Héros, magiciens et sages oubliés de l’Égypte ancienne. Une anthologie de la littérature en égyptien démotique. – Textes traduits et présentés par D. Agut-Labordère et M. Chauveau. – Paris : Les Belles Lettres, 2012. – 396 p. : bibliogr., index, ill., glossaire. – (La Roue à Livres, ISSN : 1150.4129 ; 60). – ISBN : 978.2.251.33961.0

Sous le titre quelque peu énigmatique de ce recueil de textes se cache un petit trésor : celui de la littérature égyptienne écrite en démotique. Bien moins connues que les contes et romans de l’époque « classique », c’est-à-dire du II e millénaire, comme les Aventures de Sinouhé ou le Conte du Naufragé, rédigés en hiératique, les œuvres littéraires démotiques ont souffert d’une part d’avoir été composées à la « Basse Époque », plus précisément entre le VIe siècle et la période romaine, d’autre part de la difficulté du déchiffrement du démotique. L’ouvrage de D. Agut-Labordère et M. Chauveau, fruit de longues années de travail, vient donc combler une lacune, d’autant plus qu’il s’agit là de la première traduction française de ces textes, qui n’ont pas toujours été bien conservés. Il faut rendre grâces à ces deux spécialistes, qui se sont efforcés d’élaborer des traductions les plus claires et les plus explicites possible, ce qui n’était pas une mince affaire.

Les traductions sont précédées d’une introduction (p. XI-XXVI) très dense, où la littérature démotique est située dans le contexte plus large de la littérature égyptienne, et où est posée la question du statut des œuvres de fiction. Il apparaît que la « Basse-Époque » a produit un grand nombre d’œuvres, puisqu’on en a identifié plus d’une centaine, la plupart très mal conservées cependant. Assurément, certaines traditions persistent, comme le genre de la littérature sapientiale ; comme à l’époque classique aussi, les auteurs sont presque toujours des prêtres et les œuvres ne sont pas destinées à être lues par un large public. La preuve en est que beaucoup ne sont connues que par un seul exemplaire et qu’il ne s’agit parfois que de la mise en forme de l’histoire d’une famille sacerdotale. Cependant, on ne se contente pas de reprendre les thèmes usuels de l’époque « classique » : on voit désormais apparaître des héros guerriers et on évoque la passion amoureuse. En outre, le monde des prêtres n’étant pas replié sur lui-même, on doit se demander parfois si la littérature démotique n’aurait pas subi l’influence des œuvres grecques, voire orientales (notamment pour la littérature sapientiale) qui se diffusent en Égypte à partir de la Basse-Époque. Sur ce point, les éditeurs restent très prudents (p. XXII-XXV), tant il est difficile de distinguer influence directe et fonds commun. Parfois regroupés en cycles, les textes sont répartis en deux grandes sections. On trouve en premier lieu les « contes, histoires et historiettes » (sic), p. 1-200, puis les « sagesses et anti-sagesses », p. 201-319. Chaque œuvre est précédée d’une introduction qui évoque les circonstances de la découverte du ou des papyrus et présente un synopsis du récit. Suivent des notes (p. 321-363), une liste des abréviations (p. 365-366), une bibliographie (p. 367-382), une chronologie des souverains depuis la XXVI e dynastie jusqu’à l’époque lagide (p. 383-385), un glossaire (p. 387-388) et des indices (p. 389-393). Toutes ces annexes sont bien venues ; cependant, si la plupart des notes contribuent à expliciter une traduction ou à établir des parallèles, certaines sont parfois très techniques et difficiles à saisir pour le non démotisant (c’est surtout le cas, il est vrai, entre les pages 343-360). On attend parfois des explications, par exemple à propos de la « corde de Cadix » (p. 80), ou lorsque, dans le cycle épique de Pétoubastis-Inaros, le calasiris (sorte de milicien) « remplit sa bouche d’une motte de terre » avant d’être embrassé sur la bouche par le Pharaon (p. 93). Dans le glossaire, on attendait des mots comme Ishérou, lèsonis, Mout ou Sekhmet.

Dans la première section, les récits se situent généralement dans un passé réel ou mythique, où des Pharaons ou des princes sont parfois tournés en dérision ou témoignent de faiblesses bien humaines. Le héros du Cycle de Setné n’est autre que Khâemouaset, fils de Ramsès II, dont le titre sacerdotal de setem a été déformé. Dans le récit intitulé Setné et le livre de Thoth (p. 19-39), il joue le rôle d’une sorte d’apprenti sorcier, dans un univers où le narrateur ou les personnages sont parfois des morts déjà momifiés qui effectuent des allers-retours entre le monde souterrain et celui des vivants. Par la suite, la prêtresse Taboubou oblige le naïf Setné, éperdu de désir, à céder à toutes ses demandes (y compris à laisser tuer ses propres enfants !) pour passer une heure en sa compagnie. Comme le rappellent les éditeurs (p. XXII), cette irruption de l’amour dans un récit semble annoncer le roman gréco-égyptien. Dans Setné et les prodiges de Siousir (p. 41-65), la magie reparaît, avec l’affrontement entre un sorcier nubien et le jeune Siousir, fils de Setné, qui, âgé d’à peine douze ans, possède déjà le secret de tous les sortilèges. Le cycle de Pétoubastis-Inaros (p. 67-143) est marqué par une dimension épique qui n’est pas sans faire penser à l’Iliade. Malgré les déformations historiques, le récit semble faire allusion à la situation chaotique du pays à la fin du VIII e siècle (cf. p. 68). Très vivant, il est remarquable pour ses tournures poétiques (p. 78, à propos du prince Chahor). En outre, les protagonistes n’hésitent pas à s’insulter, ce qui donne lieu à des échanges savoureux. Dans cette série, l’aventure la plus exotique est sans doute celle de Pétékhons et les Amazones, malheureusement très mal conservée (p. 133-143). La dimension épique est ici associée au roman amoureux, puisque le comte Pétékhons, parti à la conquête de l’Asie à la tête d’une armée assyrienne, est confronté à la reine des Amazones, nommée Sarpote (« Fleur de lotus »). Il engage avec elle un combat singulier, avant de se réconcilier avec elle, sans doute à la faveur d’une idylle naissante.

Certains textes de cette première section mériteraient d’être classés à part, comme l’extraordinaire Chronique de Pétéisé (p. 145-200) : entièrement conservé, sur un rouleau de presque quatre mètres déposé dans une jarre (avec quelques contrats), c’est le plus ancien du recueil (il aurait été écrit sous Darius Ier ) ; il se situe, du point de vue du genre, à la limite du document et de la littérature (cf. p. 147). Ce récit est un témoignage exceptionnel sur les mœurs peu reluisantes des milieux sacerdotaux (cupidité, vénalité, mauvaise foi, violence) et sur la corruption qui sévit chez certains fonctionnaires. Il s’agit d’un bel exemple de « récit à tiroirs », où l’auteur, après avoir exposé ses propres déboires, expose longuement, mais non sans talent, les malheurs qu’a connus son ancêtre homonyme à l’époque de Psammétique I er . On y voit des prêtres avides de bénéfices sacerdotaux, qui n’hésitent pas à recourir à l’assassinat pour parvenir à leurs fins. Ce texte intéressera particulièrement les historiens.

La section « Sagesses et anti-sagesses » est inaugurée par des fables (p. 201-210) mettant en scène des animaux (dont un ours !). La plupart sont tirées d’une composition mythologique intitulée Le Mythe de l’œil du soleil, connue par plusieurs manuscrits et même par une traduction grecque. Les Sagesses, quant à elles, sont des œuvres contenant des suites de maximes, plus ou moins organisées, qui consistent en bons conseils (« Ne multiplie pas les beuveries de peur de finir fou », p. 286, dans Les instructions de Chasheshonqy), en constats désabusés (« Le maigre pot-de-vin peut effacer un meurtre », p. 256, dans La sagesse du papyrus Insinger) ou en considérations misogynes (« Ne laisse pas passer une insulte de ta femme : bats-la », p. 309, dans Les instructions du Sérapeum de Memphis). Au final, ce recueil, alerte et souvent facétieux, constitue un véritable régal pour les antiquisants.

François Kayser