Hamel (D.), The Battle of Arginusae. Victory at Sea and Its Tragic Aftermath in the Final Years of the Peloponnesian War. – Baltimore : The Johns Hopkins University Press, 2015. -XVII+125 p. : index, fig., cartes. – (Witness to Ancient History). – ISBN : 978.1.42141.681.6.

La bataille des Arginuses, qui eut lieu au large de Lesbos et des petites îles du même nom à la fin de l’été 406 av. J.-C., est l’un des derniers affrontements de la guerre du Péloponnèse. C’est aussi l’une des plus grandes batailles navales du monde grec antique avec plus de trois cents navires engagés. C’est enfin la dernière victoire athénienne avant la chute finale de 404 av. J.-C. Fausse victoire, en réalité, car si Athènes l’emporta tactiquement, elle fut défaite stratégiquement puisque les pertes humaines, considérables, ainsi que les conséquences politiques de la bataille signèrent la fin prochaine de l’empire athénien.

Les premiers chapitres de ce petit livre n’apporteront pas grand-chose au lecteur savant mais constitueront un résumé utile pour ceux qui ignorent l’arrière-plan historique de la période.

Le 1er chapitre constitue une mise au point assez classique sur la période comprise entre la seconde guerre médique et 406 av. J.-C. : présentation succincte d’Athènes et de Sparte ; montée en puissance de l’impérialisme athénien avec la création de la Ligue de Délos ; rivalité croissante – émaillée de conflits indirects – entre Athènes et Sparte ; rappel des différentes phases de la guerre du Péloponnèse (guerre de Dix ans, expédition de Sicile, guerre ionienne et occupation de Décélie en Attique).

Le 2e chapitre s’avère, là encore, un passage presque obligé des ouvrages consacrés aux batailles de l’Antiquité. On y retrouve une présentation des navires de guerre (les trières), des équipages et de leurs conditions de vie à bord (notamment les difficultés des rameurs), les différentes tactiques navales des Grecs (diekplous, periplous), enfin, un rappel du projet Olympias et de ses différents essais depuis les années 1980.

Debra Hamel montre l’adaptation des Spartiates aux réalités de la guerre, notamment celles de la guerre du Péloponnèse : le passage à une stratégie navale s’est avéré un changement radical mais nécessaire pour une cité qui passait pour conservatrice, attachée à la prééminence du combat terrestre et aux valeurs hoplitiques.

Les derniers chapitres nous font pénétrer dans le vif de la bataille et ses conséquences.

Dans le 3e chapitre, on trouve un rappel des faits évoqués par Xénophon : les forces navales en présence, les préparatifs de la bataille, son déroulement et ses conséquences immédiates, notamment la tempête qui provoque un terrible naufrage et l’absence de sauvetage des marins qui auraient pu/dû être secourus compte tenu des eaux chaudes en cette saison qui permettaient d’accroître leurs chances de survie.

Le 4e chapitre aborde les relations entre le gouvernement démocratique d’Athènes et ses généraux (Debra Hamel étant une spécialiste de ces questions). Ce contrôle étroit des militaires par le pouvoir civil se traduisait parfois, pour ne pas dire souvent, par la condamnation à mort des généraux (comme aux Arginuses), ce qui impliquait pour eux de vivre dans l’angoisse d’une peine lourde. On ajoutera que cette dualité d’un pouvoir civil distinct d’un pouvoir militaire, si elle n’existait pas vraiment à Athènes, le premier se confondant avec le second, changea quelque peu avec la guerre du Péloponnèse : les compétences tactiques des stratèges, de plus en plus indispensables, imposaient une forme de professionnalisation politique que le peuple se devait de contrôler.

Le 5e chapitre traite du ressenti des Athéniens face à cette bataille et les mesures sévères prises à l’encontre des huit généraux responsables du naufrage et de l’absence de sauvetage des marins. L’auteure insiste sur la longueur des procédures et des délibérations judiciaires, écartant l’idée de mesures prises à chaud, dans la colère, même si les auteurs anciens en reportaient la responsabilité sur les démagogues qui avaient manœuvré la foule.

L’épilogue, enfin, évoque brièvement la fin de la guerre et les dommages faits à la réputation navale d’Athènes.

Ce livre, qui s’adresse plutôt au grand public lettré qu’au spécialiste (il fait partie de la collection Witness to Ancient History), offre une synthèse commode de la bataille des Arginuses. On objectera deux légères remarques, de fond et de forme.

D’abord le fait qu’il manque une contextualisation plus précise du climat politique athénien en cette fin de guerre. Les querelles entre la faction démocratique et celle des notables, qui vont bientôt s’emparer du pouvoir lors de la révolution oligarchique de 404 av. J.-C., expliquent en partie aussi la condamnation des généraux athéniens : les revirements continuels de l’Assemblée, condamnant puis regrettant sa sévérité, illustrent autant l’influence des orateurs de divers bords – et pas seulement celle des démagogues –, que les tensions très fortes qui conduisaient à vouloir écarter ou éliminer certains stratèges influents politiquement ; de même que cette affaire révèle une société athénienne aux abois, perdue, dramatiquement endeuillée et traumatisée par ces longues années de guerre.

Concernant l’économie de l’ouvrage, le chapitre (4) sur le contrôle démocratique des magistrats militaires aurait gagné à être placé après le chapitre (5) sur les conséquences immédiates de la bataille (dont le procès des généraux), ce qui aurait assuré la continuité chronologique et le fil dramatique des événements, autant que l’intérêt pédagogique de partir d’un fait précis pour l’élargir à une réflexion générale sur le pouvoir démocratique.

Mais ce sont là deux remarques – fond et forme – qui ne changent rien à l’intérêt de l’ouvrage, à ses qualités réelles d’écriture (clarté des explications, style vivant et fluide) ainsi qu’à ses solides références scientifiques.

Philippe Lafargue