Kelainai – Apameia Kibotos : une métropole achéménide, hellénistique et romaine. – A. Ivantchik, L. Summerer, A. von Kienlin dir. – Bordeaux : Ausonius, 2016. – 531 p. : bibliogr., fig. – (Kelainai, ISSN : 2118.7339 ; 2). – ISBN : 978.2.35613.166.9.

Le projet Kelainai-Apamée Kibotos, qui a débuté en 2008, a vu ses premiers résultats consignés dans un volume consacré à la cité et son développement urbain en contexte anatolien[1]. Ce deuxième volume vient le compléter en faisant la lumière sur les périodes achéménide, hellénistique et romaine. Il est le fruit du colloque international qui s’est tenu à Bordeaux du 21 au 22 octobre 2011.

Dans la première partie, trois communications portent sur les sources littéraires et le contexte historique. La peinture de Tatarlı offrant l’image de troupes iraniennes et de soldats locaux, C. Tuplin (p. 15-27) s’interroge sur la composition des troupes assurant la domination perse en Phrygie. L’auteur rassemble les sources, notamment littéraires, permettant de les cerner. Malgré la comparaison avec d’autres satrapies, la réponse n’apparaît pas évidente. Il semble cependant que des soldats phrygiens aient pu être un élément important pour assurer la domination perse dans la satrapie de Phrygie. E. Yıldız (p. 29‑35) rappelle que Kelainai‑Apamée Kibotos fut une importante métropole commerciale aux périodes achéménide, grecque et romaine. Elle fut le lieu de passage de Xerxès, Cyrus le Jeune, Alexandre le Grand, Manlius Vulso et Mithridate. Strabon a souligné son rôle essentiel entre Éphèse et l’Est anatolien. L’auteur s’appuie sur les textes littéraires qu’il cite en traduction, parfois personnelles. Dans la traduction de Tite‑Live (38, 15), on corrigera Lysione par Lysinoè. Cette malheureuse faute de frappe conduit l’auteur à évoquer une « genaue Lage unbekannt » (n. 18 p. 31). Tite‑Live écrit : progredienti praeter paludes, legati ab Lysinoe dedentes civitatem uenerunt. Ce passage dépend de celui de Polybe qui rapportait déjà la rencontre entre les émissaires de cette cité et M. Vulso[2]. Il faut l’identifier à Lysinia sur la rive sud-ouest du lac Askania (Burdur)[3]. Sur la carte présentée p. 33, l’auteur veut que le trajet de M. Vulso suive celui de la route moderne à l’est du lac d’Askania. En fait, le territoire de Sagalassos traversé par Vulso est au sud du lac de Burdur[4] et l’armée de Vulso a certainement cheminé à l’ouest du lac[5]. On doit aussi remarquer que les sites antiques sont localisés sur la rive occidentale du lac : Lysinia, İlyas et Baris au nord. Le mythe de l’arche de Noè est ensuite au centre des réflexions de L. Sementchenko (p. 37-53). S’appuyant sur les textes littéraires, notamment sur un passage des Oracles sibyllins (I, 261) dont la datation remonterait au Ier siècle ap. J.-C., puis sur les sources épigraphiques, iconographiques et numismatiques, l’auteure fait une belle démonstration. Elle propose que l’origine du mythe de Noé et du nom Kibôtos porté par Apamée soit liée à la présence d’une communauté juive qui pourrait remonter à l’époque de la fondation de la cité par Antiochos Ier, contra J. L. Lightfoot et P. Thonemann qui ont suggéré une origine chrétienne à ce mythe[6]. Selon l’auteure, les témoignages de la présence chrétienne à Apamée sont « relatively late » et ne peuvent en aucun cas être en connexion avec l’apparition du mythe de Noé à la fin du Ier ou au début du IIe siècle ap. J.-C. (p. 46). Elle montre que ce dernier s’est développé à la faveur du mythe du déluge présent dans la mythologie grecque, mais surtout du mythe local de Marsyas (en développant l’ancienne hypothèse de F. Lenormant, acceptée par H. Leclercq, suivie par W. M. Ramsay et A. Reinach). Les éléments topographiques du mythe de Noé et une monnaie d’Apamée, dont le type et la légende associent Marsyas et des κιβωτοί, sont exploités. Ainsi le mythe biblique du déluge fut adopté à Kelainai à cause de la connexion avec la source du Marsyas, son mythe local et la présence des κιβωτοί liés au mythe du silène, ces coffres jouant probablement un rôle important. L’auteur des Oracles sibyllins I, 261, familier de ces traditions locales, s’inspirant de celles existant dans la communauté juive d’Apamée, pourrait donc être responsable de sa création, avant que le mythe de Noé ne soit adopté par la cité à la fin du IIe, puis se diffuse au IIIe siècle ap. J.-C.

La seconde partie est consacrée à l’architecture, l’urbanisme et la topographie. K. Müller (p. 57-133) tente de reconstituer les constructions antiques à partir des éléments d’architecture dispersés (166 nos). Ces éléments, qui ont fait l’objet de relevés, sont inventoriés et classés ; des structures et leur ordre sont identifiés ; des élévations sont proposées. Malheureusement, l’état des vestiges ne permet pas de pousser plus loin l’analyse (bâtiments doriques, édifice ionique, édifice circulaire). L’architecture est également au cœur de l’article d’A. von Kienlin (p. 135-149) qui évoque différentes constructions ornant la cité hellénistique et romaine (stade, exèdre etc.). Le théâtre est l’objet de l’étude d’A. von Kienlin, G. Herdt et A. Ilaslı (p. 151-173). Après en avoir analysé les différents éléments – cavea, skènè, proskenion – et la structure, les auteurs s’attachent à établir les différentes phases de sa construction et sa datation (IIe-Ier siècles av. J.‑C.). V. Sedov, M. Vdovichenko, J. Formicheva et E. Judina (p. 175-201) proposent un intéressant rapport préliminaire sur l’église byzantine édifiée à l’est de la ville moderne de Dinar, sur les pentes du Kaleyıkığı Tepe, connue depuis le XIXe siècle par F. V. J. Arundell, puis G. Weber. Les relevés permettent d’en préciser le plan et la construction. Les auteurs tentent d’en préciser la chronologie à partir des éléments trouvés sur le site et par comparaison. Ils interprètent l’architecture de cette « unusal Early Byzantine church … as transitional » (p. 200) et proposent de la dater de la première moitié ou du milieu du VIe siècle ap. J.-C. Cependant, on peut se demander si cette date ne peut pas être remontée plus haut dans le temps, comme W. M. Ramsay le suggérait, par comparaison avec l’église de Bindeos, dont le plan est comparable et qui date de la fin du IVe siècle[7]. Une comparaison avec Antioche de Pisidie, où plusieurs églises furent édifiées sans doute dès le IVe siècle, serait bienvenue[8]. Le réseau hydrographique contemporain est étudié en détail par A. Ivantchik et A. Sidorchuk (p. 203-230), puis confronté aux témoignages des sources antiques. Les auteurs proposent ainsi une reconstitution de ce réseau dans l’Antiquité (bien cartographié p. 229). Aucun changement majeur ne serait intervenu dans l’écoulement de ce réseau jusqu’aux années 1980 avec la construction d’un barrage sur la rive ouest du lac de Çapalı, détournant l’eau de son écoulement souterrain naturel au profit de l’irrigation. G. Fiedler et Fr. Maffre (p. 231-268) font un bilan des prospections archéologiques de 2010-11 effectuées dans la ville de Dinar sur plus de 90 % de l’espace urbain. Une localisation du centre urbain, des grandes structures in situ et des axes de circulation est proposée, mais les auteurs sont conscients de la difficulté à reconstituer le plan de la cité antique à cause de l’édification de la ville moderne sur l’ancienne. F. Çevik (p. 269-281) fait la lumière sur les nécropoles qui entouraient la cité. Il distingue neuf lieux, dont deux principaux, la nécropole sud, sur le Karabayıl Tepe, et celle au nord-ouest, sur le Tavşan Tepe. La répartition qui est dégagée montre que les sépultures sont composées essentiellement de tombeaux rupestres (les ¾) et de tumuli (18 %). L’analyse des inscriptions funéraires avec défense indique un recours à l’interdiction de remployer les tombes sous peine d’amende plus fréquent à Apamée qu’ailleurs et que les amendes furent en augmentation du Ier au IIIe siècle ap. J.‑C. Cette spécificité est mise en relation avec le grand développement que connut la cité à cette période. Enfin, le court article de T. Baybura et S. Erdoğan (p. 283-286) conclut cette partie archéologique en rappelant que le site est situé sur une zone sismique en proie à de fortes tensions, ce dont témoigne le récent tremblement de terre de 1995.

La troisième partie rassemble ce qui concerne l’épigraphie et la numismatique. Une nouvelle inscription lydienne est tout d’abord publiée par A. Ivantchik et I.-X. Adiego (p. 289‑299). Bien que 5 lignes seulement soient conservées de manière fragmentaire, les auteurs réussissent à en tirer bon nombre d’informations. La forme des lettres, mais aussi l’utilisation de la scriptio continua indiquent une datation fin VIe ou début Ve siècle. Il s’agit donc de la plus ancienne inscription jamais trouvée à Apamée. L’alphabet et la langue sont lydiens. Le texte présente une structure typique en deux parties. Malgré les propositions de segmentation et de traduction, le contenu reste impossible à restituer entièrement. L’intérêt réside donc essentiellement dans les conclusions d’ordre historique, car cette inscription n’est que la deuxième trouvée en dehors de la Lydie et des cités voisines de la côte. Elle témoigne de l’importance de la présence lydienne à Kelainai à l’époque où la Phrygie appartenait au royaume lydien. C’est sur ce dernier aspect que les auteurs mettent la lumière en analysant les témoignages littéraires. Une dédicace de langue latine trouvée en 2009 fait ensuite l’objet de l’étude d’A. Bresson (p. 301‑329). Sa datation sur critère paléographique la situe plus probablement dans la période 175-250. Elle est consacrée à Auguste par un certain Marcus Antonius Baebianus, procurateur de la quadragesima p(ortuum) A(siae) qui a accompli un vœu aux saints (ou très saints) Asclépios et Hygie. L’enquête que mène A. Bresson l’amène à supposer l’existence d’un sanctuaire d’Asclépios dans la cité et à reprendre le dossier des procurateurs de la quadragesima portuum Asiae. Il n’est pas possible de rendre compte ici des nombreux points abordés, mais parmi ceux‑ci, A. Bresson révise les vues d’H.G. Pflaum pour deux inscriptions liées à Apollonia de Pisidie[9]. La première, une dédicace gravée sur une ostothèque à Léon, vilicus Apolloniae par son vicarii, est attribuée à Apollonia du Méandre. La seconde, mentionnant un procurateur de la quadragesima portuum Asiae, T. Flavius Asklepas, située à Oueinia, se trouvait aux limites de la province d’Asie délimitée par le Karakuş Dağ. Le procurateur ne pouvait donc être basé à Apollonia de Pisidie située à cette époque dans la province de Galatie. Trois communications sont consacrées ensuite aux monnaies frappées ou en circulation à Apamée. E. Zakharov (p. 351-366) présente et établit le catalogue des monnaies trouvées à Apamée au cours des prospections effectuées entre 2008 et 2010 et qui s’étendent du VIe siècle av. J.‑C. au XIe siècle ap. J.-C., puis les monnaies d’Apamée conservées dans les collections du State Historical Museum et du musée Pouchkine de Moscou (p. 367-377), tandis que R. Ashton fait un exposé détaillé du monnayage de bronze (Brass/Bronze) de la basse époque hellénistique (p. 379-433).

La quatrième et dernière partie du livre est consacrée au matériel archéologique. V. Lungu et P. Dupont (p. 437-451) offrent une vue d’ensemble des céramiques issues des ramassages opérés sur le site de l’antique Kelainai. Selon leurs premières impressions, il s’agit d’un faciès céramique de type centre‑anatolien dominé à l’époque pré‑achéménide par les productions issues d’une nébuleuse phrygo-anatolienne et de la sphère lydienne, tandis qu’aux époques perse et hellénistique, les productions sont moins typées, mais restent en décalage par rapport aux séries canoniques diffusées dans les grands centres de la côte égéenne. V. Lungu (p. 453‑471) propose une première classification des « Achaemenid bowls ». A. Ivantchik (p. 473-489) rassemble les pointes de flèches trouvées lors des prospections, particulièrement sur les pentes du Suçikan, et constate leur variété tant du point de vue typologique que chronologique (VIIe‑Ie siècles av. J.-C.). L. Summerer (p.491‑520) étudie des sarcophages anciens et nouveaux, et leur décor sculpté, puis conclut cet ouvrage, avec M. Üyümez (p. 521-531) par la découverte en 2010, à Adayazı au nord-est de la province d’Afyon, d’une chambre funéraire contenant cinq sarcophages en bois. Leur disposition, leurs structures, le mobilier sont analysés, ainsi que le décor peint (masque de théâtre notamment). Ces sarcophages sont situés dans la seconde moitié du IIe siècle av. J.-C.

Au total, il faut être reconnaissant aux auteurs et aux éditeurs pour la publication de cet ouvrage, riche, dense et très bien illustré, qui vient renouveler et enrichir nos connaissances de cette grande cité de Phrygie.

Guy Labarre, Université de Franche-Comté, ISTA

[1]. Kelainai-Apameia Kibotos. Développement urbain dans le contexte anatolien. Stadtenwicklung in anatolischen Kontext, Actes du colloque international, Munich, 2-4 avril 2009, sous la direction de L. Summerer, A. Ivantchik, A. von Kienlin, Bordeaux 2011, 410 p.

[2]. Polybe XXII, 19 : παρεγένοντο πρέσβεις ἐκ Λυσινόης διδόντες αὑτοὺς εἰς τὴν πίστιν.

[3]. Λυσινία dans la Géographie de Ptolémée, Λυσινέων dans les inscriptions, Λυσινιέων dans les monnaies de l’époque sévérienne. Voir G. Labarre, M. Özsait, N. Özsait, « La cité de Lysinia sur les rives du lac Askania (Burdur) » dans H. Metin et al. éds., Pisidia Yazıları. Hacı Ali Ekinci Armağanı. Pisidian Essays in honor of Hacı Ali Ekinci, Istanbul 2015, p. 57-69.

[4]. G.E. Bean, « Notes and Inscriptions from Pisidia », Anatolian Studies 9, 1959, p. 113-117 (Manlius’ Route in 189 BC). Voir p. 116 : « Then turning north he marched into the Sagalassian territory around Düver and Yazıköy and was met by the envoys from Lysinia ».

[5]. J. D. Grainger, « The Campaign of Cn. Manlius Vulso in Asia Minor », Anatolian Studies 45, 1995, p. 23-42. Voir carte p. 32 et p. 35-36.

[6]. J. L. Lightfoot, The Sibylline Oracles, Oxford-New York 2007, p. 102-103 et 369-370 ; P. Thonemann, The Maeander Valley. A Historical Geography from Antiquity to Byzantium, Cambridge 2011, p. 89-92.

[7]. M. Akaslan, D. Demirci, Ö. Perçin en collaboration avec G. Labarre, « L’église paléochrétienne de Bindeos (Pisidie) », Anatolia Antiqua 23, 2015, p. 151-178. Au moment du colloque en 2011, les auteurs ne pouvaient évidemment pas connaître cette publication.

[8]. S. Mitchell, M. Waelkens, Pisidian Antioch. The Site and its Monuments, Londres 1998, p. 201-218.

[9]. H. G. Pflaum, « Le bureau de la quadragesima portuum Asiae à Apollonia de Pisidie », ZPE 18, 1975, p. 13-14 (Scripta varia, II, 1981, p. 159-160).