Galien, Tome IV : Ne pas se chagriner, Texte établi et traduit par V. Boudon-millot et J. Jouanna, avec la collaboration d’A. Piétrobelli. – Paris, Les Belles Lettres, 2010, LXXX+210 p. – ISBN : 978.2.251.0556.0.

Les lecteurs de la REA connaissent certainement la redécouverte spectaculaire d’un nouveau manuscrit de Galien, le Vlatadon 14 par A. Pietrobelli et, dans ce manuscrit, sur microfilm, l’identification aux fol. 10 v -14 v d’un traité perdu de Galien par V. Boudon-Millot, et son édition princeps de 2007 dans La science médicale antique. Nouveaux regards. Études réunies en l’honneur de Jacques Jouanna, Paris, Beauchesne, p. 73-123. J. Jouanna en procure ici, avec V. Boudon-Millot, une nouvelle édition munie d’un très riche commentaire, qui a pu profiter non seulement de l’aide d’A. Pietrobelli, mais aussi de la traduction commentée, encore inédite, de V. Nutton (elle-même réalisée avec l’aide d’I. Garofalo, E. W. Handley, A. Lami, D. Leith et A. Roselli, dont certains ont publié des études séparées— toutes ces contributions sont signalées dans l’édition), et enfin des observations d’A. Anastassiou et d’A. Guardasole, réviseurs attentifs et si compétents. C’est donc le résultat, très rapidement publié, d’un extraordinaire travail, à la fois collectif et individuel, rendu possible par la vitalité des contacts entre certains des meilleurs spécialistes de la médecine grecque antique. Signalons la parution ultérieure d’une traduction anglaise du texte ici édité dans Early Christianity, vol. 2, 2011, p. 110–129, sous le titre « Galen : ‘On the Avoidance of Grief.’ », par C. K. Rothschild, and T. W. Thompson.

L’édition et le commentaire de cet inédit apportent un très grand nombre de nouveautés (résumées partiellement p. LXII-LXIII) notamment pour la connaissance de l’ecdotique et des bibliothèques dans la Rome impériale, mais aussi sur la vie et l’oeuvre de Galien luimême, sur les cabinets médicaux de son temps et sur l’histoire et la topographie de Rome (voir par ex. p. 74 les remarques critiques sur certaines interprétations du texte pour situer la Domus Tiberiana), ou encore sur divers auteurs (Didyme, Panétius, Musonius). On y trouvera aussi un grand nombre de notes lexicologiques nouvelles (entre autres exemples, voir la belle restitution d’un ???d?? inconnu des dictionnaires, § 44, p. 15, l. 2, avec la note) ainsi que des mises au point sur divers aspects très variés (ainsi sur l’atticisme, à propos de l’expression ???? ?tt????e??, p. 83-85, sur la longueur des publications, p. 93-95, sur le mot ?p?µ??µa et le rôle de la remémoration dans l’écriture, p. 95-97, etc.: il est dommage qu’un index rerum ne permette pas de repérer facilement tous ces renseignements précieux, qui risquent d’échapper à l’attention des philologues et archéologues qui, bien à tort, ne liraient pas l’ensemble de cette édition).

Le titre grec proposé par J. Jouanna est ?e?? ???p?s?a?, mot jusqu’ici non attesté, mais proche des formes fautives du manuscrit (cf. p. 27-29), et non ?e?? ???p?a?, titre attesté ailleurs chez Galien et qui avait été retenu pour cette raison par V. Boudon-Millot dans son édition. Quoi qu’il en soit, le traité s’inscrit dans une tradition ancienne de la philosophie morale sur la « problématique du chagrin », appliquée au cas particulier de Galien après l’incendie de Rome de 192, qui a détruit une grande part de ses outils de travail. Son rôle chez Galien, déjà connu par divers traités et allusions, est très bien étudié p. XXXIX-LVIII. Un contexte plus large a été décrit par C. Lévy, BAGB, 2011, p. 198-210 (comparaison avec les Tusculanes de Cicéron). Les origines de cette problématique remontent loin, comme on le voit par une remarquable citation d’Euripide (964 Jouan-Van Looy, 814 Mette) qu’utilisent aussi Cicéron et Plutarque (§ 52, cf. p. 139-142), et l’on devrait peut-être mentionner aussi la t???? ???p?a? d’un Antiphon selon [Plutarque], Vie des dix orateurs 833C = DK 87A6 (avec la note rapprochant Platon, Philèbe). À Antiphon sont aussi rapportées différentes anecdotes sur ce thème, notamment sur l’inutilité du souci pour des biens que l’on n’utilise pas (B54), et sur les soucis liés à l’amour et à l’affection (B49). Mais il s’agit surtout d’une problématique développée dans les philosophies hellénistiques, et notamment stoïcienne (peut-être l’introduction aurait-elle pu préciser encore l’étude du rapport entre la terminologie de l’école stoïcienne et celle qu’emploie Galien).

Dans la première partie de la lettre (adressée à un destinataire anonyme), cependant, cette problématique n’est pas encore abordée, comme Galien le reconnaît lui-même. Il veut d’abord susciter par différents moyens rhétoriques, et en particulier par une gradation savamment organisée, chez son lecteur, « un sentiment de chagrin [ajoutons: et de profonde admiration pour les outils de travail qu’il s’était confectionnés avant l’incendie], pour mieux montrer sa propre capacité à le surmonter » (p. 75), conformément à ce que J. Jouanna qualifie plus tard à raison d’« irrémédiable égotisme » (p. 113). Dans une seconde partie, Galien annonce deux réponses à la surprise de son interlocuteur face à son absence de chagrin. J. Jouanna s’interroge sur l’absence de la seconde réponse annoncée au § 39 (p. 114: « il n’y a pas, semble-t-il, de seconde réponse »), mais il note p. 136 à propos du § 51: « il aborde, en fait, ce qui est la seconde réponse ». Galien commence par raconter deux anecdotes relatives au détachement d’Aristippe à l’égard de l’argent. Des textes parallèles existent, et la comparaison est faite par J. Jouanna, qui admire chez Galien, de façon peut-être excessive, « la rigueur dans la formulation mathématique d’un processus éthique » (p. 123). Puis, avec le même souci de la gradation qui caractérise tout le traité, sont proposés les modèles de Cratès, Diogène et Zénon, avant que Galien en revienne à son cas personnel (§ 46, puis surtout 50b, passage le plus touchant, peut-être, car Galien y énumère à nouveau ses pertes avec une émotion nuançant quelque peu le détachement qu’il revendique et donnant à sa « grandeur d’âme » [µe?a??????a, bis] une touche très humaine). On se rend compte alors que l’incendie de Rome, évoqué dans la première partie, n’était qu’une petite affaire comparée aux malheurs qui peuvent menacer Galien et son interlocuteur, sous le règne de Commode (dont le nom est restitué de façon quasi-certaine au § 54), et Galien explique comment il se prépare depuis longtemps à ceux-ci, en « entraînant [ses] représentations à la perte de tout ce [qu’il] possède » et à l’exil (§ 54-55). En fait, c’est à l’éducation-même reçue de son père que remonte cet apprentissage, comme il l’explique ensuite dans un passage très proche d’un autre traité. Cela ne l’empêche pas, explique-t-il dans une sorte de « seconde fin » qui relance l’intérêt (p. 167), de tout faire pour éviter les sources de chagrin, en particulier en ce qui concerne la santé du corps et de l’âme, et de demander à Zeus de les éviter, contrairement à Musonius Rufus (§ 73: on apprend à cette occasion que la fameuse prière d’Epictète, Entretiens 1, 6, 37 « Et maintenant, Zeus, envoie-moi le malheur que tu voudras », remonte à son maître).

Le texte est établi et traduit avec la plus scrupuleuse attention, et, après celles de V. Boudon-Millot, J. Jouanna propose encore de très nombreuses corrections palmaires dans la restitution de formes ou de phrases incohérentes dans le manuscrit. Le copiste de la partie du manuscrit qui donne le traité (10 v -14 v ), comme A. Pietrobelli l’a prouvé, est le médecin Andreiômenos, au XV e siècle, et il travaillait manifestement dans un cadre collectif. Il y a de nombreux passages qui n’étaient plus compris, ou qui étaient mal compris. Certaines fautes remontent très vraisemblablement à un état antérieur du texte, recopié scrupuleusement par ce médecin. On pourrait peut-être à cet égard être plus affirmatif que l’éditeur (p. LXVIII): comment un médecin cultivé travaillant au xénon du Kral aurait-il pu, par exemple, écrire Ἀβυστακινεῖν au lieu d’Ἀριστοφάνει ? Ou introduire les fautes dans le titre ? Établissement du texte et traduction sont justifiés dans des notes extrêmement précises et détaillées (parfois même trop détaillées, peut-être, avec quelques paraphrases peu utiles, et quelques répétitions, mais le raisonnement ayant conduit l’éditeur est ainsi entièrement exposé) réunies en petits caractères p. 28-191 en un commentaire suivi.

Quelques remarques de détail sur l’établissement du texte. § 11 et 12 (p. 5 l. 9 et suiv.). Pour ce passage, comme pour d’autres, « il faut attendre d’avoir la possibilité d’examiner directement le manuscrit » (p. 46), et l’on ne peut que souhaiter que les autorités en possession du manuscrit en permettent l’accès aux savants. Les restitutions sont indiquées dans des parenthèses, mais comment comprendre:τ(ῆς δ…….) (l. 12) ῆς δ  est-il restitué, et sur quelles bases ? Peut-on restituer « (Revenu) » dans la traduction sans rien restituer dans le texte (il faudrait introduire une des suggestions d’Anastassiou, mentionnées seulement p. 46) ? § 16 (p. 7, l. 4). Le sens auquel aboutit J. Jouanna reste très hypothétique et l’on est tenté de choisir plutôt les cruces proposées par V. Nutton. § 42 (p. 14, l. 5). Les ajouts <σὺ> et <ἕνα> ne semblent pas s’imposer. § 58 (p. 19 l. 2). L’expression δι᾽αὐτὰς κἀκείνας « grâce à ces vertus elles-mêmes » peut-elle être conservée telle quelle ?

La traduction est remarquable de précision et de justesse. § 1 (p. 2, l. 2-3). Le traité distingue pour commencer trois sources de l’absence de chagrin, askèsis, logoi et dogmata, traduites ainsi : « quel exercice, quels discours ou quelles conceptions… ». L’emploi au singulier du mot exercice est ici un peu surprenant; il s’agit plutôt d’un ensemble d’exercices (« quel entraînement » ? Cf. le pluriel employé p. XL). Plutôt que de « discours » — mot peu clair en français, ne peut-on penser à des « entretiens » ou des « traités » (ce qui est la traduction de logos dans le titre) ? Une note commente en détail le choix de « conceptions », préféré ici à « doctrines », mais « doctrines » est la traduction proposée du texte parallèle du De propriorum (cité p. 29), et le mot « théories », qui conviendrait peut-être le mieux, est employé p. XL. § 4 (p. 3, l. 4). Plutôt que « non pas de ce que l’on m’ait vu », « non pas tant de ce que l’on m’ait vu ». § 14 (p. 6, l. 15). Le sens dans la phrase de « mais même la paragraphos » n’est pas clair: supprimer « mais » ou ajouter « mais pour qu’il ne manque même pas la paragraphos » ? § 16 (p. 7 l. 5). Le sens de ἃ φανερῶς <οὐκ> ἦν οὗπερ ἐγέγραπτο (traduit « qui manifestement n’étaient pas de l’auteur auquel ils étaient attribués ») reste peu clair. § 55 (p. 18 l. 7). Il serait peut-être préférable de ponctuer d’une virgule aprèsκλασθῆναι  et de rattacher le participe restitué προσδόκησας au verbe principal: la perte des biens est une conséquence de l’exil, et l’exercice spirituel consiste à se préparer psychologiquement même à l’exil (voir phrase suivante et p. 146). § 58-59 (p. 19, l. 3 et 7-8). Peut-on comprendre différemment le raisonnement délicat concernant la citation d’Euripide sur la praemeditatio malorum ? Si τοῦτο renvoie au τοῦτο du § 57, il désigne alors l’exercice des représentations (ἀσκεῖν… τὰς φαντασίας… τῆς ψυχῆς μόνον οὐ καθ᾽ἑκάστην καιροῦ ῥοπήν), plutôt que « la conduite (morale) » en général ou une « attitude philosophique faite de justice et de tempérance » (p. 151): le père de Galien s’y est exercé sans fréquenter les philosophes, « en s’entraînant dès l’enfance aussi bien dans le domaine de la vertu (?at? t?? ??et??: on suivra J. Jouanna dans sa défense du texte) que dans son métier d’architecte dans les occasions dans lesquelles il eut, lui, à le faire d’abord(ἐν οἷς καὶ αὐτὸ ἐκείνῳ ἦν πρῶτον) » plutôt que « domaines (scil. la vertu et l’architecture) dans lesquels la conduite (morale) était aussi, aux yeux de cet homme-là, primordiale ». § 62 (note p. 154). « N’éprouver ni douleur ni chagrin »: cf. en effet la condamnation plus nette des Épicuriens, mais comparable, chez Plutarque, Non posse 1091B. Voir les excellentes remarques des p. 161-165 sur un passage ultérieur plus explicite. § 65 (note p. 158). La critique du loisir a un aspect traditionnel (cf. déjà Euripide, Hippolyte, 373-387).

Quelques détails. P. 5: écrire Aristarcheia (cf. p. XXIV). P. 50: ne faut-il pas écrire « Callinus » (comme Atticus, etc.) ? P. 65: corriger l’inversion « ἔξωθεν par » remplacer « hormis des livres » par « hormis les livres ». P. 111: le texte des manuscrits τοῖς ἑτέροις (corrigé à juste titre) signifie non pas « à d’autres » mais « aux autres ». P. 139: lire « étonnante » et non « étonnant ».

Paul Demont