La cité et ses élites. Pratiques et représentation des formes de domination et de contrôle social dans les cités grecques. – Textes réunis par L. Capdetrey et Y. Lafond – Bordeaux : Ausonius, 2010. – 433 p. : index, bibliogr. – (Etudes, ISSN : 1283.2200 ; 23). – ISBN : 978.2.35613.011.2.

Ce livre publie les actes d’un colloque qui s’est tenu à l’université de Poitiers les 19 et 20 octobre 2006. Il comprend une introduction due aux deux éditeurs scientifiques, dix‑sept contributions regroupées en quatre parties et une conclusion rédigée par Alain Bresson. Il s’accompagne de références bibliographiques propres à chaque article et d’une imposante bibliographie générale. Un index des sources, des personnes, des lieux et des matières en fait un ouvrage facilement utilisable pour la recherche.

Le propos du livre est de renouveler l’étude des élites dans les cités grecques en la recentrant sur une histoire économique et sociale attentive aux questions de statuts, de hiérarchie et de domination. L’historiographie récente a, en effet, comme le rappellent les auteurs de l’introduction, tourné le dos à ce type d’analyse pour s’intéresser aux comportements, aux pratiques d’ostentation et de hiérarchisation, appliquant à l’antiquité à la fois les concepts de la sociologie des pratiques de distinction et de l’anthropologie du don. Sans nier l’aspect novateur et la réussite de certaines des études menées selon ces voies, Laurent Capdetrey et Yves Lafond souhaitent insister sur les conditions socio-économiques de la domination des élites civiques et « proposer une réflexion sur ce que furent les formes de répartition et de partage des richesses au sein des communautés civiques ». Le propos est clair. Il est présenté de façon parfois un peu défensive comme s’il fallait justifier une telle démarche face à l’historiographie dominante. Il est ambitieux puisqu’il s’agit non pas de revenir à une approche « classique » des années soixante‑dix du siècle dernier, mais d’innover en appliquant à l’étude des élites les catégories de l’histoire économique renouvelée entre autres par les recherches d’Alain Bresson qui écrit la conclusion du livre.

En écho aux propos de l’introduction, Alain Bresson souligne la nécessité de ne pas oublier la dimension économique dans l’étude des élites. Leur consommation ostentatoire peut être vue par exemple comme un facteur déterminant de la production. Alain Bresson propose de réinsérer l’étude des élites dans celle de la forme spécifique d’organisation en marché du monde grec des cités. Et il suggère que l’approche néo-institutionnelle qui est la sienne « fournit un modèle qui permet de rendre compte de l’émergence des formes institutionnelles de la domination ».

Dire que les dix‑sept contributions sont restées sagement dans ce cadre bien défini serait excessif. Elles reflètent la diversité des époques et des régions étudiées, des sources utilisées, mais aussi des approches suivies, elles traitent le thème parfois de façon monographique, elles l’oublient parfois aussi.

La première partie : Perception et représentations des groupes dominants : idéologie et éthique aristocratiques, comprend six articles. Les deux premiers traitent de la place des élites dans l’oeuvre de deux auteurs, Isocrate et Aristote. Vincent Azoulay montre qu’Isocrate donne un rôle nouveau à la culture intellectuelle dans la constitution des élites qui doivent avoir une place de premier rang dans le système politique. Sylvain Roux étudie la place de l’aristocratie dans la Politique d’Aristote, l’aristocratie n’est pas le régime le meilleur pour le philosophe et la notion d’élite n’est pas opératoire du point de vue politique. Catherine Apicella fait une étude très précise du programme iconographique de quatre sarcophages royaux de Sidon où il est essentiellement question d’idéologie royale. Les élites sont peu présentes dans cette analyse : elles témoigneraient toutefois d’un attachement plus fort aux modèles culturels de l’empire perse qu’à ceux du monde des cités grecques. Paola Grandinetti analyse la place des élites dans trois cités : Milet, Priène et Kymé à l’époque hellénistique à partir de la documentation épigraphique et autour des thèmes de l’approvisionnement, l’éducation, les monuments, les honneurs funèbres, autant de manières utilisées pour « devenir visibles » dans l’espace public. Sur la longue durée elle voit à la fois une continuité dans le rôle des élites et une adaptation aux mutations, ces élites jouent en particulier un rôle d’intermédiaires entre les cités, les rois et Rome. Yves Lafond s’intéresse aux notables dans les cités du Péloponnèse à l’époque de Trajan et voit combien leur conduite est proche du modèle politique proposé par les discours de Dion et les Préceptes Politiques de Plutarque. Mais elle est aussi dans la continuité d’une identité dorienne forgée au IVe siècle avant J.-C. , on reconnaît là les thèses chères à l’auteur. Damiana Baldassarra livre une autre étude de cas : celle des familles de Messène à l’époque des Flaviens qui, comme les élites d’autres cités de Messénie, concilient le rapport avec Rome et l’identité grecque.

Deux articles sont regroupés dans la partie sur les élites dans l’espace civique et religieux. Marcel Piérart propose une visite guidée de Delphes à partir d’un traité de Plutarque : De Pythiae oraculis. L’évergétisme est licite à deux conditions : que les largesses soient faites à titre gratuit et qu’elles soient faites en l’honneur des dieux. On aimerait en savoir plus sur l’appartenance de ces évergètes à l’élite. Didier Viviers regarde la place des élites dans les processions, quel est leur rang, comment les individus sont sélectionnés, la question de l’apparence et de la beauté, quel rôle joue le luxe. Il voit dans les Panathénées la cohabitation d’élites citoyenne et non citoyenne et plaide pour une définition plus sociale que politique des élites.

La troisième partie est intitulée : les élites, la richesse et les sociétés civiques. D’après le propos de l’introduction on devrait avec ces trois contributions être au coeur du sujet. Francis Prost reprend l’historiographie de la question : il rappelle les débats autour de l’emploi des termes noblesse , aristocratie, notables, élites, géné, oikoi, il présente les travaux d’Alain Duplouy sur les modes de reconnaissance sociale des élites archaïques et il souligne le danger qu’il y aurait à dissoudre les groupes sociaux au profit des stratégies individuelles. Puis il prend trois dossiers : les lois de Solon, les mesures du tyran et les lois somptuaires, qui montrent qu’il est possible de faire une analyse économique de la place des élites avec comme base la propriété foncière. Jean-Manuel Roubineau mène une enquête détaillée sur la richesse et la pauvreté chez Xénophon et montre que l’auteur distingue d’un côté des faits économiques objectivables et mesurables, d’un autre côté des sentiments individuels subjectifs et relatifs relevant autant du champ psychologique que du champ économique. Dans cet article intéressant les élites ne sont pas vraiment au centre de l’analyse. Christel Müller s’interroge à propos de la Béotie sur le sens à donner à « élites » et reprend le concept des Honoratioren : individus dont le pouvoir dans la cité repose sur la capacité économique d’une part et sur l’estime sociale dont ils jouissent d’autre part. En Béotie la richesse des élites vient surtout des revenus de la terre et cette richesse génère de larges mouvements de fonds des particuliers envers les cités (prêts d’affaires ou actes évergétiques). Toutes ces activités se déploient au sein d’un espace cohérent et réglementé, celui de la Confédération. Le raisonnement est convaincant mais il manque de documents, comme le remarque C.Müller, pour être parfaitement étayé.

La quatrième partie : Pratiques de distinction et formes de sociabilité élitaires, se compose de six articles. Sylvie Rougier-Blanc reprend le dossier de l’épopée homérique et la poésie archaïque et dresse le tableau d’une élite qui cherche constamment à asseoir sa légitimité. En s’appuyant sur des études de sociologie sur le comportement des élites, elle formule l’hypothèse que le choix de la plainte comme mode d’expression a pour but de montrer aux citoyens que l’exercice du pouvoir et les privilèges des meilleurs ne leur apportent que souffrances et déceptions. La dépréciation serait ainsi utilisée pour légitimer une position dominante. Christophe Pébarthe s’intéresse à la vie politique des Athéniens illustres au Ve siècle et confronte les deux témoignages de Thucydide et Plutarque autour de la figure de Périclès. Dans une étude très convaincante du moment de la metabolè (transformation) dans la vie de Périclès et du kratos (pouvoir) que celui-ci exerce sur le peuple, il éclaire la différence d’analyse des deux historiens et, aux côtés de Plutarque, replace Périclès dans l’élite sociale, économique et politique d’Athènes. Un portrait moins idéologique peut-être que celui de Thucydide mais résolument politique. Avec Sophie Collin-Bouffier nous restons à l’époque classique mais en Sicile où le pouvoir appartient aux tyrans. Que deviennent les élites dans un tel contexte ? Trois traits les caractérisent : l’apparence, la notoriété, la richesse. Après avoir remarqué que l’attitude des élites variait selon les comportements des tyrans à leur égard, l’auteur mène une étude chronologique de ces relations, un tyran après l’autre, pour conclure que les historiens modernes sont très dépendants du regard porté par les sources, en particulier Diodore de Sicile qui se montre tantôt favorable, tantôt défavorable aux tyrans. Alain Duplouy résume brièvement sa thèse qui est un peu l’aiguillon qui a provoqué ce livre collectif: une approche comportementale des élites permet de résoudre les apories résultant d’une lecture politique, sociale et économique de l’aristocratie. Pour mieux rejeter la théorie de la base gentilice de ces élites, il ouvre le dossier technique des noms en –ides et –ades. L’enquête lexicologique le conduit à répartir ces termes (trois mille) en six catégories (les patronymes, les anthroponymes, les lignages, les toponymes, les subdivisions du corps civique, les associations et corporations professionnelles).

Tout ceci témoigne de l’importance du schème gentilice pour penser l’existence de nombreuses entités sociales et pour définir les relations qu’entretenaient les individus, mais l’apparence familiale de ces groupes ne désigne pas pour autant une société aristocratique. L’auteur peut refermer le dossier, sa thèse lui paraissant sur ce point renforcée. Jérôme Wilgaux aborde avec l’étude des stratégies de reproduction des élites un thème qu’il connaît bien. Après une salutaire (pour le non spécialiste) mise au point sur le contenu de ces stratégies de reproduction selon Bourdieu, après le rappel des polémiques autour de la notion même de stratégie entre Bourdieu et Lévi-Strauss, l’auteur prend divers exemples pour mettre en évidence le rôle joué par le rapport d’échanges dans les dynamiques sociales. Depuis les mariages « remarquables » des tyrans et des rois jusqu’à la communauté matrimoniale des citoyens athéniens. Les signes de distinction lors du gamos lui-même, les dots, la constitution de réseaux, tout contribue à créer les différences sur lesquelles repose la constitution des élites. Alain Fouchard, parce qu’il a lui-même beaucoup travaillé sur l’aristocratie, peut se permettre de s’interroger sur la nouvelle mode qui consiste à qualifier aujourd’hui d’élites ce qui hier se nommait aristocratie. Un terme plus consensuel ? Il mène ensuite une étude chronologique du monde homérique jusqu’au IVe siècle sur les termes désignant ces élites. L’emploi du vocabulaire lui paraît très variable selon les auteurs et les contextes, mettant l’accent tantôt sur la valeur (arété), tantôt sur la naissance, tantôt sur la richesse. Le terme même de kalos kagathos « bel et bon » qui apparaît dans la seconde moitié du Ve siècle est lui-même un condensé des qualités attendues d’un citoyen, comme savoir bien se comporter dans les banquets par exemple.

Suivre le cheminement de chaque auteur donne bien sûr l’impression d’une grande diversité, voire d’une certaine hétérogénéité de ce travail de recherches collectif sur les élites. La feuille de route donnée en introduction n’est bien sûr qu’imparfaitement suivie, plusieurs auteurs n’ayant pas encore tout à fait intégré dans leur problématique la nécessité d’un retour vers une analyse sociale et économique. Mais les questions posées convergent souvent et les contributions permettent de disposer de nouvelles bases documentaires pour continuer à réfléchir sur les élites. Un petit regret : la réhabilitation d’une lecture économique et sociale des élites peut-elle se passer d’une réflexion sur leur rôle politique ? La question des formes de domination , des pratiques de distinction et de contrôle social au sein des cités est bien, me semble-t-il, au coeur du politique. Bref voilà un livre stimulant qui manifeste la diversité des analyses d’une nouvelle génération intellectuelle, diversité qui déborde le cadre indiqué de façon courtoise mais ferme par l’introduction et la conclusion.

Pauline Schmitt Pantel