La question de l’espace au IVe siècle avant J.-C. dans les mondes grec et étrusco-italique : continuités, ruptures, reprises. – S. Montel, A. Pollini éds. – Besançon : Presses Universitaires de Franche-Comté, 2018. – 315 p. : bibliogr., ill. – ISBN : 978.2.84867.638.8.

Ce volume collectif, issu de l’intérêt des éditeurs pour la visibilité des offrandes dans les grands sanctuaires grecs et pour la délimitation des frontières, réunit des spécialistes travaillant sur des sources écrites, archéologiques ou iconographiques pertinentes pour le IVe siècle. Analyser les continuités, les ruptures et les reprises de modèles, pour cette période qui assure la transition entre le monde grec ébranlé par la guerre du Péloponnèse et celui étendu jusqu’aux frontières de l’Inde par Alexandre le Grand, s’avère une démarche fructueuse et originale. Dans l’historiographie française, ce siècle, sans être complètement négligé[1], n’a toutefois pas bénéficié d’un large intérêt. Cet ouvrage réussit le pari de combler un vide, du moins pour la question de l’espace, que les éditeurs ont choisi de privilégier, qui entrecroise une autre, tout aussi importante, celle de la chronologie.

Les axes thématiques qui se dégagent concernent l’espace domestique, urbain et sacré. Le volume est organisé en trois parties : les espaces centraux, les grands espaces, la représentation de l’espace dans les arts figurés. On peut délimiter une approche géographique et thématique, autour d’un centre particulier ou d’une région, qui caractérise les deux premières parties, et une autre, qui tient davantage de l’histoire de l’art, spécifique à la troisième partie. Il s’agit d’études de cas et non d’une démarche exhaustive visant l’ensemble du monde grec, signe d’une réserve méthodologique salutaire. Ainsi, un centre important comme Delphes bénéficie de deux chapitres, qui se complètent sans se superposer, l’un sur la réorganisation du sanctuaire d’Apollon au IVe siècle, l’autre sur les stratégies discursives d’un ethnos qui utilise l’espace de Delphes pour sa politique de communication (E. Franchi, « Continuity and Change in Phocian Spatial Politics : Commemorating Old and New Victories in Fourth Century Delphi »). Pour cette dernière contribution, qui représente le premier chapitre du volume, il convient de remarquer le jeu subtil entre le passé et le présent et les rivalités reflétées dans la monumentalisation de l’espace, une notion particulièrement intéressante étant celle de « guerre des monuments ». L’auteur manie habilement les concepts de réseaux, « spatial turn » ou stratégies discursives, qui s’avèrent des outils heuristiques redoutables pour montrer le rôle des revendications spatiales dans la réécriture de l’histoire. Pour le deuxième chapitre (A. Perrier, « La réorganisation de l’espace du sanctuaire d’Apollon à Delphes au IVe siècle av. J.-C. »), le tableau des aménagements du sanctuaire est un peu attendu, mais le fait qu’il intègre des travaux récents, notamment l’hypothèse d’une nouvelle entrée monumentale, jette une lumière nouvelle sur une aire d’investigation bien connue. Le chapitre trois, consacré à Amathonte de Chypre et à son développement urbain (A. Cannavo), permet d’apercevoir la transformation d’une capitale de royaume en cité hellénistique, alors que le modèle de la polis n’avait pas cours sur l’île avant l’époque hellénistique. L’incursion dans les commencements de la cité est la bienvenue dans la mesure où elle montre que la conception de la ville va de pair avec son rôle de siège royal. Le chapitre suivant (N. Genis, « Les annales politiques dans l’espace public : une nouveauté du IVe siècle av. J.-C. ? »), rend compte d’une démarche thématique car quatre cités (Thasos, Athènes, Milet, Rhodes) ont fourni les sept documents qui peuvent être identifiés comme étant des inscriptions récapitulatives à caractère politique. Cette stratégie originale qui consiste à rappeler les faits glorieux de la cité, à travers une nouvelle utilisation de l’espace public, visait à répondre à des périodes d’instabilité en donnant un nouvel impulse à l’unité civique originaire.

Les trois approches régionales qui s’ensuivent apportent de nouvelles réponses à la dialectique espace-histoire. L’étude consacrée à la Sicile dans le cinquième chapitre (J. R. Harris, « Continuity through Rupture : Space, Time, and Politics in the Mass Migrations of Dionysius the Elder ») montre de façon convaincante que la rupture dans le présent, produite par les mobilités humaines à grande échelle et les nouvelles formes politiques caractérisant les tyrannies locales, n’exclut pas la continuité avec le passé, par des filières notamment mythiques.  La contribution de C. Lasagni sur la Grèce du nord-ouest (« “Tribal Poleis” in Northwestern Greece »), après une mise au point bienvenue sur les rapports entre polis et ethnos, « cité-état » et « état fédéral », dépasse le paradoxe contenu dans le titre pour expliquer comment le processus d’urbanisation à l’œuvre au IVe siècle en Acarnanie, Étolie et Épire a donné naissance et a permis le développement de ce type particulier de structure étatique qu’est la « cité tribale ». Cette dernière se distingue de la cité ordinaire par son rapport à la fois à l’espace, moins axé sur la distinction entre polis et chôra, et à l’identité, marquée par un amenuisement du lien entre appartenance ethnique, identité politique et autoreprésentation. Le chapitre suivant prend l’exemple de la Béotie pour montrer comment on peut appliquer un modèle théorique contemporain, en l’occurrence géographique, à des réalités antiques (Th. Merle). Le choix est justifié par la relative abondance de sources archéologiques fournies par de nombreux surveys susceptibles d’alimenter une modélisation à l’échelle régionale. Il ressort assez vite que la Béotie au IVe siècle répond au modèle dit « parisien », caractérisé par une hypermétropie de Thèbes mais avec un réseau poliade hiérarchisé de type christallérien intégrant des cités plus ou moins éloignées de Thèbes, qui affirme ainsi sa position hégémonique sur plusieurs plans. Cette démarche anachronique parfaitement assumée met en avant un modèle dont l’applicabilité pour d’autres régions reste encore à tester mais peut s’avérer un outil théorique remarquable.

La troisième partie concerne la représentation des paysages, artefacts ou espaces domestiques dans l’art, sur des vases et dans le statuaire. A. Painesi (« La représentation de l’espace dans la peinture du IVe siècle av. J.-C. ») propose un schéma général des éléments iconographiques relatifs à l’espace : paysage naturel, infrastructures humaines, objets et inscriptions. Dans le chapitre neuf, consacré à l’hypogée Monterisi en Daunie (F. Le Bars-Tosi, « Aux frontières de l’Hadès. La représentation des espaces funéraires dans la céramique apulienne du IVe siècle av. J.-C. : l’exemple des vases de l’hypogée Monterisi de Canosa »), l’auteur met opportunément en évidence l’espace d’échanges dont la tombe elle-même est le reflet, entre les mondes étrusque, grec et macédonien. L’espace sacré fait l’objet de l’avant-dernier chapitre, où V. Jolivet analyse, à travers les statues des Assis, le statut des protagonistes et la topographie du sacré dans le monde étrusque, en insistant sur les influences artistiques de la céramographie attique et italiote. Enfin, dans le dernier chapitre, F. Vergara Cerqueira (« The Apulian Cithara, a Musical Instrument of the Love Sphere : Social and Symbolic Dimensions According to Space Representations ») se penche sur la place à la fois concrète et symbolique d’un instrument musical spécifique dans la sphère domestique, qu’il sublime dans la mort et dans le bonheur érotique, en l’associant à l’eschatologie nuptiale ou funéraire. Ces analyses iconographiques, ayant certes comme point de départ le catalogage et la description, mettent en réalité en avant la circulation des motifs artistiques et le lien entre imagerie, espace et société.

Nous sommes ainsi en présence d’un ouvrage caractérisé par une perspective partagée de ce que l’analyse spatiale peut apporter à l’histoire. Il s’inscrit dans l’actualité de la recherche, sans prétendre à l’exhaustivité – si l’Italie préromaine y est présente, à travers ses arts figurés, le monde romain est laissé de côté, en appelant ainsi à une nouvelle réflexion. Plusieurs centres d’intérêt se croisent et se répondent, afin de jeter une nouvelle lumière sur des espaces que ce volume focalisé sur le IVe siècle permet de regarder autrement.

Madalina Dana, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne/ANHIMA

Publié en ligne le 11 juillet 2019

[1] Voir P. Carlier, Le IVe siècle grec : jusqu’à la mort d’Alexandre. Nouvelle histoire de l’Antiquité 3. Paris 1995 ; P. Carlier éd., Le IVe siècle av. J.-C. Approches historiographiques, Nancy 1996.