Guérin-Beauvois (M.), Le thermalisme romain en Italie. Aspects sociaux et culturels aux deux premiers siècles de l’Empire. – Rome : École Française de Rome, 2015. – 519 p. : bibliogr., index, fig.- (Bibliothèque des Écoles Françaises d’Athènes et de Rome, ISSN : 0257.4101 ; 364). – ISBN : 978.2.7283.0950.4.

L’historiographie balnéaire du monde romain est aujourd’hui considérable ; le continent du thermalisme demeure cependant encore peu exploré. L’Auteur, après un important effort de délimitation du phénomène antique, malaisé à définir pour de nombreuses raisons (absence de termes strictement équivalents en latin ou en grec ; continuité de l’occupation des sites, rendant difficile l’exploration archéologique ; mouvements sismiques dans le cas de la Campanie), étudie sa compréhension et son extension dans le monde italique d’époque tardo-républicaine et impériale, en privilégiant le site de Baies auquel elle confère une importance tout particulière.

Dans un premier temps, l’A. tente de cerner la « nature du phénomène », complexe : il faut séparer les modes d’utilisation des eaux, qui ne se répondent pas tous (hydro-, balnéo- et crénothérapie, ainsi que toutes les formes de bain qui ne se réduisent pas à celles-là) ; il faut prendre en compte la diversité des utilisateurs, bien-portants comme malades, et entendre le thermalisme comme un phénomène plus général, au confluent de pratiques sanitaires et d’usages culturels et sociaux ; la référence au Second Empire, implicite ou explicite, vient souvent à l’esprit. Cette démarche, suivie en introduction, est approfondie au cours de la première partie du livre, consacrée à la pratique thermale, à ses aspects théoriques et à son évolution.

Au cours de cette première partie, l’A. s’attache à retrouver les origines de conceptions romaines dont elle met efficacement en valeur l’originalité. La réflexion grecque classique et hippocratique accorde un grand rôle à l’hydrothérapie ; mais elle ne réunit guère les conditions permettant de penser positivement le thermalisme ; quant aux sites des sanctuaires d’Asclépios, ils ne sont pas nécessairement des lieux de crénothérapie. Ce fait s’ajoute à l’ancienneté de la pratique thermale chez les Etrusques et les Italiques. Or celle-ci a l’avantage de mettre le patient lui-même au centre de la médication – on est dans le cadre de la médecine du pater familias – et de marginaliser le médecin, ce qui fait écho à la méfiance des Romains envers les représentants de cette profession. Le thermalisme répondrait donc à une potentialité profonde de la pensée des Romains en matière de santé. Il s’ensuit tout une réflexion, chez différents auteurs (Vitruve, Sénèque, Pline l’ancien…) sur la classification des eaux selon leurs caractéristiques et leur minéralisation, que l’A. compare aux tableaux actuels. Cette réflexion trouve son pendant dans la manière d’évaluer les effets sanitaires des substances minérales utilisées en balnéothérapie. La classification n’est pas scientifique au sens moderne du terme (témoin, la question de la thalassothérapie, vue sous le seul angle de la présence du sel et non de bien d’autres facteurs) ; du moins montre-t-elle l’importance de la question aux yeux des Romains.

La deuxième partie du livre est consacrée à Baies, dont le site lui-même fait dans un premier temps l’objet d’une description archéologique générale. L’A., qui suit d’une manière très décidée la thèse faisant de Baies le « parangon » du thermalisme romain (« De là, tout partit… » comme le rappelle le titre de sa partie) souligne son architecture originale (accumulation de lieux de plaisance, de bains, de villas maritimes) et son paysage bien particulier (bosquets de myrtes, môles…). Baies paraît un endroit hors sol, sans autonomie civique, un lieu purement défini par les plaisirs – forcément suspects – dont on y jouit, et une sorte d’annexe paradoxal de Rome où les grands hommes de la fin de la République se doivent de se rendre en nombre, habituant la Ville à ce lieu qui a aussi l’avantage institutionnel de se situer au-delà du centième mille. Il est donc naturel que les empereurs l’occupent de façon privilégiée ; il devient une sorte de prolongement de la cour et de ses intrigues, pour décliner progressivement à partir du IIIème s. Au-delà de cette histoire concrète, l’A. étudie, à travers un catalogue de discours de nature très variée (poésie élégiaque, plaidoiries, récits historiques, etc.), en général pris au premier degré, ce qu’on pourrait appeler l’idée baïenne – le site à travers ses représentations et les fantasmes qu’il suscite tout au long de l’histoire tardo-républicaine et impériale : contraste entre eaux guérisseuses et région volcanique à l’aspect terrible ; beauté des paysages naturels et artificiels ; plaisirs personnels et sociaux du séjour (banquets, compagnie, volupté) ; intrigues de palais mêlées aux vices des participants (et participantes) et à une ambiance d’amollissement contrôlé. On parlera ainsi des « plaisirs de Baïes » comme du vin de Falerne, du miel de l’Hymette, des festins de Canope ou de la laine de Tarente – en se souvenant cependant qu’une fiction élégiaque n’est pas un modèle de pratique thermale effective.

La troisième partie de l’ouvrage commence par un rappel des origines du bain romain, qu’il soit ou non thermal ; nous nous permettons d’insister brièvement sur ce point avec lequel nous sommes en désaccord. L’A. semble accorder au phénomène balnéaire, sans la démontrer ou en le faisant trop rapidement (p. ex. pour le laconicum), une paternité grecque quasiment directe ; de plus elle suggère que toute l’architecture thermale a commencé à Baïes, en suivant en fait l’« hypothèse campanienne » pourtant mise à mal par Y. Thébert (dont le grand œuvre n’apparaît pas en bibliographie) ; elle semble ainsi négliger les acquis des recherches récentes de S. Lucore, N. De Haan, M. Trümper, et V. Tsiolis. Cela est regrettable car, tout en élargissant la perspective au-delà de la seule Baïes et de la Campanie, elles auraient pu aller dans son sens[1].

Par la suite, elle dresse un vaste catalogue des différents sites thermaux antiques connus pour l’Italie. L’A. – qui admet que de nombreuses raisons condamnent sa liste à être incomplète – commence avec la Campanie, où d’autres sites sont bien documentés par les sources (ex. Sinuessa), puis poursuit avec le Latium ; le territoire padouan et Fons Aponi ; l’Etrurie qui fait l’objet d’un chapitre assez large, eu égard aux nombreux vestiges thermaux de natures très différentes (de la simple station locale à des installations plus développées comme les Thermes taurins) ; le cas d’Aquae Statiellae ; puis différents centres éclatés du Nord au Sud de la péninsule. La méthodologie adoptée (et précisée, pour l’appréciation des schémas architecturaux, en quatrième partie) apparaît implicitement au cours du développement. L’A. dresse cette présentation en confrontant les données archéologiques lorsqu’elles permettent d’établir qu’un bain est probablement thermal (en particulier lorsqu’une source minéralisée est présente), à la tradition locale lorsqu’elle est encore vivace ou documentée ; elle prend soin, dans le même mouvement, d’établir également les sources écrites relatives au lieu (littéraires ou épigraphiques), et n’hésite pas à recourir à d’autres supports, tels que les renseignements que l’on peut tirer de la table de Peutinger ou d’une utilisation raisonnée de la toponymie. La péninsule apparaît ainsi parsemée de nombreux sites, ce qui permet d’établir la forte implantation du phénomène thermal sur place ; on retiendra aussi que l’idée qui fait de Baïes le « parangon » de ce phénomène semble mise en difficulté par l’ancienneté de la fréquentation de certains sites (cf. à ce propos le traitement du site de Sinuessa, p. 201).

Elle vise enfin, en manière de conclusion de cette partie, à établir les raisons du succès de ce phénomène, en y voyant essentiellement le reflet de la pratique thermale des différents empereurs ; au-delà d’une hypothèse audacieuse qui lui fait proposer, p. 296, que les Princes cherchent à cacher aux bains leur nature mortelle, elle suggère à partir de sources tant littéraires (mentions de propriétés impériales) qu’épigraphiques (traces de personnels de la maisonnée impériale dans les environs des stations), une concentration des sites thermaux les plus intéressants, bien au-delà de la Campanie, dans leurs mains.

La quatrième partie de ce livre s’attache au « phénomène thermal » vu sous l’angle de l’histoire des mentalités. L’A. – dont la vision de ce que les sources permettent de reconstituer à propos de la place de Baïes dans la genèse du phénomène thermal semble parfois contradictoire, cf. p. 333 – cherche d’abord à établir ce qui constitue les caractéristiques essentielles d’une station thermale (brève réflexion sur le nom des localités de type Aquae et sur leur statut administratif). Elle analyse ensuite le thermalisme comme « image d’une civilisation » : le phénomène se développe à un moment où les Romains manifestent un grand intérêt pour la nature, son fonctionnement et ses merveilles (elle replace ainsi la réflexion dans la thématique de la « Raison de Rome » au sens de Cl. Moatti), mais aussi dans le contexte de la volonté classificatoire et du monde à l’époque augustéenne (l’ouvrage de Cl. Nicolet sur la question et des réflexions sur la culture augustéenne comme celles de K. Galinsky auraient pu compléter les siennes). Elle suggère enfin l’idée – que l’on se permet de trouver hardie elle aussi – que le thermalisme impérial est le résultat d’une politique consciente du Prince visant à amollir et donc neutraliser l’aristocratie romaine.

Cette quatrième partie se conclut par une synthèse à la fois administrative et architecturale : l’A. y démontre le foisonnement du phénomène thermal à l’époque augustéenne (mise en en ordre de nombreuses stations, effort architectural universel, tension entre bains chauds et piscines d’eau froide ou non chauffée, à la façon d’Antonius Musa), ainsi que le renouvellement des sites à l’époque antonine : en particulier leur accouplement plus net à des installations balnéaires classiques (thermalisme médical et thermalisme hygiénique se complétant mutuellement, avec en plus un aspect « base de loisirs » qui se développe). Elle rappelle les éléments de reconnaissance des installations thermales qui permettent de les différencier des balnea classiques : grands bassins de natation, petites salles de repos accumulées dans le site, et caractère architectural moins canonique, moins standardisé (le complexe thermal s’adapte à la source, au terrain, et se développe d’une manière qui semble plus anarchique).

La dernière partie du livre est consacrée aux questions religieuses éventuellement liées à la pratique thermale, et se fonde essentiellement sur les différents types d’offrandes et d’ex-votos retrouvés, ainsi que des témoignages épigraphiques lorsqu’ils permettent d’établir un lien avec un séjour aux eaux. Des divinités telles qu’Apollon, les Nymphes, Hercule, apparaissent, ainsi que certains cultes locaux ; Hygie figure peu, Asclépios un peu davantage. L’A. établit, à juste titre, que les témoignages présentés ne permettent guère de parler d’une pratique religieuse spécifiquement thermale. Les lieux concernés sont avant tout des centres thermaux et non des sanctuaires. Les témoignages religieux que l’on y trouve sont donc le plus souvent, comme le dit l’A., ceux que les individus y apportent avec eux.

Le livre est servi par une très abondante bibliographie pour laquelle il faut souligner, à son avantage, l’utilisation de nombreux ouvrages anciens remontant parfois jusqu’au Moyen Age. Cette seule présence montre le souci qu’a eu l’A. de se poser dans l’idée de la continuité des pratiques thermales dans la Péninsule, dans une démarche proche de ses travaux précédents et de ceux qui sont menés actuellement dans le domaine pour d’autres périodes historiques. Ajoutons aussi un soin tout particulier apporté à la confection des indices, et catalogues, variés et permettant une utilisation très commode aussi bien qu’informative (glossaire des termes médicaux, catalogue des lieux avec sources[2] et bibliographie, tableau analytique et médical des sites mentionnés, index des noms, lieux et thèmes). De même, il faut saluer l’abondance des illustrations : photos concentrées soit sur des photos du site baïen, soit sur des reliefs de groupes de nymphes, et nombreux plans et schémas des sites décrits.

L’ouvrage de Mme Guérin-Beauvois sera utile concernant l’évocation de l’image littéraire de Baïes et des plaisirs associés à la pratique thermale entendue d’une façon très générale ; ajoutons-y la liste de stations ou de sites thermaux en Italie (dont chacun est présenté, ce qui n’est pas mal venu, des sources et éléments de recherche correspondants), qui éclairent d’une lumière très vive l’importance de cette pratique d’apparence si spécifiquement italique. Il sera donc fructueux de le compléter par une approche historique des phénomènes sociaux et économiques correspondants, ce que l’A. propose elle-même en conclusion de ses analyses.

Michel Blonski

[1] Cela est d’autant plus surprenant que plusieurs de ces auteurs ont participé à des études à l’édition desquelles l’A. avait collaboré : M.-G. Beauvois, J.-M. Martin dir., Bains curatifs et bains hygiéniques en Italie de l’Antiquité au Moyen Age, Rome 2007.

[2] Même si certaines peuvent occasionnellement manquer (exemple, pour Teanum des Sidicins, de l’affaire dénoncée par C. Sempronius Gracchus : Aulu-Gelle, X, 3).