Justin, Abrégé des Histoires Philippiques de Trogue Pompée. Tome I, Livres I-X. – Texte établi, traduit et commenté par B. Mineo. Notes historiques par G. Zecchini. – Paris : Les Belles Lettres, 2016. – CV+248 p. : bibliogr., index. – (CUF, ISSN : 0184.7155 : série latine ; 413). – ISBN : 978.2.251.01473.9.

Les Antiquisants se réjouiront de voir que, grâce au travail de Bernard Mineo (ici BM) associé à Giuseppe Zecchini, Justin est enfin édité dans la CUF. Avec cette édition critique, il faut espérer que Justin, l’abréviateur de Trogue Pompée, sera désormais examiné avec un regard plus curieux, lui qui, jusque-là, était généralement cité en désespoir de cause ou pour faire nombre au milieu d’autres sources plus prestigieuses.

L’Introduction, attentive à l’ensemble de la tradition critique, est très claire et bien structurée. On y apprend que la vie de l’historien gaulois Trogue Pompée est peu documentée et, par là, mal connue. Sa famille, originaire du pays des Voconces (Vaison la Romaine), en Narbonnaise, accède à la citoyenneté romaine entre 77 et 72 par le biais d’un aïeul de l’historien (son grand‑père ? son arrière-grand‑père ?), sans doute un notable local récompensé de sa loyauté par Pompée. D’où le nom Trogue Pompée, Trogus signifiant « clan » en celte. Lui‑même semble avoir été « l’exact contemporain de Tite‑Live » (p. VIII), composant, sous Auguste et peut-être sous Tibère, une histoire universelle dont l’originalité tient « à ce qu’elle est fondamentalement centrée sur le monde grec tout en étant rédigée en latin » (p. XIV). Le fruit de cette Herculea audacia (Justin, Préface) est un ensemble de 44 livres environ cinq fois plus volumimeux que l’Abrégé qu’en a laissé Justin. Les 44 Prologi, qu’un autre que Justin a rédigés et qui ouvrent cette édition, sont en réalité des tables des matières des Histoires Philippiques, et leur lecture donne une idée de ce que Justin a omis ou abrégé. Le curieux titre, Histoires Philippiques, très discuté, serait inspiré par l’ouvrage du même nom de Théopompe, et l’ambition de Trogue Pompée aurait été de composer une histoire de l’empire macédonien, de Philippe II à la bataille d’Actium (31 av. J.-C.). BM, astucieusement, propose d’entendre par « philippique » ce que nous appelons « hellénistique », la période considérée commençant à partir non pas d’Alexandre, mais de Philippe (p. XVIII). Trogue Pompée a peut-être subi plusieurs influences, notamment celle de l’historien grec Timagène d’Alexandrie (Ier s. av. J.-C.), qui aurait été animé, comme lui, par l’idée de la décadence de Rome, et le conditionnel est de mise pour les nombreuses sources qui ont inspiré les 44 livres (p. LXIII‑LXVI). Surtout, BM propose de considérer Trogue Pompée comme le complément de Tite-Live, l’un se consacrant à l’histoire hellénistique, l’autre à celle de Rome, chacun étant sensible – comme Salluste – à la crise morale qui s’installe peu à peu et qui culmine dans les guerres civiles du Ier siècle.

L’abréviateur Justin, quant à lui, est encore plus mal connu que Trogue Pompée. Son origine (africaine ? gauloise ?) continue d’être discutée, ainsi que la date de rédaction de son Abrégé (IIe, IIIe ou IVe s. après J.-C. ?), BM penchant pour la fin du IVe siècle. À vrai dire, Justin ne résume pas, mais, de son propre aveu, il a constitué un florilège de l’oeuvre de son modèle, son histoire devant plaire et servir d’exemple. Très moralisateur, il se complaît dans le romanesque, le tragique, le scabreux ou l’insolite ; cependant, à partir des goûts de Justin, peut-on déduire, sinon par une hypothèse invérifiable, que son public était « assez large » et qu’« on est loin du lectorat républicain, très élitiste et capable de lire le grec » (p. LI) ? Les intéressantes remarques sur le style de Justin qui met en oeuvre « une poétique du spectaculaire » (p. LIX-LX) auraient gagné à être illustrées par des renvois à des passages de l’Abrégé ou à une étude sur le sujet, à supposer que cette dernière existe. Les manuscrits sur lesquels repose le texte sont présentés avec grand soin, et BM rend hommage aux travaux de ses prédécesseurs, notamment Franz Rühl (1886), Marco Galdi (1923), Otto Seel (1935) et le contemporain Marco Petoletti. L’apparat critique est sobre et moins chargé que celui de l’édition Rühl-Seel (1972).

La traduction fait débat. Manifestement, BM traduit en se laissant guider moins par le texte latin de Justin que par la traduction de ses prédécesseurs E. Chambry et L. Thély-Chambry parue en 1936 aux éditions Garnier. Il suffit en effet de quelques sondages pour constater que la paraphrase est évidente. Citons, à titre d’exemple aléatoire, la phrase, très ramassée, Neque ab hoc uitae proposito mortis ratio dissensit (VI, 8, 10). Elle est traduite dans l’édition Garnier par « La manière dont il mourut ne démentit point la conduite qu’il avait tenue pendant sa vie » (p. 153) et est rendue ainsi par BM : « La façon dont il mourut ne s’écarta pas du reste de cette ligne de conduite qu’il avait suivie sa vie durant » (p. 116) : la structure syntaxique de la phrase est identique et les synonymes sont là pour donner le change. De même, il est anormal de trouver, en grand nombre, des groupes de mots traduits à l’identique ou presque. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples : gravia servitutis verbera (III, 5, 2) : « les terribles coups de fouet que l’on donne aux esclaves » (BM p. 79 et Garnier p. 91) ; Philippus… omnes milites coronas laureas sumere iubet, atque ita ueluti deo duce in proelium pergit (VIII, 2, 3) : « Philippe… ordonne à tous ses soldats de prendre (var. BM : porter) des couronnes de laurier et marche à l’ennemi dans cet appareil (var. BM : c’est dans cet appareil qu’il marche au combat), comme sous la conduite du dieu (BM p. 128 et Garnier p. 171 : notons bien ita, rendu dans les deux traductions par « dans cet appareil ») ; pacta salute se dedideruntdeprecati belli promissio (VIII, 5, 3 et 4) : « ils se rendirent à condition d’avoir la vie sauve… la promesse de leur épargner la guerre » (BM p. 133 et Garnier p. 179). De telles similitudes, parfois verbatim, ne sont pas le fruit du hasard. La récurrence des procédés de recopiage – plus ou moins masqué – ou de paraphrase fait qu’on ne peut pas dire que BM livre une traduction neuve de Justin. On regrettera aussi que la traduction fasse disparaître les spécificités – certes mineures, mais réelles – de l’onomastique de Justin. Ainsi, il aurait fallu rester fidèle à la tradition manuscrite de Justin et noter, comme le font d’ailleurs les traducteurs Garnier, p. 27 Sardanapalle (contra BM : -pale), p. 36 Hammon (contra BM : Hamon), p. 47 Scopolitus (contra BM : -tos), p. 54 Démophoon (contra BM : -phon), p. 75 Charillos (contra BM : -ilos), p. 92, 93, 97, 107 Tisapherne (contra BM : Tissa-). Il fallait surtout conserver p. 25 Samiramis (contra BM : Sém-) qui est plus proche, phonétiquement, de l’historique Sammuramat. On lira également p. LXIX Leipzig (contra BM : Lipse). Il y a des coquilles : p. 30 n. 1 : des ἑταῖρος ; p. 24 et n. 1 : Lybie ; p. 25 : le roi Scythe Tanaüs ; p. 25 n. 3 : la Mer Noire ; la Bythinie ; p. 49 : les autres amazones ; p. 82 : la Guerre du Péloponnèse ; p. 22 et notes p. 31, 65, 94 : Trogue-Pompée (avec trait d’union). Bizarrement, ces coquilles se concentrent en général dans les très rares notes au bas de la traduction. Enfin, en ce qui concerne la transcription des termes institutionnels grecs, la cohérence souhaitée n’est pas toujours de mise. Ainsi, alors que Justin emploie à chaque fois le même terme, dux, Aristide est « chef des Athéniens » (p. 71), Périclès est « stratège » (p. 82), Lamponios/Lampon est « général » (p. 87), Nicias, Alcibiade et Lamachos sont « généraux » (p. 88), Alcibiade est indistinctement « général », « capitaine » (p. 92) ou « chef » (p. 98). Or, tous ces duces occupaient, dans les circonstances évoquées par Justin, la fonction de stratège ; rien n’empêche donc de s’en tenir à une seule et même traduction de dux .

Les Notes historiques, qui sont l’oeuvre de Giuseppe Zecchini, forcent l’admiration et se lisent en continu, sans même qu’on ait besoin de revenir au texte de Justin. Car il s’agit plutôt de commentaires charpentés qui analysent finement les procédés utilisés par Justin et qui confrontent le texte avec les sources parallèles ; les renvois à l’érudition moderne sont toujours pertinents et mesurés en nombre. G. Zecchini maîtrise avec art la diversité des civilisations, périodes, événements qui font la matière de l’Abrégé (Assyrie, Perse, Scythie, guerres Médiques, histoire de l’Athènes archaïque et classique, histoire de la Macédoine etc.), et l’on éprouve un réel plaisir à lire des Notes si riches et si intelligentes.

Du point de vue matériel, en revanche, la consultation de l’ouvrage est malaisée. En effet, à considérer les dix livres du texte de Justin, les pages ne mentionnent, tout en haut, que le titre de l’oeuvre, sans la mention du numéro du livre et encore moins du chapitre. Autant dire que repérer un passage précis prend du temps. En outre, si la mention des paragraphes (en général nombreux) figure bien, en gras, dans le texte latin, cette même mention est absente du texte français, ce qui supprime, pour le lecteur, cette perception quasi simultanée du texte et de sa traduction qui est le propre des « Budés ». Ces défauts de mise en pages sont d’autant plus regrettables qu’ils pouvaient être évités à peu de frais. De même, en fin de volume, les précieuses Notes historiques sont numérotées de 1 à 281, avec, à chaque fois, la mention du chapitre et des paragraphes (et non pas du livre). En réalité, ce numérotage a peu de sens puisqu’il n’y a aucun appel de note dans le texte que ces notes sont censées éclairer. L’efficacité de ces Notes est, par conséquent, atténuée, et il apparaît qu’elles ont été ajoutées au texte bilingue, comme une sorte d’appendice, sans qu’il y ait eu, semble-t‑il, une totale concertation entre BM et Giuseppe Zecchini. Dans le corps même du texte, en bas de page, figurent quelques notes, rarissimes et dues à BM. Un très utile Index des noms propres se trouve à la fin du volume. C’est là, à mon avis, qu’il aurait fallu placer les 20 pages de la Bibliographie (commune aux deux savants), et non pas à la fin de l’Introduction, ce qui n’est guère commode quand on veut la retrouver. Un dernier point, mineur mais heurtant l’usage, est à signaler : pourquoi, dans le corps du texte, user de la majuscule pour transcrire les noms des Modernes ?

Cette édition critique fera autorité. Sa parution, qui coïncide avec celle des Studi sull’epitome di Giustino, I-II, Milan, 2014-2015, édités par Cinzia Bearzot et Franca Landucci, prouve qu’une très louable nécessité de faire découvrir Justin est ressentie. On attend avec impatience le tome II (livres XI-XXI).

Bernard Eck