La Grèce dans les profondeurs de l’Asie. Actes du 26e colloque de la Villa Kérylos à Beaulieu-sur-Mer, les 9 et 10 octobre 2015. – J. Jouanna, V. Schiltz, M. Zink éds. – Paris : Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2016. – IV+401 p. : fig. – (Cahiers de la villa « Kérylos », ISSN : 1275.6629 ; 27). – ISBN : 978.2.87754.348.4.

Publiés par Jacques Jouanna, Véronique Schiltz et Michel Zink, les Actes du colloque consacré en 2015 à  La Grèce dans les profondeurs de l’Asie  sont composés de quatorze contributions complétées d’une part par une allocution d’accueil dans laquelle Michel Zink rappelle fort opportunément que le thème choisi recouvre « tout un pan de l’histoire du monde » et, d’autre part, par un bilan qu’ont établi les deux autres éditeurs, qui évoquent « une rencontre vraiment pluridisciplinaire ayant porté sur de multiples aspects, tous aussi importants les uns que les autres, d’un apport de l’hellénisme à l’Asie lointaine ».

Véronique Schiltz, « L’Asie profonde d’Hérodote : Scythes, Issédons, Iyrques, Argipéens ».

Après s’être intéressée à la description de l’Asie telle que nous l’a léguée Hérodote, VS évoque les sources de l’historien et la localisation des nombreux groupes humains caractérisés par des mœurs d’une immense variété, qui sont exposées de manière plus ou moins détaillée. Hommage est rendu à Hérodote pour la qualité de son information et pour son irréprochable honnêteté. Au-delà du Tanaïs (le Don) commence cette Asie qui se révèle si étrange pour un Grec par ses us et coutumes. D’une grande clarté érudite, l’étude de VS repose sur un bilan des connaissances actuelles concernant les différents peuples dont les noms et les pratiques nous ont été transmis par le « père de l’histoire ».

Charles de Lamberterie, « La Grèce et l’Orient : questions de lexique ».

ChdL établit, avec érudition et précision, l’étymologie indo-européenne de plusieurs mots grecs courants (ϝοῖνοϛ, ἀσπίς, ξίφοϛ, ϝάναξ) en se fondant sur les témoignages jusqu’ici inexploités que fournissent diverses langues de la famille. Quelques emprunts du lexique grec à l’iranien sont ensuite examinés, notamment les composés en Baga (« dieu ») transformé en Μεγα- dans une série d’anthroponymes, et axšaina– « de couleur sombre », que l’on retrouve dans Ἄξεινοϛ Πόντοϛ. Construite sur la base de comparaisons rigoureuses, la démonstration de ChdL entraîne une totale conviction.

Jacques Jouanna, « Les médecins grecs et l’Asie ».

Avant de s’intéresser à l’image de l‘Asie dans les œuvres d’Hippocrate de Cos (essentiellement à partir du traité Airs, eaux, lieux) et de Ctésias de Cnide (Persika), JJ rappelle que, si Hippocrate refusa d’entrer au service d’Artaxerxès Ier, Démocédès exerça son art auprès de Darius, qu’Apollonidès de Cos et Ctésias de Cnide le firent respectivement à la cour d’Artaxerxès Ier et d’Artaxerxès II, tout comme Polycritos de Mendè. Ce sont réellement deux images bien différentes de la Perse sur de nombreux points que donnent Hippocrate et Ctésias. L’activité des praticiens grecs qui se sont rendus auprès des Rois d’Asie est l’objet, dans l’étude de JJ, d’une synthèse complète, qui s’étend avec pertinence au-delà de considérations strictement relatives à l’histoire de la médecine dans les cours perses.

Paul Bernard, « Un Chinois, des nomades et la fin de la Bactriane grecque (145-128 av. J.C.) ».

PB montre que la Chine des Han a contribué à l’effondrement du royaume grec de Bactriane provoqué par des envahisseurs nomades en provenance du Xingjang, les Yuezhi. Son analyse s’appuie sur trois séries de sources, sur le Shiji du grand historien chinois Sima Qian, sur l’Histoire des Han occidentaux et sur celle des Han orientaux, les auteurs de ces deux derniers documents s’étant inspirés d’un rapport rédigé par Zhang Qian envoyé en 129/128 par la Chine auprès des Da Yuezhi. Refoulé du Gansu, ce peuple était parvenu sur les bords de l’Oxus. Ordonnée par l’empereur Wudi, la mission de Zhang Qian, qui fut un échec, était de convaincre les Da Yueshi de conclure une alliance avec la Chine. Son rapport permet de connaître la date de l’implantation des Da Yueshi en Bactriane. PB complète sa documentation par un examen méthodique des monnaies, ce qui lui permet de définir des repères chronologiques. Il établit ainsi que l’histoire politique des royaumes grecs de l’Asie centrale s’est achevée sous le règne d’Hermaios (c. 80 av. J.-C.).

Suzanne Amigues, « Plantes et produits végétaux de l’Asie profonde dans le monde grec antique ».

SA commence par étudier sur une très longue période l’arrivée au Moyen-Orient et en Méditerranée orientale de produits végétaux asiatiques : différentes variétés de poivre, aromates, (clous de girofle et noix muscade), fruits (abricots, pêches). Utilisant toutes les ressources de l’archéobotanique pour construire son exposé sur ces temps reculés (du IVème millénaire au Vème siècle), elle s’intéresse ensuite à l’observation et à la description à partir du IVème siècle par les Grecs (compagnons d’Alexandre cités ultérieurement par Strabon et Diodore, Théophraste bien informé par une source anonyme) des plantes asiatiques dans leurs milieux (figuiers des banians, bananiers etc.). L’ensemble, illustré par de nombreuses photographies, est d’une remarquable précision.

Didier Marcotte, « Le périple de Néarque. Les enjeux scientifiques et géopolitiques d’un rapport de mission ».

L’importance du périple de Néarque, dont une description est exposée, se manifeste dans plusieurs domaines, en particulier dans ceux de la cartographie et de l’ethnographie. Il a également ouvert d’intéressantes perspectives pour le commerce. DM rappelle que c’est principalement à Arrien que l’aventure vécue a connu une grande fortune postérieure à son accomplissement et que la rédaction de Néarque a obéi à des objectifs précis, les uns restreints, les autres larges. Pour ce qui est de la navigation elle-même, DM établit avec précision ce que fut le partage des rôles entre Néarque et Onésicrite, entre un « commandement stratégique » et un « pilotage logistique ». Examiner attentivement le Périple en tant que rapport d’un observateur permet à DM de définir avec précision les ambitions de son auteur au moment de sa rédaction. Après une brève évocation de l’œuvre de Scylax, la conclusion de cette très dense contribution permet de comprendre le double programme historique et scientifique de Néarque en le situant dans les perspectives qui présidèrent à la rédaction de son œuvre.

Philippe Hoffmann, « La philosophie grecque sur les bords de l’Oxus : un réexamen du papyrus d’Aï Khanoum ».

Découvert en 1977 à Aï Khanoum en Bactriane orientale, le papyrus étudié dans cette contribution date de la première moitié ou du milieu du IIIème siècle. Il témoigne de l’intérêt porté par les élites locales aux questions métaphysiques débattues à l’âge classique dans la cité athénienne, en l’occurrence le thème platonicien de la participation. La découverte du papyrus, ses caractéristiques et son origine sont longuement examinées. Son contenu est identifié comme un dialogue rapporté, dont l’auteur pourrait être soit un platonicien soit Aristote. PhH évoque un dialogue perdu du Stagirite, Le Sophiste, qui aurait fait intervenir un successeur de Platon, peut-être Xénocrate. L’exposé de PhH s’appuie sur les travaux de plusieurs spécialistes ainsi que sur une analyse serrée des éléments de doctrine clairement reconnus pour aboutir à des conclusions qui demeurent prudentes. Elles appellent le même qualificatif lorsqu’il s’agit de chercher à savoir qui a pu apporter à Aï Khanoum le texte du dialogue (Cléarque de Soles ?). Érudite et passionnante, l’étude de PhH, bâtie sur des analyses philosophiques extrêmement précises, est suivie d’un échange entre son auteur et Paul Bernard qui apporte d’utiles informations d’ordre archéologique.

Olivier Picard, « La pénétration de la monnaie grecque en Orient ».

Abondamment illustrée, cette contribution distingue plusieurs grandes étapes, successivement étudiées, dans la diffusion de la monnaie grecque vers l’Orient, de 545 après la victoire de Cyrus jusqu’au premier siècle après J.-C., avec le développement ultérieur de l’introduction de la monnaie dans la partie orientale de l’empire perse après la conquête d’Alexandre, puis avec l’indépendance de la Bactriane et enfin avec les petits royaumes indo-grecs, indo-scythes et indo-parthes. S’intéressant à une série de conditions historiques et politiques liées à la nature et à la valeur des différentes monnaies, OP montre dans de convaincantes conclusions que les évolutions constatées illustrent les transformations des diverses sociétés concernées, dont la lenteur doit être considérée comme une grande caractéristique.

François Baratte, « De la Méditerranée à la Chine : Dionysos, Héraklès et les autres dans les profondeurs de l’Asie, au miroir de la vaisselle d’argent ».

C’est à une intéressante et bien particulière symbiose entre les cultures gréco-romaine et orientale que s’est intéressé FB. Son étude porte autant sur les échanges d’objets que sur les techniques et les représentations auxquelles il est procédé en fonction de contextes culturels précis. Si la Grèce est largement représentée dans la matière analysée, il est constaté que c’est d’une manière particulière, avec des figures qualifiées de « typiquement sassanides ». Des descriptions détaillées de scènes représentées sont proposées, ce qui permet de voir que des réinterprétations affectent les images héritées du monde grec. FB, en décrivant la fascination durable – et révélatrice de modes successives – exercée par la vaisselle d’argent sur des zones géographiques étendues, établit sur le fondement de preuves convaincantes que le souvenir des modèles d’origine s’est progressivement affaibli au fil des âges, même si l’influence de la sphère méditerranéenne a longtemps persisté. De nombreuses photographies illustrent la démonstration.

Anna Filigenzi, « Dionysos et son double dans l’art du Gandhāra : dieux méconnus d’Asie ».

C’est une étude très riche que propose AF à partir d’un thème jugé caractéristique d’évolutions qui sont souvent mal perçues pour des séries de raisons à propos de l’art bouddhique du Gandhāra. Sensible à la pluralité des cultures et des modes de vie, AF procède à des analyses d’une grande finesse. Elle s’appuie sur une abondante documentation, exploitée avec bonheur, qui tient compte d’acquis archéologiques récents renouvelant nos connaissances relatives aux sociétés de nombreuses régions.

Henri-Paul Francfort, « Figures emblématiques de l’art grec sur les palettes du Gandhāra ».

HPF distingue quatre catégories thématiques de palettes en prenant l’iconographie comme critère et sur la base de nombreuses descriptions d’une grande précision trois groupes distincts (indo-grec, indo-scythe et indo-parthe). L’étude fine des images représentées, qu’elles soient empruntées au monde humain ou à la sphère du divin, permet d’établir leur origine et de tirer de nombreuses et intéressantes conclusions sur d’importants aspects culturels relatifs à l’intérêt porté par les populations concernées à divers aspects de la littérature et de la mythologie grecques.

Pierre-Sylvain Filliozat, « La nature des planètes selon le Yavanajātaka « L’horoscopie grecque » de Sphujidhvaja et le Bṛhajjātaka « La grande horoscopie » de Vahāra Mihira ».

Procédant à une relecture des dernières strophes du Yavanajātaka (qui sont citées en sanskrit et traduites en français) et s’appuyant sur la caractérisation des planètes à la fin du premier chapitre, PSF s’efforce de définir ce qui relève indubitablement d’une inspiration grecque et de découvrir comment la culture sanskrite a modifié l’héritage scientifique hellénique. C’est ce second point qui retient le plus son attention, l’origine des éléments grecs ayant été largement analysée par David Pingree dans son édition du Yavanajātaka. L’apport sanskrit est systématiquement examiné à partir de la nature des planètes selon le texte de Sphujidhvaja. L’originalité innovatrice se manifeste lorsque des parallèles occidentaux font défaut. Mais même lorsqu’il est possible de déceler une parenté avec la science grecque, il est montré que des emprunts directs sont exclus, le texte de Sphujidhvaja se révélant plus proche de l’enseignement des auteurs postérieurs que des sources grecques considérées en elles-mêmes. Dans une seconde partie de sa contribution, PSF s’intéresse à l’œuvre de Vahāra Mihira. Il examine attentivement ce qu’elle doit à Sphujidhvaja et ce qu’elle ajoute au Yavanajātaka, avec parfois un retour à des éléments grecs ignorés ou peu pris en compte par Sphujidhvaja. PSF développe de manière détaillée et tout à fait convaincante les raisons pour lesquelles il estime que l’héritage grec a été revu et fondamentalement transformé. Les preuves sont tirées de l’histoire de la mythologie et de l’iconographie des planètes.

Jean-Noël Robert, « La constitution d’une tradition grecque au Japon du XVIe au XIXe siècle ».

JNR part d’un constat d’évidence : dans la période la plus ancienne du Japon ce qui concerne les grandes figures culturelles, comme l’illustre prince Shôtoku (mort en 622), relève d’un environnement bouddhique. Mais une évolution majeure s’est produite avec le « siècle chrétien » (c.1550-1650). Pour les missionnaires jésuites évangélisateurs du pays, la connaissance profane reposait essentiellement sur la tradition littéraire et philosophique grecque, considérée comme une bonne introduction à la découverte progressive des enseignements religieux. Envisageant une hellénisation des esprits avant leur christianisation ou en même temps qu’elle, ils introduisirent deux auteurs, Aristote, bien sûr, mais aussi, même si cela peut paraître quelque peu étrange ou pour le moins inattendu, Ésope. Dès lors, le fabuliste allait connaître au Japon une fortune extraordinaire, que JNR décrit avec précision. Tout commence en 1593 par la publication de l’Ysopet japonais imprimé à Amakusa en langue vernaculaire écrite avec des caractères latins, et se poursuit jusqu’à nos jours, en passant par l’importante étape de l’édition, en 1639, du recueil Isopo Monogatari (« Les contes d’Ésope »), avec une graphie qui mêle kanji (caractères chinois) et kana (signes syllabiques nippons). D’autres versions suivirent sous l’ère Manji (1658-1661). Vint ensuite le Tsûzoku Isoppu Monogatari (« Les contes d’Esope en langue populaire », 1873-1874), traduit à partir de l’anglais par Watanabe On (1837-1898). La diffusion se poursuivit jusqu’à nos jours, notamment avec, pendant plus d’un siècle, de nombreuses adaptations du texte de Watanabe On. De fort belles illustrations complètent la contribution de JNR, qui évoque de façon détaillée les choix linguistiques auxquels ont procédé les différents éditeurs successifs, mêlant parfois le japonais classique et la langue populaire. Telle qu’elle est brillamment décrite et analysée par JNR, l’histoire des fables d’Ésope au Japon est porteuse d’un enseignement culturel et linguistique particulièrement intéressant.

Jean-Yves Tilliette, «Exotisme ou merveilleux ? La réception médiévale de la Lettre d’Alexandre à Aristote ».

La Lettre d’Alexandre à Aristote est un faux associé à la geste d’Alexandre et à ce qui devint progressivement Le roman d’Alexandre. JYT présente et analyse l’histoire et le contenu de cet écrit. Les topoi du merveilleux (mirabile) qu’il contient sont ensuite examinés et commentés à partir de citations du contenu de trois œuvres, Le roman de toute chevalerie de Thomas de Kent (c. 1175), l’encyclopédie de Gervais de Tilbury, les Otia Imperia (c.1210) et le récit qu’a rédigé le missionnaire franciscain Guillaume de Rubrouck de son voyage en Mongolie (1253-1255). Cela permet d’évoquer la tradition romanesque du Moyen Âge et celle de l’encyclopédisme de la même période, puis de montrer le passage du merveilleux à l’exotisme. La contribution de JYT sur La lettre d’Alexandre à Aristote introduit avec érudition le lecteur dans un univers littéraire médiéval où demeure vivant le souvenir des légendes les plus extraordinaires, appelées à survivre malgré le développement de narrations centrées sur l’exotisme plutôt que sur le merveilleux, qui ne parviendront cependant pas à les éliminer complètement avant quelques siècles.

Jacques Jouanna et Véronique Schiltz, Bilan et Conclusion.

Remarques, questions, pistes de réflexion, appels à poursuivre l’enquête, tels sont, pour les deux éditeurs, en l’absence de possibilité d’une conclusion globale qui serait nécessairement réductrice, les acquis majeurs du colloque.

Au constat représenté par cette liste, on se permettra d’ajouter la démonstration, certes implicite, mais excellente, de la grande richesse du thème retenu par les organisateurs, qui ouvre des perspectives parfois un peu surprenantes, mais indubitablement passionnantes.

Jean-Pierre Levet, Université de Limoges

Publié en ligne le 12 juillet 2018