Hinard (Fr.), Rome, la dernière République. Recueil d’articles. Textes réunis et présentés par E. Bertrand. – Bordeaux : Ausonius, 2011. – 529 p. : bibliogr., index. – (Scripta Antiqua, ISSN : 1298- 1990 ; 32). – ISBN : 978.2.35613.042.6.

C’est un bel hommage que rend Estelle Bertrand à François Hinard, brutalement disparu en 2008, car la réunion des articles permet de retracer le cheminement scientifique qui fut le sien, de Sylla à Rome, en traversant les guerres civiles. En effet, le livre regroupe les contributions, en quatre grandes parties: Sylla et la première proscription, la Révolution romaine, la ville de Rome et le maintien de l’ordre, elles-mêmes regroupées en chapitres plus petits. Sur chaque point, (sauf dans la deuxième partie, plus complexe) l’édition, suivant l’ordre chronologique de publication, offre la possibilité de suivre l’évolution du thème dans sa recherche.

En premier lieu, cela permet de prendre la mesure de l’importance qu’eut, dans l’ensemble de son travail, le rétablissement de l’image de Sylla comme un dictateur de tradition républicaine et non comme la préfiguration de César et du pouvoir impérial. Cette conviction, fondée sur une relecture rigoureuse des sources, fut largement développée dans la publication des Proscriptions et la biographie du dictateur, en 1985, puis plus récemment, dans les Sullana Varia [1] ; ici nous en voyons l’éclosion au cours des articles qui ont accompagné l’élaboration de sa thèse d’État, puis son enracinement et son aboutissement. La réflexion part de l’étude des aspects politiques de la proscription avec les arrière-plans du Pro Quinctio, où on le voit appliquer les principes de mise en contexte des sources ; c’est la première fois qu’il insiste sur le 1 er juin 81, pour en souligner l’importance, sans encore formuler l’hypothèse de la fin de la dictature à cette date. Dans la Male Mort, en 1982, reprenant les conclusions de la thèse qu’il venait de soutenir, il énonce le principe de la distorsion rétrospective de la contamination de l’image de la première proscription par la seconde et, par ce biais, la création de l’exemplum du dictateur, comme tyran et préfiguration de César puis de l’Empire. C’est l’idée qu’il développe sous le titre du « mythe de Sylla », une réponse à S. Lanciotti [2] où il s’applique à reprendre les textes des contemporains, Cicéron et Salluste, dans leur contexte, montrant que la crudelitas de Sylla apparaît comme l’effet des circonstances et non comme un caractère stable, que le reproche porte sur l’avaritia et l’absence de mesure dans la victoire. Il s’applique également à dissocier proscription et dictature en montrant comment un usage non précautionneux des sources a accrédité l’image d’un coup d’État et d’une dictature extraordinaire teintée de violence. La proscription a précédé la dictature, rappelle-t-il, comme les confiscations ont précédé la proscription. L’ affirmation souvent martelée de la fidélité de Sylla au Mos, en matière de procédure, de contenu et de durée, au-delà des apparences et des distorsions, doit être nuancée – et il le fait en relevant quelques irrégularités (la dictio consulaire notamment) – mais sa démonstration eut le très grand mérite de rendre à l’Tmuvre de Sylla son caractère républicain, sa cohérence et, vraisemblablement, sa signification. Toutefois, on serait tenté d’émettre quelques réserves. Ainsi, dans son souci de souligner la normalité syllanienne, F.H. gommait parfois un peu l’originalité de ces réformes ou les précédents créés par les actions du magistrat ; par sa conviction dans l’intelligence politique du personnage, il faisait oublier les influences qui avaient pu s’exercer sur lui ; enfin, dans son désir de rappeler la férocité de cette période, celle des marianistes et des participants aux exécutions, il semblait en exonérer Sylla, dans une certaine mesure. C’est que, sans totalement céder à un doux penchant pour la réhabilitation, F.H. faisait de l’histoire avec conviction et passion. Ses sujets presque tous liés aux guerres civiles l’ont rendu très sensible au poids des événements et à la signification de leurs enchaînements ; ce souci de l’ordre chronologique et du contexte se retrouve dans toutes ses analyses. Aussi, plaide-t-il pour une étude « verticale » et non « horizontale » des agrandissements du pomerium, car ils n’ont pas tous le même contenu, et, surtout, ils s’influencent mutuellement, dans les deux sens : les suivants s’inspirent du précédent de Sylla, mais dans l’historiographie, le sens que Claude donna à cette opération – la conquête de nouvelles provinces – faussa les jugements que l’on porta sur la première. L’idée de distorsion rétrospective est centrale dans ses réflexions sur Sylla mais il l’applique par ailleurs, entre autres, au congé de Marius pendant la guerre de Jugurtha, à la violence de Cinna, aux constructions et l’Tmuvre édilitaire d’Auguste. Les études sur la révolution romaine, sur la pax romana, sur les pouvoirs tribuniciens d’Auguste, sur le pouvoir et l’urbanité entre République et principat, plus généralement celles sur la lecture des conflits dans l’espace romain, méritent largement l’attention du lecteur par l’ampleur de vue qu’elles manifestent et aussi l’audace des hypothèses.

À l’opposé de ces vastes perspectives, la prosopographie, dont il ne manquait jamais de rappeler les limites et les faiblesses, quand ce n’était pas son aspect fastidieux, lui donna l’occasion d’une série de mises au point très précieuses, sur des individus, comme Fabius Hispanensis, Horace, M. Terentius Varro Lucullus, C. Vibius Pansa, ou des groupes comme celui des fils de proscrits. Il manifesta dans ce domaine une légitime rigueur et rappelait avec humour à propos d’imprudentes hypothèses émises sur Pansa, p. 159 : « la proscription de 82 a opéré, dans le personnel politique de cette époque, une saignée particulièrement grave et je crains que la prosopographie moderne ne l’accentue encore ». Hélas, tous ceux qui emploient cette méthode de travail pèchent un jour au moins, malgré leur prudence, et c’est le cas de F.H. lui-même dans l’article, par ailleurs excellent, qu’il consacre aux liens entre pouvoir et urbanité, en assimilant le tribun Statilius à T. Statilius Taurus, p. 420. De façon plus globale, il s’inscrivait contre la simplification en histoire, que ce soit celle des raccourcis prosopographiques, ou celle engendrée par la conviction de la linéarité historique. Il plaidait pour la réhabilitation de l’accident, du repentir, même s’ils sont habillés a posteriori par un discours cohérent qui atténue les aspérités de la réalité.

Les articles rassemblés ici sont souvent une réponse à un ouvrage paru, comme celui sur les confiscations qui était un compte-rendu critique de l’ouvrage de Fr. Salerno [3], mais dont l’intérêt en dépassa le cadre. Quand ce n’est pas le cas, ils ressortissent le plus souvent à un projet collectif, colloques ou hommages. Cela montre que la réflexion de F. Hinard n’était jamais isolée, elle s’éclairait de ses recherches de longue haleine puis s’inscrivait dans un débat permanent, qui se poursuit toujours sur certains thèmes, parmi ses élèves, ses collègues ou ses amis. Par exemple, les Aemilii Pauli et la solidarité familiale ont été étudiés par Annie Allély [4]; les distorsions rétrospectives, l’ambivalence et l’inspiration républicaine de la dictature syllanienne nourrissent la réflexion de Marie Ver Eecke ; d’autres adoptent une relecture critique des sources [5] , Dion Cassius, avec Estelle Bertrand et Gianpaolo Urso ou Appien avec Philippe Torrens [6] . Au-delà des idées, ce recueil permet de retrouver aussi le caractère du chercheur, sa passion, nous l’avons dit, et aussi son souci impatient de ne pas se perdre dans des détails jugés futiles, comme le montre la n. 2 p. 36, « il n’est pas question de mentionner ici une bibliographie rétrospective ». Mais surtout dominent l’aisance et l’élégance de son style, son goût pour les chutes brillantes, pleines de sens et d’esprit : « un praeco, à Rome, cela se voit, cela s’entend, mais ne se considère pas » p. 444 ou p. 387 « la victoire des îles Égates avait appris à bien des malheureux que l’eau de mer pouvait avoir le goût des larmes ».

Ce recueil d’articles dispersés et d’une accessibilité aléatoire apparaît donc bien précieux et très utile. Il offre l’occasion de mesurer ce que l’on doit à la recherche de François Hinard et, pour ceux qui l’ont connu, il fait écho à leurs souvenirs. Pour François Hinard en effet, formé à la prosopographie, l’article n’était pas un genre mineur et il concentrait souvent en quelques pages une démonstration importante, étayée par une solide argumentation. C’est pourquoi, comme pour ceux de R. Syme, ses scripta varia constituent un complément indispensable aux ouvrages de synthèse et l’on ne peut que remercier Estelle Bertrand de s’être consacrée à cette pieuse obligation.

Marie-Claire Ferriès

 

Notes
  1. Les proscriptions de la Rome Républicaine, Rome 1985 ; Sylla, Paris 1985 ; Sullana Varia. Aux sources de la première guerre civile romaine, Paris 2008.
  2.   S. lanciotti, « Silla e la tipologia del tiranno nella litteratura latina repubblicana », QS 6, 1977, p.129-153 et QS 8, 1978, p. 191-225.
  3. Fr. Salerno, Dalla consecratio alla publicatio bonorum, Naples 1990.
  4. Lépide le triumvir, Bordeaux 2004 ; « Le sort des enfants des hostes publici à Rome à la fin de la République. L’exemple des Aemilii Lepidi », Athenaeum 96, 2008, p. 609-622.
  5.   M. Ver EecKe, La république et le roi, Le mythe de Romulus à la fin de la République, Paris 2008.
  6.   E. Bertrand, avec V. fromentin, Dion Cassius, Histoire romaine, livres 45-46, Paris 2008, notice, traduction et notes ; G.P. urso, « L’origine delle proscrizioni silane nei frammenti di Cassio Dione », REA 112, 2010, p. 153-167 ; PH. torrens, Appien, les
    guerres civiles à Rome, livres I à IV, Paris 1993-2008 et, principalement, avec P. gouKoWsKi, Appien, Histoire romaine – Tome X, Livre XV, Paris 2010.