Femmes grecques de l’Orient romain. – S. Lalanne éd. – Besançon : Presses Universitaires de Franche-Comté, 2019. – 316 p. : bibliogr., ill. – (DHA – Supplément, ISSN : 2108.1433 ; 18). – ISBN : 978.2.84867.645.6.

Cet ouvrage – qui réunit 12 contributions encadrées par une introduction et un épilogue – est le fruit de travaux conduits de 2012 à 2014 par l’unité de recherche ANHIMA (Anthropologie et Histoire des Mondes Antiques, http://www.anhima.fr), dans le cadre du programme intitulé « Les Grecs, des Romains dans l’Empire : culture et société ». L’objectif du volume est de rendre visibles les femmes de l’Orient romain, un sujet à l’intersection des découpages académiques (par disciplines ou par périodes chronologiques), ce qui en complique l’étude. L’introduction de Sophie Lalanne (p. 9-18) commence par un état de la recherche sur l’histoire des femmes et du genre, notamment dans l’historiographie française. On notera que « l’histoire mixte », que S. Lalanne appelle de ses voeux en tant que suite de l’histoire de genre, se développe depuis quelques années à travers des études sur les couples dans l’Antiquité[1]. En ce qui concerne les femmes de l’Orient romain, S. Lalanne souligne une disparité entre l’abondance de la documentation disponible et le nombre limité de travaux qui l’ont exploitée. Le livre se présente donc à la fois comme une mise en lumière de sources méconnues et comme une poursuite de la démarche entamée par le livre précurseur de R. Van Bremen[2]. Si l’intérêt de la thématique est indiscutable, le décalage entre la date des communications (2012, 2013, 2014) et la publication des articles qui en sont issus pourrait constituer un bémol au vu de l’évolution des réflexions dans le champ de l’histoire des femmes et du genre ; la mise à jour des références bibliographiques jusqu’en 2018 atténue ce décalage.

L’ouvrage aborde trois thématiques – l’activité des femmes dans le secteur religieux (principalement en Asie mineure), la place des femmes dans la société des provinces hellénophones de l’Empire (Grèce, Macédoine, Asie mineure, Pont, Syrie) et les représentations de femmes dans la littérature et l’art d’époque impériale. Les articles sont majoritairement rédigés en français, à l’exception de deux contributions en anglais. En fin de volume figure un bref résumé de chaque article, en français et en anglais.

Dans la première thématique, François Kirbihler (« Les prêtresses d’Artémis à Ephèse (Ier siècle av. J.-C. – IIIe s. ap. J.-C.) ou comment faire du neuf en prétendant restaurer un état ancien », p. 21-79) passe en revue les procédures de recrutement et les fonctions des prêtresses de l’Artémision sur la base de sources épigraphiques et du roman de Xénophon d’Ephèse. Le catalogue des inscriptions (donné en intégralité) fait connaître plus de 60 occupantes de cette charge annuelle réservée à des filles de familles notables. Les prêtresses étaient investies de pouvoirs religieux et d’une certaine capacité juridique dans les actes publics. L’apparition de ces prêtresses en remplacement du Mégabyze, responsable sacerdotal en fonction depuis la domination perse, semble liée à une réorganisation de l’Artémision par Octave-Auguste. L’étude est très documentée et convaincante.

Gabrielle Frija (« Les prêtresses du culte impérial dans les provinces grecques de l’Empire : une intégration incomplète », p. 81-90) traite de l’implication de femmes dans le culte impérial en Achaïe et en Asie mineure ; elle conclut qu’une plus grande visibilité des femmes dans les fonctions religieuses ne signifiait pas nécessairement une plus grande autonomie juridique ou sociale.

Sylvain Destephen (« Passion de dames au temps des persécutions », p. 91-113) montre que les martyres d’Asie mineure – historiques ou légendaires – évoquées dans la littérature tardo-antique et byzantine ont fourni l’occasion d’exalter des valeurs du christianisme comme la chasteté, l’obéissance ou le rejet des philosophies païennes.

Dans la seconde thématique, l’angle d’approche est tantôt une cité ou une région, tantôt un phénomène social, tantôt un dirigeant politique.

Olivier Ventroux (« La place des femmes dans la vie publique de Pergame sous le Haut-Empire, essai de synthèse », p. 117-137) s’intéresse aux femmes magistrates et bienfaitrices de la cité, en soulignant les limites et les aléas de la documentation ; il montre à quel point leur position était tributaire de leurs parents masculins.

Elias Koulakiotis (« Les femmes affranchies entre l’Empire et la province : le cas des affranchissements de Leucopétra en Macédoine romaine », p. 139-153) examine le statut et la fonction des affranchies de la Grande Mère Autochtone. Il considère qu’à l’époque romaine, le personnel du sanctuaire était en grande partie constitué de fillettes et de jeunes femmes, ex-esclaves affranchies, que l’on occupait à filer de la laine ; conformément à des usages grecs, leur statut était celui de personnes libres mais dépendantes, astreintes durant plusieurs années à cette activité.

Eric Perrin-Saminadayar (« Les femmes de l’entourage d’Hérode Atticus », p. 155-168) contredit le témoignage de Philostrate sur le rôle mineur des femmes dans la carrière d’Hérode ; pour sa démonstration, l’auteur s’appuie sur des inscriptions qui soulignent l’importance des soutiens féminins en matière d’argent et de réseaux et illustrent la place des femmes dans l’Athènes impériale.

Jesper Majbon Madsen (« Local Roman Women in Pontus and Bithynia », p. 169-181) montre que, dans le Pont, le fait de donner aux femmes des noms romains permettait aux familles dominantes d’indiquer qu’elles jouissaient de la citoyenneté romaine, tout en maintenant leur identité culturelle grecque.

Jean-Baptiste Yon (« Femmes de Palmyre », p. 183-203) relève que les rares femmes des élites attestées dans l’espace public de la cité syrienne étaient généralement des veuves et/ou les dernières héritières de leur lignée familiale, telle la reine Zénobie. Les femmes des couches sociales modestes se faisaient connaître à travers de petites offrandes individuelles. Le cas de bustes funéraires interprétés parfois comme des représentations de prêtresses est discuté mais sans conclusion définitive.

La troisième thématique aborde l’image littéraire des femmes par le bais de Philostrate et des romans grecs, tandis que la représentation artistique est analysée par le prisme de la peinture murale.

Ewen I. Bowie (« The Denigration and Marginalisation of Women in Philostratus’ Lives of the Sophists, p. 207-219) souligne combien Philostrate néglige ou critique les figures féminines vivant dans l’entourage des sophistes, à la différence des sources épigraphiques contemporaines. L’auteur conforte ainsi le constat établi précédemment par E. Perrin-Saminadayar à propos des parentes du sophiste Hérode Atticus, passées sous silence par Philostrate.

Sophie Lalanne (« Les femmes du roman grec entre réalités et représentations », p. 221-251) montre que les romans grecs fournissent des informations très précises sur le déroulement de vies de femmes appartenant à des milieux sociaux aisés ou modestes. Malgré une sur-représentation des hommes, les romans grecs constituent donc pour l’historien des sources précieuses.

Romain Brethes (« Femme éplorée, femme libérée ? Autonomie et soumission féminine dans le roman grec », p. 253-273), en rappelant que le roman grec efface parfois les codes genrés, souligne la discordance entre le statut sexuellement ambigu de certaines héroïnes de romans et le rôle normé qui était assigné aux femmes dans la société impériale.

Alix Barbet et Sophie Lalanne (« Femmes en peinture et gynécées à Séleucie-Zeugma », p. 275-296) analysent trois demeures de la cité riveraine de l’Euphrate comportant chacune une pièce avec des peintures de femmes en pied. Sur la base des figures représentées et de la situation de ces pièces dans l’organisation spatiale de chaque maison, les auteurs supposent que ces espaces étaient réservés à des activités féminines et constituaient un gynécée.

La conclusion de l’ouvrage a été confiée à Violaine Sébeillotte-Cuchet qui souligne l’apport des corpus documentaires (inscriptions, vestiges archéologiques) à notre connaissance du sujet. L’historienne discute ensuite des biais méthodologiques qu’induit l’usage de la catégorie générique « femmes » et suggère d’étudier à l’avenir les femmes non pas en tant que groupe social homogène mais en tant qu’individus en fonction, ce qui met en évidence leur rôles sociaux, favorise les comparaisons systématiques avec les hommes occupant les mêmes fonctions et encourage la prise en compte des contextes de production des sources. L’auteur rappelle aussi combien l’histoire des femmes et du genre invite à travaille sur des cadres chronologiques étendus et à examiner les logiques sociales antiques dans une perspective large (rôles de la famille, évolution du statut social des individus selon la cité ou la période, prédominance de la hiérarchie sociale sur la distinction des genres). Cet épilogue et les questions essentielles qui le traversent donnent une cohérence à cet ensemble de contributions quelque peu éclectiques.

Anne Bielman Sánchez, Université de Lausanne

Publié en ligne le 5 décembre 2019

[1] Ainsi A. Bielman Sánchez (dir.), Power Couples in Antiquity. A Transversal Perspective, London 2019. Un volume sur les couples « ordinaires », dirigé par C.-E. Centlivres-Challet, est en préparation pour 2020.

[2] R. van Bremen, The Limits of Participation: Women and Civic Life in the Greek East in the Hellenistic and Roman Periods, Amsterdam 1996.