Jouanna (D.), Les Grecs aux Enfers. D’Homère à Épicure. – Paris : Les Belles Lettres, 2015.- 336 p. : bibliogr., index. – ISBN : 978.2.251.44527.4.

Le livre de D. Jouanna s’adresse, comme l’indique son texte de façon récurrente, à un « lecteur moderne », c’est-à-dire à un public de non-spécialistes intéressés par l’Antiquité. La rédaction est aisée, accessible (le grec a été translittéré) et bien documentée. Le livre offre toutes les caractéristiques d’une bonne synthèse sur un sujet susceptible d’intéresser étudiants et curieux. L’auteur a pris un soin tout particulier à guider son lecteur en lui présentant en introduction de chapitre les idées les plus communément répandues sur son sujet, et ce qui sépare cette opinio communis des sources antiques, qu’elle analyse avec précision.

D. Jouanna a adopté un ordre à la fois chronologique et contextuel : un premier chapitre sur Homère (complété par Hésiode et d’autres sources) est suivi d’une incursion sur la place des Enfers dans les cultes à mystères (c’est-à-dire orphistes, pythagoriciens et mystères d’Éleusis). Un troisième chapitre est consacré à Platon, le quatrième décrivant les doctrines de trois sectes philosophiques (Aristote, stoïciens, épicuriens) et de Plutarque. Quatre extraits de Platon, reprenant la traduction des Belles Lettres (Gorgias, 523a-526d ; Phédon, 107e-114d ; République, 613e-621d ; Phèdre, 246a-249b) et un extrait de Pausanias, dans la vieille traduction de M. Clavier légèrement modifiée (IX, 39, 5-14, sur l’antre de Trophonios) sont proposés en annexe. Des considérations méthodologiques utiles accompagnent certains des chapitres, par exemple pour la définition des cultes à mystères.

La bibliographie, démesurée sur un tel sujet, a été réduite à des ouvrages et articles essentiellement en français et en anglais, ce qui explique sans doute l’absence d’auteurs aussi importants qu’A. Bernabé ou Chr. Riedweg sur l’orphisme ou Fr. Diéz de Velasco sur les voies de l’au-delà. On pourrait y ajouter le livre de W. Burkert, La tradition orientale dans la culture grecque, Paris, Macula, 2001, pour son 3e chapitre, « L’orphisme redécouvert ». À l’inverse ont été retenus certains ouvrages datés (Les Mystères d’Éleusis de P. Foucart, 1914, republié chez Pardès en 1992). La bibliographie représente une sorte de moyen terme en réunissant des sources secondaires accessibles en langue française et / ou des études indispensables en langue française et étrangère, sans hiérarchisation. Elle inclut aussi des sources primaires, mais seulement pour les éditions du papyrus de Derveni et des lamelles orphiques. L’ouvrage se finit par un index des passages cités, mais n’offre pas d’index thématique.

La première partie (« L’âme dans les enfers homériques, viiie et viie siècles ») propose une cartographie générale des Enfers, fondée sur Homère et Hésiode (chap 1, « La localisation de l’Hadès » ; chap. 2, « La géographie des enfers »), et introduit aussi de grands thèmes récurrents, comme la définition de l’âme, l’existence ou non d’un jugement des morts, le sort de l’âme dans l’au-delà, les divinités associées aux enfers (chap. 3, « Le peuple des morts aux enfers » ; chap. 4, Les divinités des enfers » ; « Les grands damnés des enfers »).

La deuxième partie (« Les enfers des cultes à mystères, viie-ve siècles ») distingue plusieurs courants à l’intérieur du monde des mystères, en envisageant dans un premier temps l’orphisme, y compris dans ses liens possibles avec le culte dionysiaque (chap. 1, « Le monde infernal des orphistes »). Y sont présentés les principaux textes documentaires, sous forme de résumé, avec quelques extraits significatifs : les cosmogonies et les Hymnes orphiques, le papyrus de Derveni et les lamelles d’or, ainsi que des témoignages extraits de Platon, d’Aristophane et de Théophraste. La doctrine pythagoricienne (chap. 2, « Orphisme et pythagorisme ») est ensuite abordée, ainsi qu’une présentation des mystères d’Éleusis où l’auteur est contrainte, faute de sources, à se livrer à des suppositions et des reconstitutions à valeur très générale (chap. 3, « Le mort aux enfers, selon les mystères d’Éleusis »).

Le corpus de la troisième partie (« Les enfers de Platon ») est d’un accès plus aisé. Les thèmes abordés dans la première partie sont repris ici, dans un ordre différent (chap. 1, « L’âme devant le tribunal des morts » ; chap. 2, « La géographie des enfers platoniciens ») ou suivant des thématiques propres à Platon (chap. 3, « Le temps dans les enfers platoniciens : l’itinéraire des âmes » ; chap. 4, « La réincarnation »).

La quatrième partie (« Les enfers après Platon : la fin des voyages de l’âme ? ») dessine chez certains philosophes hellénistiques (Aristote, Stoïciens, Épicuriens) la fin des considérations eschatologiques qui caractérisaient les trois premières parties au profit d’une réorientation du discours sur la nature des dieux et la redéfinition de l’âme et du corps (chap. 1, « La disparition de l’au-delà »). Un chapitre sur Plutarque (chap. 2, « Plutarque : le retour des âmes aux enfers ») a été ajouté, car, écrit l’auteur, ce « penseur tardif » permet de voir « la présence obstinée et continue des idées traditionnelles, c’est‑à-dire la volonté certainement très répandue dans le grand public de continuer à croire » aux enfers (p. 272). Quelques exemples tirés du corpus épigraphique (voir en dernier lieu G. J. Oliver (éd.), The Epigraphy of Death, Liverpool, Liverpool University Press, 2000 ; J.S. Bruss, Hidden Presences. Monuments, Gravesites, and Corpses in Greek Funerary Epigram, Louvain, Peeters, 2005 ; C. C. Tsagalis, Inscribing Sorrow: Fourth-century Attic Funerary Epigrams, Berlin & New York, de Gruyter, 2008 ; M. Obryk, Unsterblichkeitsglaube in den griechischen Versinschriften, Berlin & Boston, de Gruyter, 2012 ; M. Wolfe, Cut these Words into my Stone: Ancient Greek Epitaphs, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2013) pourraient aider à appuyer et nuancer cette assertion.

Prétendre réaliser une description complète du rapport à la mort des Grecs de l’Antiquité est un pari impossible à tenir. D. Jouanna a donc restreint son étude aux périodes classiques et hellénistiques, comme l’indique le titre (D’Homère à Épicure), même si elle a intégré un chapitre sur Plutarque. Elle s’est cantonnée à un corpus classique, celui des poètes et des philosophes, sans envisager ni les sources épigraphiques, ni la documentation archéologique ni l’iconographie, ni justifier précisément ses choix.

Or le point de vue adopté par D. Jouanna n’est pas neutre. Dans le chapitre sur les Enfers homériques, par exemple, les poèmes sont présentés comme des œuvres, mais interprétés comme des sources documentaires pour reconstituer un paysage général de l’au-delà. Les héros homériques tels qu’Ulysse, ainsi que le peuple des morts, sont identifiés à ce que « les Grecs du temps d’Homère imaginaient [de] la “vie” qui les attendait aux Enfers » (p. 102). D. Jouanna fait de l’œuvre d’Homère le reflet exact des croyances religieuses et eschatologiques du monde grec. Il est donc normal, dans cette optique, que les variations dans les sources, y compris au sein du corpus homérique, soient traitées comme des « inconséquences » propres aux « légendes » (p. 45). Interrogeant les « croyances » des Grecs, D. Jouanna ne propose pas de définition du terme, et n’utilise les outils ni de la sociologie des religions, ni de l’anthropologie culturelle, ni de la théorie littéraire sur la fiction. Le rapport entre les auteurs de textes antiques et leur public n’est pas défini : en quoi les corpus utilisés sont-ils représentatifs des Grecs, et qui sont même ces Grecs, dont l’auteur ne remet jamais en question l’unité ?

L’adoption d’une chronologie qui mène l’auteur d’Homère aux philosophes conduit également D. Jouanna à définir son sujet en termes d’évolution linéaire : aspirant de façon confuse à une autre conception de la mort que celle qui caractérise « l’époque homérique » (p. 100, et passim), les Grecs auraient ainsi trouvé chez les philosophes ioniens, puis chez Platon, de nouvelles définitions eschatologiques qui permettaient d’élaborer un « mysticisme totalement nouveau » (p. 102). D’une attitude pré-morale des Grecs de l’époque archaïque au « moderne esprit cartésien » (p. 45) que D. Jouanna attribue à l’époque contemporaine s’écrit une histoire de la perception de la mort fondée sur quelques-uns des plus beaux textes du patrimoine culturel grec de l’Antiquité classique et hellénistique. Mais il reste à écrire bien d’autres pans de cette histoire.

Charles Delattre

mis en ligne le 28 janvier 2016