Histoire et archéologie méditerranéennes sous Napoléon III. Actes du 21e colloque de la Villa Kérylos à Beaulieu-sur-Mer les 8 & 9 octobre 2010. – A. Laronde, P. Toubert, J. Leclant éds. – Paris : De Boccard, 2011. – XVI+275 p. : bibliogr., ill. – (Cahiers de la Villa «Kérylos», ISSN : 1275.6229 ; 22). – ISBN : 978.2.87754.247.0.

L’historiographie de la IIIe République a le plus souvent ignoré ou sous-estimé les  initiatives scientifiques de Napoléon III dans  les domaines de l’histoire et de l’archéologie, réunissant ainsi dans la même détestation l’auteur du coup d’État du 2 décembre 1851, le promoteur des fouilles du site d’Alise-Sainte-Reine (Alésia) et l’historien de Jules César. C’est à un autre volet des initiatives du maître du Second Empire qu’est consacré, si l’on en croit le titre, le volume édité par André Laronde, Pierre Toubert et Jean Leclant. Il  s’agissait de célébrer scientifiquement le cent  cinquantième anniversaire du rattachement de Nice et de son comté à la France, en 1860, par le traité de Turin. Mais, loin de s’en tenir à ce seul événement et à l’exploration historique approfondie qu’il aurait été permis de proposer, les treize communications présentées à ce colloque font la promesse d’offrir une large présentation d’ensemble des initiatives prises par Napoléon III dans le domaine des recherches consacrées à l’Antiquité. La véritable unité du recueil provient ainsi de ce que les initiatives impériales auraient pour cadre l’ensemble de l’aire méditerranéenne. Ces études, disposées dans un ordre aléatoire, ce que l’on regrettera, illustrent les trois principaux domaines où a pris  place son activité. La notoriété de l’empereur provient avant tout du projet, né dans les années 1859-1860, de composer une biographie de  Jules César qui deviendra une Histoire de Jules César, en deux volumes, parus en 1865-1866, avec la collaboration des meilleurs savants du temps, tels Alfred Maury, Prosper Mérimée (qui en avait conçu le projet pour lui-même vingt ans  auparavant), Victor Duruy, Léon Rénier et, il va de soi, Eugène Stoffel, fidèle de l’empereur, qui dirige les fouilles d’Alésia. Mais Napoléon III conçut aussi un ensemble de projets plus vastes, sous la forme de fouilles en France (en Champagne, dans la forêt de Compiègne, à Gergovie) et de missions à l’étranger, destinées soit à consolider sa propre documentation, soit,  peut-être (ses intentions réelles demeurent obscures, comme le personnage était secret et plus complexe que les lignes tracées par le verbe hugolien ne le laissent croire), à satisfaire des ambitions intellectuelles à la hauteur du chef  d’État qu’il prétendait être : ainsi à Rome, avec les fouilles des jardins Farnèse (1861-1870), en Macédoine les fouilles menées par Léon Heuzey (1861), les travaux de Rénier en Afrique du Nord, qui conduisent au recueil en quatorze  fascicules des Inscriptions romaines d’Algérie (1855-1858), les travaux de Mariette Pacha, fondateur du Service des Antiquités de l’Égypte  et découvreur du Sérapeum de Memphis, sur le site de Saqqara (1852), enfin, à tout seigneur…, la mission scientifique d’Ernest Renan en Phénicie (1860-1861). Mais cette archéologie  spectaculaire, telle qu’elle était alors pratiquée, pas seulement par les savants français,  est stabilisée par la création d’institutions majeures, à l’initiative de Napoléon III. La  recherche trouve alors pour la première fois un  cadre destiné entièrement à la recherche. Ces  institutions, destinées à durer, sont pour les  principales le musée de Saint-Germain-en-Laye pour les « Antiquités nationales » (1862), l’École pratique des hautes études (1868) conçue sur le modèle des séminaires qui font la réputation de  la science allemande de l’Antiquité en Europe,  et les réformes touchant l’École française  d’Athènes, fondée en 1846. Mais n’oublions pas  que c’est là une nécessité, car la concurrence est  vive en Europe et donc en Méditerranée, sur fond de crises politiques entre la France, l’Angleterre, la Russie, l’Autriche, l’Empire ottoman. À ces  conflits armés et ces débats prennent part les antiquisants ; qu’il suffise de rappeler la querelle  entre Fustel de Coulanges et Mommsen, dans la  presse italienne, à l’automne 1870. Tels sont les  éléments principaux du contexte large sur lequel  repose le présent recueil.

Dans l’exposé liminaire, Gilles Pécout  (« Cavour, Napoléon III et le rattachement  de Nice à la France », p. 1-21) analyse, au plus près des événements et des évolutions de  l’opinion, comment on est passé d’une hostilité à la cession de Nice, entre mars et juin 1860,  à l’entrée dans l’Empire de cette ville et de Chambéry. La politisation des notables locaux,  la vigueur de la mobilisation internationale (avec l’opposition résolue des Britanniques notamment, qui transposent sur le terrain niçois  leur opposition à la France dans l’ensemble de  la Méditerranée) et le débat entre les camps  de Cavour et de Garibaldi donnent à cette  affaire une résonance qui va bien au-delà de  son contexte local : en échange de l’abandon  de Nice, Garibaldi ne rencontre pas d’obstacle  dans son expédition sicilienne. Nice est bien  « le cœur logistique d’un système complexe  de compensations territoriales » (p. 21), mais Gilles Pécout note aussi que, pour que cette  realpolitik s’enracine dans la réalité, il faut qu’elle rencontre un minimum d’approbation  populaire et médiatique.

Gilles Ferragu étudie les relations, matérielles et, plus encore, spirituelles, que  l’empereur a entretenues avec Rome, la ville d’au-delà des monts (« Rome et la romanité, de  Napoléon III aux sœurs latines », p. 23-35). Il défend avec brio l’hypothèse que l’impossibilité des nations européennes à maintenir une politique et une diplomatie romaines a pour contrepartie  le développement d’une « diplomatie culturelle  régénérée » (p. 23). C’est par la culture, par  la latinité que s’opère le rapprochement entre  la France et l‘Italie. La naissance de l’École  française de Rome, entre 1870 et 1873, signifie, par delà la défaite de la France, l’émergence  d’une diplomatie des relations scientifiques, où  la force armée « cède la place aux historiens et  archéologues. »

Pascal Arnaud dresse un historique des recherches archéologiques menées pendant les dix années qui séparent l’annexion (1860) du désastre de Sedan (« L’archéologie en pays niçois », p. 37-56). En dépit des recherches menées antérieurement, c’est à cette période que  l’on doit le choix des sites et des thèmes ainsi que la création des sociétés érudites qui animent  les activités archéologiques régionales pendant un siècle, selon un modèle qui n’est pas propre  au département des Alpes-Maritimes.

De quels conseillers historiques  Napoléon III s’est-il entouré pour son Histoire  de Jules César, dont le tome I paraît en 1865,  suivi d’un tome II, l’année suivante ? Celui-ci  s’arrête au passage du Rubicon. Selon André  Laronde trois figures émergent : Hortense Cornu, amie de l’empereur, avec lequel elle fut élevée,  érudite et germaniste comme lui ; Victor Duruy, issu d’un milieu modeste, historien reconnu, un temps suppléant de Michelet à l’École Normale Supérieure, ministre de l’instruction publique  de 1863 à 1869 ; enfin Wilhelm Frohner  (1835-1925), badois de naissance, arrivé à Paris  sous le Second Empire, et auprès de l’empereur  début 1863, alors que le premier tome du Jules  César est déjà rédigé. C’est lui principalement qui fit procéder à de multiples corrections et qui  mit au jour les défaillances rédhibitoires de son  protecteur en matière historique.

L’acquisition de la collection du marquis Campana fut une opération importante qui profita aux musées français. Le musée Campana  était le fruit de trois décennies d’accumulation d’objets d’art de toutes sortes, archéologiques ou non. Elle fut l’un des derniers grands musées privés qui se sont formés à Rome, sur  le modèle des collections aristocratiques de la Renaissance, en parallèle avec les musées pontificaux. Gianpaolo Nadalini reconstitue l’historique de cette acquisition de 4 555 objets, distribués (dispersés) vers une cinquantaine de destinations en France («L’acquisition du musée Campana et ses implications dans la  recherche archéologique du Second Empire »,  p. 69-94).

Yann Le Bohec (« Napoléon III et Alésia »,  p. 95-108) suggère que la question des fouilles d’Alésia appartient au domaine militaire et  c’est cela seul qui permet d’aborder de manière neuve le dossier. Il semblerait plutôt que ce  soit une manière de l’enfermer stricto sensu et cette synthèse n’apporte rien de plus aux travaux récents de Michel Reddé et Siegmar von Sturnbein. Souligner que César s’intéresse, ci et là, au « visage de la bataille » parce qu’il  mentionne des massacres ou la peur de certains soldats ne fait pas pour autant de lui un historien de l’Historial de la Grande guerre de Péronnes.

Dans un tout autre registre, les missions archéologiques françaises en Grèce du nord (Thessalie et Macédoine), étudiées par Michel  Sève (p. 109-124) sont un bon témoin d’une  période de transition, entre le temps des voyageurs et celui des fouilleurs. La figure de Léon Heuzey, alors grand spécialiste de ces régions, le montre tout particulièrement.

Lorsqu’Ernest Renan s’embarque pour le Levant, en octobre 1860, pour une mission exploratrice d’un an (il rembarque à Beyrouth,  le 10 octobre 1861), il se propose d’enquêter sur  quatre sites : Byblos, Sidon, Tyr et Arados. Il  veut à la fois mener des fouilles et explorer les  régions environnantes, parce qu’elles constituent à ses yeux le berceau du christianisme. Christian Robin propose une utile synthèse de cette  entreprise voulue par l’empereur et confiée à Renan au printemps 1860 (« La mission d’Ernest  Renan en Phénicie », p. 125-154). La situation internationale dans cette région est alors tendue, et Renan est protégé par le corps expéditionnaire français qui l’aide dans sa mission scientifique, tout en occupant la région pour porter secours  aux chrétiens d’Orient. De ce voyage il résulte un rapport final intitulé Mission de Phénicie, publié de 1864 à 1874, ainsi que le journal de sa sœur, Henriette, qui paraît seulement  en 1930, de nombreuses correspondances, le mépris souverain et bien connu de Renan pour  les musulmans, et surtout l’impulsion donnée à la création, en 1867, du Corpus Inscriptionum Semiticarum.

Pierre Morizot s’intéresse aux précurseurs de l’archéologie française en Algérie (« La  naissance de l’archéologie romaine en Algérie »,  p. 155-177), entre le début du XVIIIe  siècle  et la fin du XIXe. L’auteur dresse une série de  rapides portraits de personnalités françaises et  anglaises qui appartiennent à deux catégories :  voyageurs ou résidents, tels Peyssonnel, Shaw, Temple, chargés par leur gouvernement de  recueillir des données sur les possessions  turques d’Afrique du nord ; ecclésiastiques  érudits et collectionneurs, dont les plus célèbres  sont Morcelli ou Migne. La conquête de  l’Algérie confère un rôle de premier plan à la  France, qui se traduit par la création, en 1838, d’une commission d’exploration scientifique, placée sous la responsabilité du ministère de la  Guerre, préoccupation que reprend à son compte Napoléon III.

Le tour de la Méditerranée napoléonienne, si l’on peut qualifier ainsi cette politique scientifique, qui conduit à la création, en 1868, de l’École pratique des hautes études, sous le ministère de Victor Duruy, se poursuit avec  l’évocation de la figure d’Auguste Mariette  par Nicolas Grimal (« Mariette Pacha »,  p. 179-192). Le titre de gloire de cet autodidacte  (né en 1821) est la découverte du Serapeum  de Saqqara (1852). Plus tard, il fut le premier  à fouiller les temples de Karnak, au cours de quinze campagnes, à partir de 1858. L’aura dont il bénéficie jusqu’à sa mort, en 1881, consacre  une certaine égyptologie « où se rencontrent  classicisme, exotisme et romantisme » (p. 183).

Mariette participe à l’exposition universelle  de 1867, qu’analyse Daniel Grange, comme un  témoignage de cette « passion française » qu’est  l’Égypte (« L’Égypte à l’exposition universelle  de 1867», p. 193-203) et de la redécouverte dont  elle est l’objet depuis l’expédition de Bonaparte,  en 1798, suivie du Voyage dans la Basse et la haute Égypte, dû à Vivan Denon (1802), de  l’œuvre de Champollion, de l’égyptomanie qui  s’impose dans les arts décoratifs ou de coups  d’éclat tels que l’arrivée à Paris de l’obélisque de  Louxor (1836). L’exposition de 1867 sanctifie le développement de la présence française, tout à  la gloire du Second Empire, mais ces feux sont de courte durée, l’Antiquité est un enjeu du conflit de 1870-1871.

La contribution de Jean-Bernard de Vaivre  (« Les canons de Rhodes offerts à Napoléon  III », p. 205-240) part d’un événement dont la  portée semble très limitée. Le sultan Abdelaziz, allié des occidentaux lors de la guerre de Crimée,  fit don à la France des canons laissés par les  chevaliers lors de la perte de l’île de Rhodes, en 1522, douze pièces fondues par l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem. En satisfaisant par ce  geste la passion de l’empereur pour l’artillerie, le sultan trouve un moyen de rappeler que  l’Empire ottoman est encore un acteur majeur dans le jeu politique en Méditerranée.

La contribution de Roland Recht (« Une  architecture entre archéologie et représentation »,  p. 241-253) analyse la notion de « style Second  Empire », à travers l’architecture. Haussmann,  Labrouste, Garnier sont autant de noms qui ont  laissé leurs marques dans Paris. L’Antiquité est instrumentalisée : Rome, Pompéi, la Grèce, l’Égypte sont des représentations d’un âge d’or  auprès duquel le présent a parfois besoin de se  ressourcer ou de se légitimer. Le Moyen Âge se  plie, lui, à une norme gothique modernisée que  codifie Viollet-le-Duc, redonnant à cette période  son aura propre, entre Antiquité grecque et Renaissance.

Les études réunies dans ce recueil peuvent  paraître, dans leur ensemble, dispersées. Elles contribuent toutefois à une histoire des disciplines archéologiques et historiques par les informations qu’elles sollicitent, chacune constituant une utile introduction au sujet abordé. Peut-être aurait-il été nécessaire de mieux relier les promesses du titre et l’architecture proposée. La “Méditerranée”est prise comme une  étiquette à la mode, mais ne fait jamais l’objet d’une définition, même au sens géographique  le plus courant (on s’étonnerait alors de la présence d’Alésia). Il manque une véritable présentation problématique et des conclusions  qui lui fassent écho. L’absence d’index des  sources et d’index des thèmes et noms rend  encore plus visible l’absence d’un véritable travail éditorial, et tout aussi difficile une lecture  croisée des dossiers proposés. Les spécialistes de l’histoire des savoirs et de la réception de  l’Antiquité ne pourront que le regretter, tant le  champ d’enquête est prometteur.

Pascal Payen