus grande unité à cet ouvrage. Cela ne doit toutefois pas être un obstacle à la lecture d’un livre dont les articles, de très haut niveau, abordent, dans des perspectives différentes mais très complémentaires, plusieurs dimensions (sociale, politique, culturelle, anthropologique) de l’approche de l’écriture funéraire. De ce fait, ce volume constitue un important jalon dans le renouvellement historiographique que connaît actuellement l’histoire du phénomène scripturaire.

Cyril Courrier

Notes
  1. Pour une présentation plus approfondie de ce programme de recherches intitulé « EPIPOLES, épigraphie et nécropoles », nous nous permettons de renvoyer au site internet correspondant : http://www.italie-necropoles.org/. Le lecteur y trouvera notamment une base de données informatique proposant un recensement des inscriptions découvertes dans les nécropoles d’Italie péninsulaire dans une période comprise entre le VIIIe et le Ier siècle av. J.-C.).
  2. . Nous ne suivons donc pas l’ordre de présentation de l’ouvrage.
  3. Noter que le titre de cet article qui apparaît dans le sommaire (« Pouvoir territorial et stratégies familiales à Bologne ») ne correspond pas à celui donné en tête d’article.