Gardens of the Roman Empire. – W. F. Jashemski et al éds. – Cambridge : University Press, 2018. – XXXVI+617 p. : bibliogr., index, ill. – ISBN : 978.0.521.82161.2.

L’ouvrage tant attendu qui rend hommage à W. Jashemski[1], disparue en 2007, voit le jour grâce à un travail collectif qui résulte d’un projet de longue haleine : celui de publier une synthèse novatrice qui comble une lacune de l’Histoire ancienne sur le jardin romain, ainsi que mettre en lumière une discipline récente dont la connaissance du grand public reste limitée. Avec cet ouvrage, c’est donc le travail auquel W. Jashemski a consacré toute sa vie qui voit le jour, complété par ses collègues K.L. Gleason, K.J. Hartswick, A.‑A. Malek et une équipe internationale de chercheurs. Cette synthèse, au titre ambitieux, se présente en un volume dense de 617 pages, abondamment illustré. L’ouvrage est structuré en trois parties et réunit les contributions en anglais de 15 auteurs. Il s’inscrit dans une vaste historiographie des jardins[2], mettant en lumière aussi bien l’histoire, que l’histoire de l’art ou l’archéologie. Les principaux types de jardins avec leurs caractéristiques sont abordés dans la première partie (8 chapitres), la seconde porte sur le jardin à travers l’art et la littérature (5 chapitres), la troisième sur la conception des jardins (4 chapitres avec une conclusion). L’ensemble donne une vraie unité à l’ouvrage, pourtant exhaustif. Les chapitres sont longs, ils proposent tous de véritables synthèses thématiques. Un résumé au début de chacun d’entre eux aurait sans doute permis de faciliter la lecture et la consultation. Cependant, chacun rend compte d’une mine d’informations, aussi bien pour les spécialistes que pour les étudiants, avec des références bibliographiques nombreuses.

La première partie s’intéresse aux différents types de jardins du monde romain, dans le contexte privé ou public. C’est E. Morvillez qui réalise la longue et très documentée synthèse concernant les jardins de domus (chap. 1), dont les exemples ne manquent pas, dans laquelle l’auteur s’intéresse à la conception, au désir et à la quête de jardin entre le Haut-Empire et l’Antiquité tardive. À cette époque, le jardin loin de s’éteindre révèle alors la persistance des formes mais aussi une mutation de sens. K.J. Hartswick entreprend ensuite l’étude des jardins de villas (chap. 2), reflet d’un mode de vie pour l’élite romaine. Il rappelle la passion des Romains pour les jardins luxuriants, à l’image des différentes villas du littoral campanien, le désir des propriétaires de transformer la nature et les tentatives mises en œuvre dans le jardin pour l’apprivoiser. Ce chapitre est complété par celui de E. Macaulay-Lewis sur l’archéologie des jardins dans la villa romaine (chap. 3). Il rejoint l’analyse d’Hartswick quant à l’exercice du contrôle sur la nature, une nature manipulée qui permet aux propriétaires de parvenir à leur objectif. L’auteur propose une étude détaillée de la villa de Settefinestre, de celle des Papyrus à Herculanum, ou des villas et résidences impériales, même en milieu urbain. W. Jashemski se penche quant à elle sur la question des jardins de rapport (chap. 4) – jardins potagers, vignobles, vergers, jardins horticoles – qui supportent l’économie et la vie quotidienne. Jashemski s’appuie sur les textes des auteurs anciens qui corroborent les résultats de ses propres fouilles dans la région du Vésuve et apporte de nouveaux éléments pour les provinces de l’Empire. Pour le contexte public, M. Carroll s’applique à dresser le bilan des connaissances pour les jardins de temple et les bosquets sacrés (chap. 5), réaffirmant que depuis longtemps avant les Romains, dieux et jardins sont associés. Elle fait le point sur les exemples de sanctuaires plantés, connus par les textes et l’archéologie, surtout à Rome, mais à travers tout l’Empire, rappelant que le peu de fouilles avérées tient au fait que les fouilleurs se soient concentrés davantage sur les bâtiments que sur l’environnement des temples. J. DeLaine (chap. 6) examine les jardins de bains et de palestres. Dans ces lieux, les jardins plantés semblent désormais attestés, notamment à travers les exemples des thermes impériaux, mais révélés davantage par la littérature que par l’archéologie. L’auteur évoque le décor des bains publics ou privés qui s’inspire également des thèmes du jardin, aussi bien dans la domus que dans la villa. Des exemples de palestres indépendantes dans le monde romain, directement héritées des gymnases grecs, prennent aussi la forme de jardins. La contribution de M. Carroll (chap. 7) vient compléter celle de DeLaine en retraçant l’évolution du gymnase grec, puis romain jusqu’à la palestre, avant d’en venir aux scholae. Elle cite les exemples les plus représentatifs de l’Empire, rappelant que l’idée grecque du jardin dans un lieu d’apprentissage collectif est reprise par la civilisation romaine. Enfin J. Bodel nous apprend comment reconnaître le jardin d’une tombe romaine (chap. 8), en évoquant les problèmes de terminologie dans les textes. Dans un appendice, l’auteur propose un tour d’horizon des jardins de tombes romaines à travers tout l’Empire.

La deuxième partie de l’ouvrage s’intéresse à ce que l’art et la littérature nous révèlent des jardins, d’abord à travers les textes anciens, grecs, puis latins, ensuite à travers les fresques, les mosaïques et la sculpture de jardin qui souvent se présentent comme un tout cohérent au regard d’un programme décoratif qui connecte ces différents éléments. A. R. Littlewood met donc en lumière les témoignages des auteurs grecs sur les jardins romains (chap. 9), de l’Occident classique jusqu’aux jardins byzantins. Il examine les Géoponiques, seul manuel grec d’agriculture qui soit parvenu jusqu’à nous, riche d’informations applicables au jardin. Dans la tradition littéraire latine, les descriptions de jardins sont très fréquentes comme l’évoque ensuite K.S. Myers (chap. 10), aussi bien dans les traités d’agriculture, dans la poésie, que dans la littérature impériale. L’auteur ne s’intéresse qu’à une sélection bien connue et très réduite de descriptions littéraires de jardin, notamment les textes de Pline le Jeune. En ce qui concerne les fresques de jardins, B. Bergmann (chap. 11) distingue les jardins peints à proprement parler, des représentations miniatures aux pièces en trompe l’œil avec leurs jardins fictifs, des autres sujets représentés dans le décor de jardin : paysages, animaux et scènes de chasse, divinités et mythes avec une place particulière faite à Vénus. Elle rappelle que chaque scénario est unique et que ces jardins peints représentent des jardins idéaux. Depuis le travail de Jashemski dans ce domaine, de nombreux autres exemples ont été mis en lumière et la Gaule fait figure aujourd’hui de province la mieux documentée, notamment grâce au travail d’A. Barbet[3]. Cependant, cette mode, très populaire en Italie, ne reçoit pas le même engouement dans toutes les provinces de l’Empire, l’Espagne et l’Afrique lui préférant les pavements mosaïqués qui mettent en scène la nature et qu’A.-A. Malek examine dans le chapitre 12. À l’image de la mosaïque découverte dans la maison de la Jonchée, à Caesarea de Maurétanie, nombreuses sont les mosaïques participant au programme décoratif de luxueuses demeures urbaines, qui nous imprègnent du sentiment de la nature. L’auteur évoque donc la dimension immersive de ces pavements, fréquents en Afrique du nord, mais pourtant connus ailleurs dans d’autres provinces de l’Empire comme l’atteste la mosaïque de Lycurgue découverte en Gaule sur le site de Sainte-Colombe à Vienne. Pour finir, K.J. Hartswick insiste sur la difficulté d’identifier avec certitude les sculptures de jardin (chap. 13), compte tenu des multiples déplacements qu’ont pu connaître ces décors jusqu’au moment de leur découverte. Malgré ces lacunes, qui laissent la place à de futures perspectives de recherche, Hartswick démontre à travers d’abondants exemples de jardins mis en scène par la sculpture, surtout pour les maisons et villas de la région du Vésuve, la vraie fascination qu’avaient les Romains à scénographier le jardin grâce au décor sculpté.

La troisième partie, intitulée « Faire le jardin », présente des considérations plus techniques sur la façon de construire un jardin romain sous l’Antiquité. Le chapitre 14 de K.L. Gleason et M.A. Palmer, définit le lieu davantage comme un espace construit que planté (enclos, terrasses, terre rapportée, système d’irrigation). Les auteurs se préoccupent de la question du créateur de jardin, le topiarius, présenté comme un artisan-jardinier spécialisé. Dans cette conception architecturale, souvent géométrique, on retrouve chez Vitruve les mots d’ordre applicables au jardin : ordinatio, dispositio, eurythmia, symmetria, decor, oikonomia. Pour finir, les étapes du processus de construction du jardin sont abordées, du terrassement au nivellement et à l’aplanissement, jusqu’à l’étalement de la terre végétale pour installer les plantations. Gemma C.M. Jansen (chap. 15) nous livre le bilan de son analyse sur l’eau et les technologies de l’eau dans les jardins romains. Elle se penche essentiellement sur la question de l’approvisionnement en eau des jardins, sa distribution, le rôle de l’eau dans ce lieu d’agrément et le drainage de l’eau excédentaire, à travers cinq exemples choisis : Pompéi, Ostie, Conimbriga, Empuries et la villa Hadriana à Tivoli. L’auteur démontre bien que les méthodes utilisées sont spécifiques à chaque environnement et qu’il n’existe pas de système unique, que le site ait recours à l’eau de pluie ou à l’eau courante, que le surplus soit conduit vers les égouts ou les toilettes. L’eau prend enfin des formes spécifiques sur chaque site, faisant émerger des différences régionales : fontaines, bassins, jets d’eau à Pompéi, murs-nymphée à Ostie par exemple. C’est à W. Jashemski que revient le chapitre sur les pratiques et techniques de jardinage (chap. 16), nous éclairant sur la préparation des sols, les sols rapportés, les jardins suspendus ou jardins sur les toits, les trous de plantation, l’identification des contours de sols, les outils utilisés au jardin et les méthodes qui en découlent, les labours, l’association de plusieurs cultures, la taille, la greffe, l’utilisation de pots à bouture, de pépinières et de serres, le traitement des insectes et autres nuisibles, les récoltes : autant de points détaillés de manière parfaitement convaincante. Cette synthèse, déjà très complète sur la question, grâce au travail mené par l’archéologue sur le site de Pompéi, sera sans doute enrichie à l’avenir par les résultats des nouvelles fouilles conduites dans les provinces de l’Empire, confortées par l’apport des sciences. Ainsi, l’auteur rappelle que les Romains ont diffusé leurs méthodes et techniques de jardinage dans tout l’Empire, mais ont su également récupérer et mettre à profit de nouvelles techniques importées de leurs voyages, toujours dans le but de faire fructifier leur économie. Dans le chapitre qui décrit les plantations (chap. 17), les auteurs (W. Jashemski, K.L. Gleason, M. Herchenbach) présentent les variétés de plantes connues et attestées dans tout l’Empire à travers les textes, l’art et les apports de la botanique. La synthèse s’achève par l’examen des principales recherches conduites en archéobotanique ayant livré des résultats probants aussi bien pour l’Italie que pour les provinces occidentales, d’Asie et d’Afrique, comblant ainsi de nombreux besoins.

Enfin, la conclusion du volume s’adonne à un exercice nécessaire : préciser et réexaminer les termes utilisés pour décrire les espaces de jardin, aussi bien par les auteurs latins que dans les descriptions archéologiques, afin de clarifier la terminologie. Le livre s’impose donc comme une vraie réflexion sur les jardins du monde romain, sur la définition de ce qu’est à proprement parler un jardin, résultat de la symbiose entre Nature et Culture comme le considèrent les auteurs. Le volume d’accompagnement s’annonce quant à lui prometteur : il devrait prendre la forme d’un catalogue numérique de tous les jardins connus du monde romain pour accompagner ce premier tome, bientôt consultable (sur www.gardensoftheromanempire.org), et qui servira de base pour les recherches futures sur le sujet. Pour finir, les auteurs de l’ouvrage insistent sur l’interdisciplinarité impérative à la réflexion sur la question du jardin, telle que la préconisait W. Jashemski. La nécessité de travailler avec d’autres experts, dans une approche collaborative et dans le cadre d’une entreprise collective, paraît aujourd’hui indispensable dans ce domaine d’études pour qu’émergent encore mieux demain les jardins de l’Antiquité. L’ouvrage tient donc toutes ses promesses et permet d’envisager de nouvelles perspectives de recherches. Il constitue une importante contribution sur l’avancée des connaissances et finit d’ancrer l’archéologie des jardins comme discipline universitaire à part entière. À ce titre, nous ne pouvons que remercier les auteurs d’avoir eu le courage de mener ce projet à son terme. Il s’agit sans doute de la plus belle façon de rendre hommage à W. Jashemski à travers cet ouvrage posthume, déjà récompensé par deux prix honorifiques internationaux[4].

Emilie Chassillan, Université Paris-Sorbonne (Paris IV)
UMR 8167 Orient et Méditerranée

Publié dans le fascicule 1 tome 121,  2019, p. 267-270

[1]. L’ouvrage est dédié à la mémoire de W. Jashemski, pionnière de l’archéologie des jardins sur les sites de Pompéi, Herculanum et sur ceux de la baie de Naples ou de l’Afrique du nord, ainsi qu’à son mari et de nombreux autres collaborateurs de longue date, dont certains sont morts pendant la période de préparation du volume.

[2]. L’ouvrage s’inscrit dans la lignée des synthèses récentes publiées sur le sujet. Voir A.‑A. Malek, Sourcebook for Garden Archaeology, Methods, Techniques, Interpretations and Fields Examples, Bern-Berlin-Bruxelles… 2013 ; K. Coleman et al. éd., Le jardin dans l’Antiquité : introduction et huit exposés suivis de discussions, Vandoeuvres 2014 ; E. Morvillez dir., Paradeisos, genèse et métamorphose de la notion de paradis dans l’Antiquité, Actes du colloque international, 20-22 mars 2009, Paris 2014.

[3]. A. Barbet, La peinture murale en Gaule romaine, Paris 2008.

[4]. L’ouvrage remporte en 2018 le prix du meilleur titre scientifique examiné par Choice, qui apporte la reconnaissance extraordinaire de la communauté des bibliothèques universitaires. Il reçoit en 2019 le RR. Hawkins Award dans la catégorie Single Volume Reference/Humanities.