Freu (Chr.), Les figures du pauvre dans les sources italiennes de l’Antiquité tardive. – Paris : De Boccard, 2007.- 657 p. : bibliogr., index. – (Collections de l’Université Marc Bloch : Etudes d’archéologie et d’histoire ancienne). – ISBN : 2.7018.0217.6.

L’ouvrage de Christel Freu s’inscrit dans un courant de réflexion sur la pauvreté dans l’empire romain tardif, représenté notamment par deux ouvrages récents : celui de Valerio Neri (I marginali nell’Occidente tardoantico : poveri, «infames» e criminali nella nascente società cristiana, Bari, 1998) et celui de Peter Brown (Poverty and Leadership in the Later Roman Empire, Londres, 2002).
L’intérêt de cette somme est de préciser et de nuancer les études antérieures sur la pauvreté, à travers une analyse serrée et fine du vocabulaire. Le champ d’étude retenu se limite à l’Italie, du IVe au VIe siècle. Ce choix donne une certaine cohérence au corpus documentaire, composé de sources essentiellement littéraires et juridiques. Les sources chrétiennes constituent l’essentiel de la documentation, en particulier Ambroise de Milan et Grégoire le Grand, les « deux plus grands évêques italiens […], exemples les plus achevés de (cette) synthèse entre Romanitas et Christianitas » (p. 575). Si Ambroise de Milan représente une grande part du corpus, (à lui seul 33% des occurrences), dans l’exhaustivité de son dépouillement des sources, Christel Freu prête également attention à des textes chrétiens moins retenus par l’historiographie (Pierre Chrysologue, Maxime de Turin, …).
Le « pauvre » et son identité constituent le point de départ de cette recherche quantitativement impressionnante (près de 2 400 occurrences de mots désignant les pauvres, près de 750 occurrences de mots désignant la pauvreté, répertoriées et analysées ; 575 pages de texte ; un copieux index des sources et une bibliographie imposante, p. 603-652). La réflexion s’élargit ensuite à une histoire des représentations, cadre indispensable à une telle entreprise (p. 10). L’auteur insiste surtout sur les continuités : continuités dans le vocabulaire employé, les représentations identitaires et les pratiques sociales.
Sa démonstration s’articule en trois parties : l’analyse du vocabulaire, notamment des antonymies lexicales, en particulier dives/pauper (p. 21-236) ; la place des pauvres dans la société (p. 237-451) ; enfin les pauvres et la pauvreté dans la pensée tant païenne que chrétienne (p. 453-569).
Le problème de la classification, de la catégorisation sociale, est abordé dans un premier temps. Les termes latins pour riches et pauvres recouvrent une grande diversité de situations, et les différentes antonymies lexicales changent en fonction du type de texte, du contexte de production et du statut de l’auteur. Toutefois, Christel Freu met en évidence dans la qualification d’un pauvre ou d’un riche, l’importance de la notion de relation : leur définition tient plus à une attitude qu’à une catégorie sociale nettement déterminée. Pauvres et riches se confèrent mutuellement une identité par leur interaction sociale. Ainsi les pauvres sont soit assistés, soit opprimés, les riches, soit des oppresseurs, soit des donateurs. La place des pauvres au sein de la communauté, leur situation par rapport au corps social, notamment à travers les notions d’exclusion et de marginalité, est également évoquée. Là encore, le rapport qu’entretient la communauté avec ‘le pauvre’ est mis en évidence à travers une forme d’échange spécial, le don. Dans le discours, le moment même de l’aumône constitue une exclusion du pauvre qui concrétise par un geste (tendre la main) son altérité sociale : les autres fidèles deviennent tous alors des donateurs potentiels.
Dans un deuxième temps, l’auteur cherche à mieux cerner les realia par un examen minutieux de l’identité sociale de ces « pauvres ». Trois thèmes servent de grille d’interprétation : le rapport entre la plèbe et les ‘pauvres’, posant donc le problème de leur marginalité par rapport au corps social ; les « conditions pauvres », à partir de l’étude des « métiers pauvres » et du critère de la dépendance et de l’isolement social ; enfin, l’assistance. L’étude d’un « discours paupériste » chrétien (expression utilisée par Peter Brown et Jean-Michel Carrié) s’attache particulièrement à la figure du mendiant, dans tous ses aspects. Le moment de l’aumône est central dans la construction de cette figure littéraire ; l’étude du corps du pauvre, un corps « tourné vers l’aumône », corps souffrant qui manifeste son statut de victime, et de la mendicité comme « métaphore des situations de pauvreté » (p. 390-415) est riche d’enseignements. La distorsion entre le discours et les réalités de l’assistance est bien soulignée : les assistés sont surtout des appauvris, qui sont parfois loin de l’indigence ou de la misère, car issus des strates supérieures et tombés dans l’impossibilité de maintenir un niveau de vie qu’ils ont perdu pour des raisons diverses.
Dans la troisième partie sont évoqués les regards sur la pauvreté, tant païens que chrétiens. L’auteur souligne la diversité des influences (essentiellement le stoïcisme et le modèle biblique), jusque dans leur concurrence, sur la construction du concept de pauvreté, une pauvreté ambivalente. Le titre de cette troisième partie « Paupertas media est : la pauvreté entre crainte et idéal » résume également bien l’attitude partagée devant un statut social à la fois redouté dans le présent et encouragé dans la perspective chrétienne du salut.
Les apports de cette somme sont avant tout méthodologiques. L’étude lexicologique serrée qui est menée par l’auteur, aboutit à des conclusions de portée générale sur la société tardive et sur la conception qu’en avaient les chrétiens. Elle plaide pour une étude linguistique des oppositions lexicales, à travers les antonymies (p. 56-68), notamment « L’étude de chaque opposition dans son contexte aide à distinguer, quand cela est possible, entre le type de la disjonction exclusive et celui de l’incompatibilité logique et de déterminer si la dichotomie est ou non une représentation complète du corps social. Cet outil linguistique permet de nuancer et de mieux appréhender les constructions binaires de la pensée : une idée complexe de la pauvreté s’en dégage. Celle-ci est tantôt la marque d’un véritable statut, d’une appartenance à une classe, quand le pauvre est opposé, tel l’humilior, au riche dans une alternative exclusive. Le pauper, en d’autres cas, est un élément marginal du peuple, souvent proche de la figure symbolique du mendiant ; comme tel, d’ailleurs, il peut parfois appartenir au peuple des humiliores, parfois en être exclu » (p. 61).
Christel Freu s’attache à montrer que la perception de la pauvreté par les chrétiens découle plus d’une phénoménologie sociale que d’une sociologie. Le corps social est représenté comme un corps dynamique, où le rôle social, déterminé par l’action réciproque des individus, est majeur (en particulier p. 229‑231 ; p. 451). Cette relation aux autres est aussi construite par le discours des évêques chrétiens, qui puisent dans un lexique conservateur, pour encourager un idéal de société chrétienne. Outil de description de la société tardive : les riches et les pauvres, les puissants et les opprimés, cette description binaire est assez classique, même si elle s’appuie aussi sur un schéma de pensée biblique. Les Écritures, source des sources chrétiennes, sont d’ailleurs essentielles pour l’expression des rapports de force et la description de l’oppression des plus faibles. Les riches sont généralement vus de façon négative : comme des oppresseurs, plus souvent que des donateurs.
Les attitudes respectives de l’État et de l’Église sont également abordées dans leurs rapports aux pauvres. L’État laisse en effet une place majeure à l’Église, en tant qu’institution, dans l’assistance aux pauvres, à partir de Constantin. Surtout l’étude des deux champs d’action principaux du pouvoir que sont d’une part la fiscalité, d’autre part la justice, met en évidence l’apparition d’une catégorie qui dépasse celles des riches et des pauvres : la catégorie des potentes, des puissants.
Le discours chrétien n’est cependant pas forcément replacé dans son épaisseur chronologique : l’auteur fait certes remarquer que du IVe au VIe s., la cité se transforme, les élites curiales disparaissent, alors que montent en puissance les ‘puissants’ : fonctionnaires d’État, hommes d’Église, aristocratie sénatoriale. De même la confrontation aux realia, perceptibles par d’autres sources (archéologiques, papyrologiques, ou d’autres sources littéraires) est peu fréquente, sans doute en raison de sa difficulté même. Il n’en reste pas moins que la densité et la richesse de l’ouvrage en font un outil indispensable pour les chercheurs s’intéressant à l’Antiquité tardive.

Camille Gerzaguet, Hélène Ménard