Frankenstein and Its Classics. The Modern Prometheus from Antiquity to Science Fiction. – J. Weiner, B. Eldon Stevens, B. M. Rogers éds. – Londres : Bloomsbury, 2018. – XIV+273 p. : bibliogr., ill., index. – (Bloomsbury Studies in Classical Reception). – ISBN : 978.1.350.05487.5.

Le premier aspect positif de cet ensemble d’études (13) est de rappeler que, par son sous-titre, souvent méconnu, alors que c’est la règle dans les romans du XIXe siècle, que par son sous-titre donc : Le Moderne Prométhée, le roman de Mary Shelley (1818) concerne aussi l’Antiquité.

La première partie du volume montre bien toutes ses ramifications antiques. Longue est la liste des auteurs anciens qui, directement ou indirectement, ont influencé la romancière qui connaît fort bien ses classiques ainsi que la mythologie gréco-romaine : Eschyle, Lucrèce, Sénèque, Lucain, Plutarque (que la « créature » va très vite découvrir) et, surtout, Ovide.

Le sous-titre fait écho, sans doute, à l’appel de La Mettrie (1709-151) qui, en 1847, dans son Homme-machine, réclame un « Prométhée nouveau » La référence est évidente qui renvoie à un mythe, celui de Prométhée. Mais quel Prométhée ?

Fils du Titan Japet, révolté contre les dieux, Prométhée fait partie, avec Orphée, des héros les plus ancestraux de la Grèce, mais le mythe n’a cessé d’interpeller, au fil des siècles, les écrivains pour qui il représente celui qui n’a pas hésité à se ranger du côté de l’humanité souffrante, lui apportant, malgré l’hostilité des pouvoirs tyranniques et des idéologies obscurantistes, les indispensables progrès, matériel et moral. Dans une version primitive, rapportée par le poète grec Hésiode, Prométhée a été puni pour avoir réservé aux hommes la meilleure part des sacrifices au détriment des dieux qu’il a trompés en ne leur donnant que des os enrobés de graisse. Zeus décide alors de priver les humains de feu mais Prométhée, l’ayant dérobé aux immortels, le ramène sur terre. Pour le punir, Zeus offre d’abord à Épiméthée, le frère de Prométhée, Pandore, femme d’une merveilleuse beauté façonnée par Héphaïstos (Vulcain), qui répandit aussitôt de par le monde tous les maux enfermés dans une boîte dont elle était porteuse. Quant à Prométhée, Zeus l’enchaîne sur le Caucase, où un aigle venait chaque jour lui dévorer le foie.

Le thème, porté au théâtre par Eschyle, dans Le Prométhée enchaîné (470 av. J.-C.), nous montre en Prométhée une victime de la tyrannie divine qui accepte stoïquement son destin. On ne s’étonnera pas de voir, chez les Pères de l’Église (Tertullien, Augustin), l’assimilation du Caucase au Golgotha et en Prométhée une préfiguration du Christ. C’est une telle interprétation qu’on retrouve à l’époque de Mary Shelley chez des écrivains chrétiens comme Joseph de Maistre (Les Soirées de Saint- Petersbourg, 1829) ou Prosper S. Ballanche (Orphée, 1827-1829). Pour Edgar Quinet (Prométhée, 1838), l’histoire de Prométhée, « figure de l’humanité religieuse », occupe une place de choix entre Job et… Faust.

En fait, le XIXe siècle hésite entre un Prométhée rédempteur des hommes et un Prométhée symbole de la révolte contre Dieu. Le thème varie au gré des circonstances politiques. Il n’est pas indifférent de constater que Byron , dans son Ode à Napoléon, 1814 et dans son Prométhée,1816, assimile Prométhée à Napoléon cloué sur son rocher à Sainte-Hélène, Hugo ,dans William Shakespeare, 1864, aux proscrits et Michelet, plus largement, à la liberté contre l’arbitraire (La Bible de l’Humanité, 1864).

C’est en chantre de l’humanisme athée que le voit Percy Shelley, dans son drame lyrique Prométhée délivré (1820). Celui qui détrône Zeus, tyran dont le pouvoir a engendré le Mal. Mal dont triomphera, à la fin du quatrième acte, Prométhée, symbole de l’homme nouveau.

Mais il est un autre aspect de Prométhée que soulignent aussi les contemporains de Mary Shelley, celui qui transforme la nature par son travail ingénieux et productif qui permet à la science de triompher des faux prophètes. Le jeune Marx, dans son Avant -Propos de la version publiée en 1841, à Berlin, de sa « Dissertation de doctorat sur Démocrite et Épicure », ira même jusqu’à voir dans Prométhée « le premier martyr du calendrier philosophique » et « l’ennemi de tous les dieux du ciel et de la terre qui ne reconnaissent pas la conscience humaine comme la divinité suprême. »

L’époque de Mary Shelley a donc été fascinée par la figure du Titan déchu Prométhée. Bien plus, deux des êtres qui lui sont les plus chers, Shelley et Byron, ont écrit sur Prométhée, avant la conception du roman pour celui-ci, après sa première publication, pour celui-là. Il est évident, apparemment, que le sous-titre provient totalement de Percy. Apparemment.

Car il est un autre Prométhée, auquel sans toutefois renoncer à ces aspects du mythe, que fait allusion Mary Shelley. Il n’apparaît que dans des légendes plus tardives. Ovide (Les Métamorphoses, 8 ap. J.-C.), suivi, dans un mode satirique par Lucien de Samosate (Prométhée ou le Caucase, IIème siècle ap. J.-C.), raconte que « le fils de Japet, ayant mêlé la terre aux eaux d’un fleuve, l’a modelée à l’image des dieux maîtres de l’Univers. » Ainsi de ce limon est né l’homme, et la terre « naguère grossière et informe, revêtit par cette métamorphose des figure d’hommes jusqu’alors inconnues ». Par ce trait le Titan s’apparente à Pygmalion. L’idée se retrouvera   dans le Prométhée de W. Von Schlegel (1797).

Ce faisant Prométhée devient l’égal du Dieu de la Bible («  Alors Dieu modela l’homme avec de la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant. », Genèse, 2, 4b).

Ainsi donc, en s’emparant d’un thème prégnant chez ses proches et que Beethoven avait magnifié en 1800, la romancière sans négliger l’aspect inventif du Titan (le savant Frankenstein), son souci de venir en aide à l’humanité libérée du joug divin(la création artificielle) et le châtiment de son audace (les malheurs de Frankenstein), la romancière, donc, insiste sur un aspect moins connu et moins présent, celui du démiurge. Frankenstein, moderne Prométhée, moderne et non nouveau, puisqu’il a recours aux ressources de la science, a défié l’ordre naturel des choses et donc doit être châtié.

Cet aspect de Prométhée doit être mis uniquement au crédit de Mary Shelley, qui avait lu Ovide dans la traduction de John Dryden (1631-1700). On peut donc dire, à bon droit, que derrière un sous- titre, suggéré, trouvé, imposé (on choisira l’adjectif qui convient) par Percy Shelley, se trouve un autre sous-titre dont elle peut légitimement revendiquer la maternité. Son Prométhée n’est plus enchaîné, pas même mal (voir le Prométhée mal enchaîné d’André Gide, 1899), il n’a pas trompé les dieux. Mais, chose plus grave, il s’est substitué à eux.

Mais ce faisant –et c’est un nouveau paradoxe –il a suivi, en devenant chimiste, la voie des alchimistes du passé, ceux qui, comme Paracelse, tentèrent, à partir, d’éléments premiers, de créer la matière vivante. Mais Victor n’est que la Créature de Mary Shelley, dont le père avait pour ami Humphry Davy (1778-1829), un des plus célèbres chimistes de son époque ; Mary, qui connaissait les expériences de Giovanni Aldani, le neveu de Luigi Galvani (1737-1898). Celui-ci, en mars 1803, avait branché une batterie sur le corps encore chaud d’un criminel, Forster, qui venait d’être exécuté à Newgate. Quant à Percy, il était friand d’expériences sur l’électricité et rêvait d’un immense cerf-volant qui capturerait la foudre. Pourtant, par une étrange ironie, c’est le cinéma qui devait avoir recours à l’électricité pour créer, grâce à un dispositif capturant la foudre, la Créature ! Cinéma dont on trouvera des échos dans ce volume (pp.42-44). On regrette que l’article de Matthew Gumpert qui renvoie au mythe hésodien de Pandora ne mentionne guère la belle adaptation cinématographique du mythe modernisé par Albert Lewin en 1961 : Pandora (Pandora and the Flying Dutchman).

Mary Shelley, comme toute son époque, connaissait les travaux de Benjamin Franklin. Au chapitre II de son roman, le jeune Victor (il a quinze ans) qui a vu, avec étonnement, la foudre s’abattre sur un arbre et le calciner totalement, apprend par un physicien, opportunément présent, l’explication du phénomène («  Il se mit à nous exposer une théorie qu’il avait établie sur l’électricité et le galvanisme »). Pourtant la romancière est avare de précisons lorsqu’elle nous raconte, au début du chapitre V, la naissance de la Créature : « Je rassemblais autour de moi les instruments qui devaient me permettre d’insuffler l’étincelle de la vie dans cette chose inerte qui gisait à mes pieds. »

La seconde partie emporte moins l’adhésion, qui cite Apulée, Aristote et Lucrèce ainsi que des développements artistiques assez énigmatiques, il faut bien l’avouer. Le renvoi au film de Ridley Scott, Prometheus, paraît bien artificiel mais il faut dire que le film de Scott est si obscur qu’on pourrait lui faire dire tout ou presque !

En revanche, la liste des œuvres de fiction sur le thème, placée en fin de volume (pp.228-237), est très intéressante. On y retrouve des classiques (A. Villiers de l’Isle Adam, H. G. Wells, K. Capek, Lovecraft, O. Stapledon, P.K. Dick) mais aussi des auteurs moins connus, sauf des passionnés de SF, ou, en tout cas, inattendus pour cette thématique : Lester Del Rey, C.L. Moore, O. Scott Card.

La liste des films qui suit n’a pas la prétention d’être exhaustive (qui le pourrait ?) mais donne les principaux titres depuis les classiques de James Whale (1931 et 1935) jusqu’à la parodie de Mel Brooks (1974) en passant par le cycle de la Hammer (1957-1974). Une copieuse bibliographie termine cet intéressant ensemble qui ouvre des perspectives originales.

Claude Aziza, Université de la Sorbonne Nouvelle, Paris II

Publié en ligne le 11 juillet 2019