Follain (É.), Le centre monumental romain d’Apollonia d’Illyrie : images de synthèse et paysage urbain. – Autun : Éditions Mergoil, 2015. – 250 p. : bibliogr., fig. – ISBN : 978.2.35518.048.4.

Le titre de cet ouvrage pourrait amener à penser qu’il s’agit d’une monographie d’architecture sur le cœur urbanistique d’Apollonia, la grande cité d’Illyrie fondée, au VIIe s. a C., par des Corinthiens et des Corcyréens et devenue une importante ville romaine, ou d’un nouvel ouvrage sur la restitution en images de synthèse, ses apports et ses limites. Il s’agit en réalité d’une approche plus originale : le paysage urbain considéré du point de vue de l’usager.

Le site d’Apollonia, qui avait su intéresser, dès les années 1930, le Français Léon Rey, est le lieu d’une riche collaboration franco-albanaise depuis la création, en 1993, de la Mission archéologique et épigraphique française d’Apollonia d’Illyrie, sous l’égide du MAEDI, d’abord dirigée par son fondateur, Pierre Cabanes, puis par Jean-Luc Lamboley[1]. Une partie des résultats de la première décennie de recherches sur le site a été publiée dans l’Atlas archéologique et historique d’Apollonia, ainsi que dans les cinq colloques consacrés à l’Illyrie méridionale et à l’Épire dans l’Antiquité[2]. Dans le prolongement de ces travaux, un nouveau programme de recherches sur la topographie de la ville haute d’Apollonia a été entrepris, à partir de 2004, avec pour objectif de mieux appréhender la topographie de la zone urbaine située entre les deux acropoles de la cité (dites « acropole » et « colline 104 ») et l’évolution de celle-ci depuis la fondation de la colonie corinthienne à l’époque archaïque jusqu’à la période romaine impériale[3].

Parallèlement à ce nouveau programme, a été menée une étude du « centre monumental romain » d’Apollonia, dont on ne saurait dire si elle était ambitieuse ou désespérée, tant elle semblait, a priori, bien difficile à conduire, mais dont ce volume montre combien elle était nécessaire et utile. Ce « centre monumental » est structuré par le carrefour de deux rues et d’une esplanade, autour desquelles se répartissent quatre zones topographiques constituées, au nord par un odéon et un petit sanctuaire[4], à l’est par une bibliothèque, au sud par un ensemble constitué d’un temple ionique, un prytanée et le monument des agonothètes, et, enfin, un long alignement de boutiques. Ce quartier aurait été réalisé avec peu de moyens, pour remplacer l’agora d’époque hellénistique, située un peu plus haut entre les deux collines, et vraisemblablement détruite par un séisme. Il a été l’objet de fouilles à diverses époques : dès les années 1930 par L. Rey, de 1958 à 1960 par une mission albano-soviétique, avant que d’importants travaux de restauration ne soient conduits dans les années 1970, en particulier l’anastylose de la façade du monument dit des agonothètes.

La difficulté du projet était qu’il n’existait aucune publication scientifique des différents édifices constituant ce « centre monumental » : il fallait se contenter d’un plan réalisé par L. Rey et de quelques photos anciennes. Paradoxalement, ce quartier du site le plus photographié avait été négligé par les chercheurs, à l’exception du relevé précis réalisé par Ph. Lenhardt pour l’Atlas archéologique. En un sens, dans un secteur sur lequel étaient intervenus trop d’archéologues, de restaurateurs et « aménageurs » et dont on pensait, en quelque sorte, qu’« il n’y avait plus rien à tirer », la reprise de fouilles n’était pas envisageable. C’est là où l’étude architecturale et la restitution en 3D prennent précisément toute leur dimension.

L’approche méthodologique est claire : pour arriver aux images 3D, l’étape préliminaire consiste à effectuer une identification critique systématique des dommages dus aux fouilles successives, puis de faire l’inventaire des restaurations. Les dessins et relevés permettent ensuite de garder la mémoire des éléments assurés. Les blocs épars ne sont pas non plus oubliés (leur catalogue se trouve en annexe), d’autant qu’avec l’aide de photographies anciennes leur provenance peut être précisée et qu’ils peuvent être associés aux vestiges de tel ou tel bâtiment. Ce sont ensuite les comparaisons qui peuvent conduire à préciser le dessin et à combler certaines lacunes. L’auteur insiste sur le fait que les images ne doivent pas être utilisées seules, mais qu’il est important qu’elles soient accompagnées de commentaires pour que le public puisse relativiser les hypothèses proposées. Elles sont donc à la fois un outil utile de réflexion sur la restitution de la réalité vécue de la ville antique, de pédagogie par les reconstitutions qu’elles proposent et de valorisation. Les images en 3D, dont de nombreuses vues d’ensemble ou en écorché de l’agyieus, de l’arc de triomphe, du temple, du bouleutérion, de l’odéon et de la bibliothèque donnent une excellente idée de leur aspect antique et des procédés constructifs. Elles contribuent à la restitution du paysage urbain et fournissent l’idée la plus élaborée que l’archéologie puisse permettre d’un quartier de ville à l’époque impériale.

L’originalité de cet excellent travail tient aussi toute dans le sous-titre de l’ouvrage : « images de synthèse et paysage urbain ». Il ne s’agit en effet pas seulement d’une étude architecturale monographique de chacun des bâtiments qui composent le centre monumental romain d’Apollonia, illustrée par quelques images de synthèse. L’auteur nous propose aussi d’étudier cet ensemble dans sa globalité et d’en donner une vision unitaire, en replaçant chacun des édifices qui le constituent dans son contexte, tout en essayant d’appréhender leurs rapports. L’on peut donc tenter ainsi de restituer le paysage urbain de ce quartier d’Apollonia à l’époque romaine en voyant comment les architectes antiques ont organisé l’environnement. Il s’agit donc bien d’une tentative d’évocation urbanistique, en quelque sorte d’une approche anthropologique du ressenti urbain. En ce sens, ce travail est profondément novateur et nous donne à partager une approche sensible d’un paysage urbain.

Dans un secteur si perturbé, le recours à la technologie la plus avancée pour tenter de restituer la réalité archéologique était donc une bonne solution. Non seulement ce travail a permis de sauver les rares données archéologiques encore existantes sur le terrain, mais, par son inventaire et son étude architecturale méthodiques, ses comparaisons, il a abouti à une tentative réussie de restituer un urbanisme tel qu’il pouvait être vécu par ses usagers. En cela, quelles que soient les critiques qui peuvent être faites à ce type de travail, cet ouvrage témoigne d’une tentative réussie de montrer que des sites très (trop ?) fouillés et « usés jusqu’à la corde » peuvent encore faire l’objet de recherches de terrain fructueuses, à condition, bien entendu, d’être capable d’allier, d’une part, des qualités d’observation et d’analyse des vestiges architecturaux et, d’autre part, des capacités technologiques, mises ensemble au service d’une réflexion sur le vécu d’un paysage urbain et sa restitution. Ainsi, selon É. Follain les images en 3D ont plusieurs avantages : non seulement elles sont beaucoup moins chères qu’une maquette, mais elles sont aussi évolutives, à la différence d’un dessin traditionnel ou d’une maquette, qui sont figés. On peut en effet les modifier facilement en fonction des critiques ou de l’évolution des connaissances. Novatrice dans son organisation, l’enquête, à la fois ample et appuyée sur des observations minutieuses, fournit également tout le matériel archéologique nécessaire à la compréhension – et à la critique – des reconstitutions et propose de suggestives images tant de détail que d’ensemble. Abondamment illustrée et complétée par une bibliographie utile, elle est donc particulièrement réussie, surtout si l’on songe à l’état de dégradation et de perturbation de la documentation.

Claire Balandier

[1]. L’auteur de ces lignes a eu l’honneur de participer à cette mission de 1994 à 2001, chargée par Pierre Cabanes d’étudier et de publier l’enceinte urbaine d’Apollonia. Les résultats de ce travail, conduit en collaboration avec Ph. Lenhardt, architecte, et L. Koço (Institut archéologique de Tirana), qui devait donner lieu à une monographie, ont finalement dû être synthétisés dans deux chapitres d’Apollonia d’Illyrie 1. Atlas archéologique et historique, Études réunies par V. Dimo, Ph. Lenhardt, Fr. Quantin, Rome 2007 : cf. Cl. Balandier, L. Koço, Ph. Lenhardt, « Les fortifications d’Apollonia », p. 159-186 et Cl. Balandier, V. Dimo, L. Koço, Ph. Lenhardt, Fr. Quantin, « L’acropole d’Apollonia », p. 249-254. On trouvera aussi une synthèse sur les portes de la ville et sur les fortifications de l’Acropole dans les volumes III et IV des actes des colloques consacrés à l’Illyrie méridionale et l’Épire dans l’Antiquité, cf. note suivante.

[2]. L’Illyrie méridionale et l’Épire dans l’Antiquité. Actes du colloque international de Clermont-Ferrand (22-25 octobre 1984), P. Cabanes éd., Clermont Ferrand 1987 ; L’Illyrie méridionale et l’Épire dans l’Antiquité. II. Actes du IIe Colloque international de Clermont-Ferrand (25‑27 octobre 1990), P. Cabanes éd., Paris 1993 ; L’Illyrie méridionale et l’Épire dans l’Antiquité. III. Actes du IIIe colloque international de Chantilly, 16‑19 octobre 1996, P. Cabanes éd., Paris 1999 ; L’Illyrie méridionale et l’Épire dans l’Antiquité IV, Actes du 4e colloque international, Grenoble 1012 octobre 2002, P. Cabanes, J.-L. Lamboley éd., Paris 2004 ; L’Illyrie méridionale et l’Épire dans l’Antiquité V, Actes du Ve colloque international, Grenoble 8-11 octobre 2008, J.L. Lamboley, M. P. Castiglioni éd., Paris 2011.

[3]. Ce programme, coordonné par Jean-Luc Lamboley (Université de Lyon 2), Stéphane Verger (EPHE), et François Quantin (Université de Pau) a été élaboré sous la forme d’une collaboration entre l’École française de Rome et l’École française d’Athènes, dans le cadre de la Mission épigraphique et archéologique française en Albanie et de la convention avec l’Institut Archéologique de l’Albanie.

[4]. L’appellation « centre monumental » est usuelle, mais ne correspond à aucun centre proprement dit. Elle correspond seulement à la concentration de vestiges en un secteur plus fouillé que les autres, situé non loin de la porte Est de la cité. C’est le premier ensemble architectural d’édifices publics que rencontrent les visiteurs, qu’ils arrivent de la porte Est, Sud ou de l’Ouest de la ville.