Interpretatio. Traduire l’altérité culturelle dans les civilisations de l’Antiquité. – Fr. Colin, O. Huck, S. Vanséveren éds. – Paris : De Boccard, 2015. – 448 p. : index. – (Études d’archéologie et d’histoire ancienne, ISSN : 1284.6325 ; 25). – ISBN : 978.2.7018.0375.3.

Cet ouvrage n’est pas simplement une étude du processus que les historiens des religions nomment interpretatio, à savoir le fait de rendre, dans la langue du locuteur, le nom d’une divinité étrangère en recourant à un nom plus familier, mais toujours quelque peu « décalé ». Il s’agit en fait et plus largement d’explorer une intuition, comme le précise Frédéric Colin, dans son « Avant-Propos » : ce procédé pourrait-il avoir une portée bien plus ample, celle de mettre en équation deux ensembles de notions allogènes « en vue de traduire l’altérité culturelle grâce au jeu de la comparaison » (p. 7) ? Par-delà les dieux et les panthéons, l’interpretatio pourrait alors toucher les institutions, les systèmes de valeurs ou de pensée, les artefacts…, dès lors qu’un rapprochement interculturel s’opère L’enquête proposée touche à l’Antiquité en première instance, mais elle s’étend ça et là bien au-delà de ses frontières traditionnelles. Issus de séminaires tenus à Strasbourg et Bruxelles, mais aussi de journées d’étude plus amplement ouvertes, le produit final se structure autour de quatre sections d’inégale longueur. « Une introduction méthodologique » pour commencer, avec deux contributions touchant aux interférences linguistiques d’une part, aux transpositions lexicales de l’autre, avec pour focale l’arménien, le hittite et le grec, pour la première, le grec et l’égyptien, pour la seconde. Ce dernier essai, dû à Fr. Colin, propose une modélisation du processus de transposition lexicale de notions culturelles étrangères et fournit une utile mise au point sur les apports des travaux de sociolinguistique dans ce domaine.

La deuxième section cible, au départ de cas spécifiques, « Les rencontres culturelles synchroniques » et contient neuf contributions sur la traduction de l’altérité culturelle linguistique, iconographique ou normative dans des contextes hittite, égyptien, perse, grec et romain. La prise en compte des environnements favorisant les interactions est évidemment fondamentale : les populations ou certains de leurs membres se croisent et se rencontrent, ils cohabitent ou échangent, comparent et traduisent, autant de situations qui débouchent sur des formes de comparaison, confrontation et dialogue, plus ou moins créatives. Le transcodage qui en résulte est, en effet, toujours le fruit d’une conjoncture, mais aussi de conjectures dans la mesure où toute traduction a un prix, ainsi que le souligne le concept d’interpretatio, qui renferme la notion de pretium. Comme le rappelle à bon escient Fr. Colin, ces « glissades » ou malentendus sont eux-mêmes producteurs de sens ; en « indigénisant », tantôt sur le plan morphologique, tantôt sur le plan sémantique, des notions « autres », on met en branle des dynamiques approximatives, mais fécondes d’appropriation culturelle.

La troisième section touche aux « Rencontre culturelles diachroniques », avec deux textes sur l’altérité atavique ou exotique envisagée dans la longue durée de la réception de l’Antiquité. C’est l’occasion de souligner, plus encore que dans la dimension synchronique, les reformulations (valorisantes ou dépréciatives, admiratives ou polémiques) que toute opération transculturelle implique. On aurait pu faire référence ici au volume édité par C. Bonnet et F. Bouchet[1]. Enfin, la quatrième section, intitulée « Vers d’autres recherches sur les interactions culturelles et linguistiques », se résume à une contribution qui concerne les contacts linguistiques dans les colonies romaines d’Orient. Les quatorze contributions ici rassemblées sont assorties de cinq indices : des langues et écritures, des concepts linguistiques et culturels, des traductions et emprunts lexicaux commentés, des anthroponymes, ethnonymes, théonymes et toponymes, enfin des sources (p. 409-444), autant d’outils qui représentent une vraie plus‑value pour le livre. Manque en revanche une bibliographie finale, qui eût également rendu des services, chaque contribution renfermant la sienne.

La lecture de toutes les contributions met bien en avant les effets de sédimentation, mais aussi parfois de rupture, propres aux multiples formes d’interpretatio, au sens large qui est ici défendu : diglossie, interférences, bilinguisme, multiculturalisme, emprunts, transferts culturels, imitations, innovations, domination… Il n’est pas envisageable ici d’entrer dans le détail des contributions, mais il est certainement utile de revenir sur la proposition majeure du livre, à savoir étendre la notion d’interpretatio à toute la sphère des activités culturelles : langue, vocabulaire, artefacts, normes, pratiques… Publié en 2015, ce livre a été bouclé fin 2013, de sorte qu’il n’a pu tenir compte d’une série de publications récentes qui apportent un éclairage intéressant sur la question de l’interpretatio et, plus généralement, de la traductibilité des cultures de l’Antiquité. Je songe en particulier à la monographie de Maurizio Bettini[2], ainsi qu’à l’essai du même Bettini intitulé « Interpretatio Romana : Category or Conjecture? »[3], qui propose une analyse très serrée du passage de Tacite (Germanie 43, 4) dans lequel apparaît pour la première fois le terme d’interpretatio pour désigner le processus consistant à rendre approximativement les dieux des autres (une population germanique) par le biais d’une dénomination latine. Or, étrangement, ce texte n’est pas pris en considération dans le volume dont nous rendons compte. Pourtant, c’est en partant de ce passage, que Bettini cerne bien les processus cognitifs (connaissance ou reconnaissance) et linguistiques foncièrement expérimentaux, donc non normatifs, qui y sont à l’œuvre et le type de comparaison/rapprochement contextuel, sans visée universelle ou généralisante, que l’interpretatio des dieux des polythéismes met en branle. Voir encore, sur ce point, son Éloge du polythéisme[4]. La contribution d’Océane Henri, sur l’interpretatio d’Artémis en Égypte, décrit du reste utilement la multiplicité des personnes qui se cachent sous un même masque, et l’on pourrait ajouter celle des masques traduisant une même personne. À cet égard, la contribution d’Alice Mouton et Carina Van den Hoven, sur les noms des divinités prises à témoin du traité entre Hattushili III et Ramsès II, souligne également les dilemmes non résolus, les approximations, les doutes que les scribes laissent filtrer, en écho à une certaine irréductibilité des dieux, mais aussi des langues et des cultures. De la même manière, dans l’étude de Dominique Lenfant sur « Les hommes du pouvoir perse passés au filtre grec », on voit comment le rapprochement peut également servir à souligner les écarts, voire l’antithèse entre deux cultures, deux systèmes.

En définitive, même si la logique même du polythéisme, une logique plurielle et pragmatique, favorise l’interpretatio, la proposition qui consiste à en explorer les applications dans des domaines plus larges semble convaincante. On ne peut pas vraiment dégager, en ces matières, une spécificité du religieux, mais plutôt des configurations spatio-temporelles qui favorisent tantôt le rapprochement, le dialogue, tantôt la distance ou le malentendu. Les relations entre l’Égypte et la Grèce fournissent, sur ce plan, un terrain d’une fécondité toute particulière, spécialement à partir de l’époque hellénistique. Loin d’être normatifs, ces processus s’avèrent hautement créatifs et c’est précisément dans cet espace d’intermédiation et d’interprétation que l’historien trouve matière à analyse et réflexion. Certes, il resterait à se demander si toute traduction, adaptation, transposition, translatio, tout transfert culturel, toute forme de réception mérite l’étiquette d’interpretatio et ce que l’on gagne à la privilégier par rapport à tous ces concepts déjà largement répandus.

À cet égard, l’ouvrage aurait pu utilement contenir une conclusion, pour revenir, au terme des études portant sur des terrains nombreux et variés, sur les questions méthodologiques du début, lesquelles étaient fortement axées sur les aspects linguistiques et lexicaux. En ouvrant le spectre sémantique, qu’a-t-on gagné ? Le nouveau paradigme proposé par Fr. Colin a-t-il vraiment été adopté, a-t-il porté des fruits ? On a parfois l’impression d’une certaine dissociation entre les propositions de la section méthodologique initiale et le traitement des cas, dans les trois sections suivantes. Le lecteur reste un peu dubitatif à la fin sur l’application du nouveau paradigme annoncé par Fr. Colin, mais il reste certainement réceptif à tout approfondissement d’une problématique centrale pour toute l’Antiquité. Ce livre en montre remarquablement la complexité.

Corinne Bonnet

[1]. Translatio. Traduire et adapter les Anciens, Paris 2013.

[2]. Vertere. Un’antropologia della traduzione nella cultura antica, Turin 2012.

[3]. Paru dans C. Bonnet, V. Pirenne-Delforge, G. Pironti éds., Dieux des Grecs, dieux des Romains. Panthéons en dialogue à travers l’histoire et l’historiographie, Turnhout 2016, p. 17-35.

[4]. Les Belles Lettres, Paris 2016.