Fales (Fr. M.), Guerre et paix en Assyrie. Religion et impérialisme. – Paris : Éditions du Cerf, 2010. – 248 p. : bibliogr., ill. – (Les conférences de l’École Pratique des Hautes Études ; 2). -ISBN : 978.2.204.09237.1.

Quatre conférences prononcées par F. M. Fales à la Vème section de l’EPHE (Sciences religieuses) en 2007 sont à l’origine de cet ouvrage. Cela explique, d’une part, son découpage en quatre chapitres thématiques et, d’autre part, la place importante faite aux aspects religieux de la guerre et plus généralement de la politique assyrienne, comme l’indique le soustitre. Cette dernière repose sur le rôle dévolu au dieu Assur, omniprésent et véritable du roi du pays, et sur une théologie qui tend à associer les événements terrestres aux forces cosmiques : les conquêtes sont perçues comme ordonnées par Assur. F. M. Fales évoque « le lien organique qui unissait le Cosmos et le dieu national, le dieu national et l’État, l’État et l’action militaire, l’action militaire et le discours idéologique de la conquête », faisant de la politique assyrienne un « mélange d’impérialisme et de religiosité » (p. 94).

F. M. Fales, l’un des meilleurs spécialistes de la période néo-assyrienne (IXe -VIIe siècle av. J.-C.), nous offre ici une remarquable synthèse en français, la première depuis celle de F. Malbran-Labat, L’armée et l’organisation militaire de l’Assyrie d’après les lettres des Sargonides trouvées à Ninive, Genève et Paris 1982. Or, depuis cette date, les publications ou re-publications de textes néo-assyriens se sont multipliées, en particulier, sous l’impulsion de S. Parpola, dans la série State Archives of Assyria (= SAA, Helsinki), qui compte à ce jour 18 volumes (accessibles en ligne). Il faut y ajouter des études thématiques (SAA Studies, 19 volumes), des éditions de textes littéraires (SAA Cuneiform Texts) et un périodique dont F. M. Fales est co-éditeur (SAA Bulletin). F. M. Fales a contribué au renouvellement des études sur cette période, en publiant de nombreux articles et, avec J. N. Postgate, deux volumes dans la série SAA : Imperial Administrative Records, Part I : Palace and Temple Administration, SAA 7, 1992 et Part II: Provincial and Military Administration, SAA 11, 1995. Il présente donc ici de première main l’empire néo-assyrien qui offre, selon lui, « le premier exemple d’un accroissement exponentiel de puissance, en termes de ressources humaines affectées à la guerre, qui caractérise tout l’âge du fer par rapport aux époques historiques précédentes » (p. 193). L’ouvrage commence par un bilan historiographique, depuis les fouilles des capitales assyriennes et le déchiffrement de la langue akkadienne (dont l’assyrien est l’un des dialectes), au milieu du XIXe siècle. La redécouverte de cette brillante civilisation suscite d’abord l’enthousiasme. Mais au début du XXe  siècle, l’image se modifie : la publication  des inscriptions royales fait connaître les expéditions militaires avec leurs pillages, destructions et déportations ; celle des basreliefs met en lumière les épisodes sanglants des conflits. En outre, les horreurs des deux guerres  mondiales modifient les sensibilités et, dans la  deuxième moitié du XXe siècle, les jugements deviennent très négatifs à l’encontre des Assyriens militaristes, impérialistes et cruels. F. Malbran-Labat avait déjà nuancé cette vision, que le présent livre remet à son tour en question.

Les sources néo-assyriennes se répartissent en deux grands types, dont les caractéristiques sont récapitulées dans un tableau (p. 59) : les inscriptions  royales,  officielles,  produites  à  l’initiative  du  pouvoir,  reflètent  la  même  idéologie que les grands bas-reliefs des palais ; la documentation quotidienne – environ 6 000 textes – comprend lettres, contrats, procès-verbaux, traités et serments, rapports de divination ou de prophéties, etc. Elle permet un nouvel examen de la question, de même que les fouilles récentes dans les provinces de l’empire.

Pour envisager les aspects concrets de la force de frappe assyrienne, il faudrait pouvoir estimer les effectifs. Or les chiffres conservés ne concernent souvent qu’une partie de l’armée. Le chiffre de 120 000 hommes qui figure dans  une inscription de Salmanazar III, au moment de la bataille de Qarqar (853), pourrait être considéré comme vraisemblable. Si les sources distinguent entre « troupes du roi » et « cohorte du  roi  »,  il  est  difficile  de  se  faire  une  idée  précise de la composition exacte de ces groupes et de leur hiérarchie, car l’organisation semble avoir évolué et plusieurs reconstructions ont été proposées. Les fantassins sont répartis entre trois unités : lanciers, archers et frondeurs ; les reliefs montrent de façon très précise leurs « uniformes » et leurs armes et permettent de suivre l’évolution de celles-ci. Les chars semblent perdre de leur importance après le règne de Sargon II (fin VIIIe siècle), alors que se développe la cavalerie, qui forme désormais le corps d’élite. Bronze et fer sont tous deux utilisés dans la fabrication des armes, le commerce de ce métal stratégique semblant contrôlé de façon stricte par le pouvoir. État continental, l’Assyrie ne dispose pas de marine et recourt, pour les interventions en Méditerranée, aux navires phéniciens.  Enfin  tout  un  personnel  civil  suit  l’armée, depuis les scribes jusqu’aux cuisiniers, palefreniers et devins. À mesure que s’étend l’empire, des contingents étrangers, issus de tous les pays conquis, sont intégrés dans les rangs de l’armée assyrienne.

Cette armée est l’instrument des conquêtes et le mouvement d’expansion de l’empire néo-assyrien est rappelé, de même que le cadre géographique du centre de l’empire et des territoires dominés. Le départ en campagne a lieu en général au printemps. Le ravitaillement de l’armée est assuré par les réserves de nourriture constituées aux avant-postes, complétées par les demandes aux alliés, les tributs ou les pillages en territoire ennemi. Les garnisons se transforment parfois en établissements permanents, pouvant accueillir des milliers de soldats. La guerre reste une guerre de siège et l’archéologie et les textes permettent de suivre les évolutions de la poliorcétique. Les bas-reliefs montrent les armes utilisées (les béliers), les sapeurs au travail, les différentes phases de l’assaut… Sous Sennacherib, la prise de Lakish (701) est documentée non seulement par le cycle de reliefs qui ornaient une salle entière de son palais à Ninive, mais aussi par les fouilles de Tell ed-Duweir, où les restes de la rampe d’assaut construite par les assaillants ont été dégagés, de même que 850 pointes de flèches, des pierres de  fronde et quelques énormes pierres, peut-être lancées par les assiégés. Les batailles en rase campagne sont beaucoup moins représentées et rarement décrites ; F. M. Fales, se fondant sur les travaux de J. A. Scurlock, en propose néanmoins quelques reconstitutions, schémas tactiques à l’appui.

Une fois l’ennemi vaincu, les inscriptions royales insistent sur la destruction totale des villes et le massacre des ennemis. En fait, la destruction n’était parfois que partielle, ou était évitée, surtout si un souverain plus docile ou un gouverneur assyrien était installé dans la ville soumise. Les vainqueurs pillaient bétail, mobilier, produits de luxe, métaux précieux ou non; les ennemis qui se rendaient devaient verser le même type de biens sous forme de tribut. Le butin prenait le chemin des capitales assyriennes où il était redistribué aux membres de la famille royale, aux hauts fonctionnaires, aux dignitaires étrangers, offert aux temples, ou réutilisé (les métaux pouvaient être refondus), voire, dans certains cas, stocké dans des magasins où les rois semblent les avoir oubliés… Les reliefs montrent la mise à mort des ennemis et les têtes coupées, mais aussi les déportations massives de populations civiles. Les prisonniers étaient déplacés et installés sur des domaines agricoles dans des régions à mettre en valeur, loin de leur terre. Les lettres témoignent des difficultés d’acheminement et de ravitaillement  de ces milliers de personnes.

L’ouvrage se termine par une étude du concept de « paix ». À l’intérieur de l’empire, la sécurité était assurée par l’armée et l’administration civile. Avec les États alliés, les bonnes relations pouvaient être formalisées par des traités. La présence assyrienne permettait parfois de développer l’économie d’une ville ou d’une région : la spécialisation d’Ekron dans la production intensive d’huile d’olive semble lui avoir apporté une grande prospérité et le contrôle assyrien des ports phéniciens n’entrava pas leur développement. Avec les États souverains — Babylonie, Elam, Scythes – les Assyriens auraient cherché la paix ; la guerre, toujours considérée comme une violation, à l’initiative de l’ennemi, de cet état de paix, déchaînait la fureur divine et permettait au roi de se présenter comme celui qui cherchait à rétablir l’ordre cosmique. Une liste des principaux rois médio- et néo-assyriens complète l’ouvrage, ainsi qu’une dizaine de pages de bibliographie récente. Une  cinquantaine  de  figures  (dont  on  regrette  souvent le très petit format) sont réparties dans les chapitres. Ce livre remarquable sera extrêmement utile à tous les étudiants et chercheurs intéressés par l’époque néo-assyrienne et par l’histoire militaire.

Brigitte Lion