Goldhill (S.), Victorian Culture and Classical Antiquity. Art, Opera, Fiction, and the Proclamation of Modernity. – Princeton : University Press, 2011. – VIII+352 p. : bibliogr., index. – (Martin Classical Lectures, ISSN 0076-471X). – ISBN : 978.0.691.14984.4

Dans son dernier livre, Simon Goldhill s’intéresse à la réception de l’Antiquité classique dans l’Angleterre victorienne. Depuis les travaux de F. Turner (The Greek Heritage in  Victorian Britain, 1984) et R. Jenkyns (Dignity  and Decadence : Victorian Art and the Classical  Inheritance, 1992), ce champ d’étude a produit, dans le monde anglo-saxon surtout, une ample littérature académique. Victorian Culture and Classical Antiquity, prévient toutefois l’auteur dans l’introduction, n’a nullement vocation  à se substituer aux nombreuses synthèses ou monographies déjà disponibles sur ce thème. L’ouvrage peut davantage être appréhendé, pour reprendre la formule de S. Goldhill (p. 11), comme une série d’« études détaillées de cas » (detailed test cases), destinées à éclairer, à partir  de l’exemple britannique, la façon dont l’auteur  conçoit et pratique ce que les spécialistes ont  pris l’habitude d’appeler les reception studies.

Soulignant, comme d’autres avant lui, le  goût de l’époque victorienne pour l’héritage des Anciens, la « fascination » et la « passion » (p. 23)  que la Grèce et Rome ont pu susciter dans la  vie intellectuelle, artistique et culturelle de cette  période, S. Goldhill rappelle que l’Antiquité classique a été, pour l’Angleterre d’alors  comme pour d’autres nations européennes, « a  deeply privileged and deeply contested arena for cultural (self-)expression » (p. 1). C’est à partir de cette hypothèse qu’il trace les contours  du programme de son étude : celle-ci, écrit-il,  « brings together grand themes –desire, cultural  politics, religion –with major genres –art,  opera, fiction –to explore the role of classical  antiquity in Victorian culture through sources  whose importance for the nineteenth century has  been undervalued in more recent years » (p. 11). Attentive aux formes et à la signification qu’a  pu revêtir, à la croisée de ces thématiques, la  « confrontation » (engagement) avec l’Antiquité,  l’enquête ambitionne de montrer comment le  dialogue avec les passés anciens est devenu, dans  ce contexte, le lieu privilégié de l’affirmation de  la modernité et de l’« expérience d’historicité »  (experience of historicity) qui lui est propre.  Si l’étude de S. Goldhill est centrée sur le  monde britannique et l’époque victorienne –en  particulier les années 1880-1910 –d’autres  périodes ou contextes, comme la France des  Lumières ou l’Allemagne wilhelmienne, font  également l’objet d’un traitement minutieux.  L’approche, volontiers transversale, se propose  par ailleurs de mobiliser, dans l’exploration  du champ ainsi délimité, les ressources de la  micro-histoire, mieux à même, selon l’auteur,  de faire apparaître les dynamiques et les  mécanismes à l’œuvre dans les phénomènes de  réception, soigneusement disséqués tout au long  du volume.

L’ouvrage se compose de trois sections. La première, intitulée « Art and Desire », est  consacrée à la réception de l’Antiquité dans la  peinture de la fin du XIX  e  siècle. À partir de  l’étude de l’œuvre de J. W. Waterhouse et de  L. Alma-Tadema, deux figures majeures de l’art  victorien, S. Goldhill examine la place et le rôle  des motifs antiques dans la mise en image du  désir et de la sexualité : « How did the passion  for antiquity depict and explore passion through  antiquity ? How did images of ancient desire  find a privileged place amid the loud claims  of modernity to a new vision of sexuality ? »  (p. 24). Menée dans la perspective d’une  histoire des représentations, l’analyse de ces  questions fait une part importante aux réactions  et aux multiples controverses que suscitèrent  alors, dans l’opinion, ces œuvres aujourd’hui  quelque peu méconnues, à ce qu’elles nous  disent des normes de la culture et de la société. Ces chapitres sont aussi l’occasion, pour S. Goldhill, d’aborder le problème de la  circulation des savoirs sur l’Antiquité dans  l’esthétique de cette période. S’interrogeant, par exemple, sur les sources anciennes  auxquelles puise l’inspiration de Waterhouse dans ses tableaux Saint Eulalia (1885) et Mariamne (1887), l’historien évalue finement  les modalités du transfert et de l’utilisation des textes issus de la tradition classique –en l’occurrence, le Peristephanon de Prudence, dans le premier cas, les récits de Flavius Josèphe dans le second– dans l’art pictural. C’est à la lumière des débats qui entourent, dans  l’érudition anglaise et européenne de la seconde  moitié du XIX e  siècle, la figure de Sappho que l’auteur, dans une perspective similaire, étudie  le traitement esthétique du désir féminin dans le Sappho and Alcaeus (1881) d’Alma-Tadema.

La deuxième section de l’ouvrage, « Music  and Cultural Politics », s’ouvre par un chapitre  dédié à C. W. Gluck. Revenant, pour commencer,  sur la période parisienne de l’auteur d’Iphigénie  en Aulide (1774), d’Orphée et Eurydice (1774) et d’Iphigénie en Tauride (1779), S. Goldhill rappelle tout d’abord l’importance de la redécouverte du théâtre grec –médiatisée, dans  le cas de Gluck, par une série de filtres et de  traditions, anciennes et modernes –dans le  programme de « réforme » de l’opéra formulé par  le compositeur à partir des années 1760. L’auteur  s’interroge, ensuite, sur les raisons qui ont fait  de ce projet, au cours de la vive polémique qu’il provoqua dans la critique et les salons parisiens  d’alors, un véritablement « événement » (event),  esthétique et politique, et de son concepteur une  « icône révolutionnaire » (revolutionary icon).  S. Goldhill retrace, pour terminer, le destin de l’œuvre de Gluck en Europe, tout au long  du XIXe  siècle. Objet d’admiration et source  d’inspiration pour des compositeurs comme  Berlioz ou Wagner, la figure révolutionnaire des  années 1770 finit par devenir, plus d’un siècle  plus tard, l’incarnation d’un classicisme suranné  et conventionnel, aux antipodes de l’hellénisme  transgressif, « moderne » de l’Elektra (1909) de  Strauss et Hofmannsthal.

Le second chapitre de cette section  évoque la Grèce de Wagner. L’étude de  l’hellénisme wagnérien, interprété à la lumière de la grécomanie allemande du XIXe  siècle, d’une part, de l’idéologie nationaliste et de  l’antisémitisme de l’auteur du Ring, d’autre part,  aborde des aspects bien connus des spécialistes. Plus originales s’avèrent, en revanche, les pages  dédiées à l’histoire du festival de Bayreuth au  sortir de la Seconde Guerre mondiale, dans  le contexte de la dénazification (p. 140-150). L’Antiquité hellénique, montre S. Goldhill, a  été un enjeu de premier plan dans la politique  initiée par les organisateurs du festival au  moment de sa réouverture, en 1951. C’est vers  le théâtre grec, en effet, que se tournent alors  Wieland et Wolfgang Wagner pour réhabiliter  le « nouveau Bayreuth ». Sur scène, suggère  l’auteur, l’heure est à un « new, safe Hellenic  idealism, a Hellenism untarnished by the  foulness of Wagner’s politics » (p. 146). Par  une manière de paradoxe, la référence grecque,  matrice du programme esthétique et politique  –S. Goldhill insiste sur ce point– de Wagner,  était désormais mise au service d’une stratégie  de « dépolitisation » de l’œuvre du compositeur  et du festival, compromis par leur rôle dans les  mises en scènes de l’époque nationale-socialiste. Mieux que tout autre, l’itinéraire de l’hellénisme wagnérien révèle, selon l’auteur, combien le processus de réception est travaillé par les effets  du temps, de la mémoire et de l’oubli : « Wagner’s  Greeks take a different shape over time, locked  into different narratives and different structures  of forgetting, different politics and different  senses of their own history » (p. 149).

La dernière section de l’ouvrage, la plus  étendue et peut-être la plus captivante du volume,  porte le titre « Victorian Novels of Ancient  Rome ». Tout au long des trois chapitres que comporte cette partie, S. Goldhill s’applique à analyser, avec autant d’érudition que de finesse,  les particularités d’un genre si populaire dans l’Angleterre victorienne, le roman historique sur  l’Antiquité. Rome et les origines du christianisme  sont ici à l’honneur : sur ce seul thème, ce ne  sont pas moins de deux cents titres que recense S. Goldhill, pour la période comprise entre les années 1820 et la Première Guerre mondiale. Les romans d’E. Bulwer-Lytton (The Last Days  of Pompeii, 1834), C. Kingsley (Hypatia, 1853), L. Wallace (Ben Hur, 1880), W. Pater (Marius  the Epicurian, 1885) ou H. Sienkiewicz (Quo vadis, 1895) occupent une place de choix dans le vaste corpus documentaire réuni par l’historien. Centrée sur le traitement de l’histoire et de la  religion, l’étude de ce genre littéraire s’appuie  sur un riche éventail de thématiques, dont nous  pouvons retenir quelques exemples : le transfert des traditions historiographiques (Gibbon,  Niebuhr, Grote) et des savoirs archéologiques  dans le roman historique ; les procédés de  « fictionnalisation » de l’histoire ou, à l’inverse, les stratégies destinées à produire un « effet  de réel » (Barthes) dans le récit de fiction ;  l’élaboration de topoi sur l’Antiquité dans le  roman historique et leur circulation dans la  culture victorienne ; la contribution de ce genre  littéraire, situé à mi-chemin de l’érudition et de  l’imagination, à la formation et l’appropriation  d’une vision « partagée » (shared) du  passé antique.  Si l’enquête de S. Goldhill se distingue  ainsi par la richesse du matériau étudié et  la profusion des intuitions, elle est aussi  conçue –c’est le dernier point sur lequel  nous souhaitons revenir– comme une  contribution au renouvellement de l’approche  et des questionnements propres au domaine  des reception studies. C’est une façon originale  non de théoriser mais de pratiquer l’étude de la  réception de l’Antiquité que l’ouvrage entend  proposer au lecteur. L’ambition, affichée dès  l’introduction (p. 11-16), est reprise et discutée de manière remarquable à la fin de chaque chapitre  du volume, présenté comme « exemplary in  its practice » (p. 11). En quoi consiste-t-elle ?  Victorian Culture and Classical Antiquity est  né, de l’aveu de l’auteur, d’une « dissatisfaction  with one particular model of Reception  Studies that, at least in its most aggressive  form, privileges the unilinear response of the  artist to a previous work –Milton’s reading  of Virgil, or Titian’s reworking of Ovid – at the cost of severely downplaying the  importance of historical contextualization,  audience engagement, and cultural power »  (p. 16). À ce paradigme « unilinéaire », qu’il juge trop réducteur, S. Goldhill oppose  une vision « élargie » (broad view) de la  réception de l’Antiquité, dont son étude se veut  l’illustration concrète.  La mise en œuvre de ce programme se  traduit tout d’abord, dans l’ouvrage, par la  volonté de ne pas limiter le champ d’investigation de la Rezeptionsgeschichte au seul domaine de  l’érudition savante et de la tradition classique. La peinture, l’opéra, le roman, comme les figures  parfois oubliées que S. Goldhill convoque dans  son étude ont aussi leur place dans l’histoire de  la réception de l’Antiquité, et l’on ne peut, de  ce point de vue, que souscrire à son jugement :  « This, too, is part of the classical tradition »  (p. 161). C’est ensuite la notion même de réception et le répertoire de questionnements qu’elle est susceptible de mobiliser que l’historien se propose d’enrichir dans son analyse. La réception n’est pas seulement  envisagée comme le dialogue d’un auteur avec  le passé et les sources antiques ; elle apparaît  aussi, dans l’optique de S. Goldhill, comme un  « dynamic process », lieu d’une « ongoing and  active response to the classical past » (p. 65).  Qu’est-ce à dire ? « In this book », résume-t-il, « I am interested in meaning as a (messy)  social process not as an imagined private (pure) communion between an artist and an artwork of  the past » (p. 14). Dans la démarche esquissée  par S. Goldhill (p. 12-13), autrement dit, la  question du sens de l’Antiquité pour la culture victorienne se joue certes, pour une part, dans  le face-à-face de l’artiste avec le monde ancien, compris comme performance, mais aussi dans les réactions que cette confrontation et l’œuvre  qui en résulte produisent auprès du public contemporain, dans les multiples relectures ou réécritures (re-performances), ensuite, que  suscite, a posteriori, l’œuvre en question, dans  la chaîne des interprétations et des usages du  passé antique (performance tradition), enfin,  dans laquelle elle s’insère nécessairement. L’Antiquité que l’on s’approprie est comme prise  dans de « multiple frames of cultural reference, multiple questions of cultural significance » (p. 9). Ce sont précisément l’exploration  de chacune de ces strates de signification,  l’analyse de leur imbrication comme de leur temporalité propre qui constituent l’objet  même des reception studies et font de ce  domaine d’étude– S. Goldhill n’a de cesse de  le rappeler –une partie intégrante du champ de  l’histoire culturelle.

Si les propositions formulées par  l’historien ne sont pas entièrement nouvelles,  elles ont le mérite d’être développées avec force et explorées de façon systématique tout au long  de l’enquête. Elles permettent à S. Goldhill de soumettre à la discussion bon nombre de vues  lumineuses et fécondes pour le spécialiste des reception studies, en particulier sur la position  du public (lecteur, spectateur, auditeur) sur la  « scène de la réception » (scene of reception) ou  sur le problème –essentiel dans ce domaine– des rapports entre culture savante et culture  populaire. Le lecteur pourrait cependant regretter  que le contenu même de la notion d’Antiquité,  dans ce panorama original, soit quelque peu  relégué au second plan de l’analyse. À quelles  sources, à quelles traditions, anciennes et modernes, l’Antiquité victorienne puise-t-elle ?  Quelles époques, quelles figures des mondes grec  et romain, quels aspects de l’héritage classique  sollicite-t-on dans cet échange dynamique  entre le passé et le présent ? Ces questions, qui  forment, dans l’horizon des reception studies, la  spécificité de la réception de l’Antiquité, conçue  non comme un motif toujours déjà disponible,  mais comme l’objet d’une construction sans  cesse renouvelée, sont certes loin d’être  absentes de l’étude de S. Goldhill (ainsi  lorsqu’il est question, par exemple, de la lecture  wagnérienne d’Eschyle ou de l’interprétation de  l’Odyssée chez Waterhouse). Elles pourraient  toutefois se voir accorder, à nos yeux, une place  plus importante dans l’économie de l’ouvrage.  Ces observations n’enlèvent rien, pourtant, à  la richesse et à la qualité de Victorian Culture  and Classical Antiquity. S. Goldhill formule le  vœu que son ouvrage puisse être vu comme une  « contribution to three major areas of scholarship,  nineteenth-century studies, Classics, and what is  often called Reception Studies » (p. 1) : le pari  est remarquablement tenu.

Anthony Andurand