La religion des femmes en Grèce ancienne. Mythes, cultes et société. – Sous la direction de L. Bodiou et V. Mehl. – Rennes : Presses Universitaires, 2009. – 237 p. : bibliogr., index. – (Histoire). – ISBN : 978.2.7535.0882.8.

En publiant les actes du colloque organisé en juillet 2008 à Cork dans le cadre de la Celtic Conference in Classics créée à l’initiative d’Anton Powell en 2000, Lydie Bodiou et Véronique Mehl entendent saluer l’anniversaire de la thèse de Pierre Brulé, La Fille d’Athènes, parue en 1987, recherche novatrice tant pour sa méthode que par ses analyses. Dans leur introduction, elles précisent que cette rencontre scientifique avait pour but d’interroger « la citoyenneté cultuelle » des femmes pour cerner leur place dans les sociétés grecques. Ce livre est composé en trois parties : le féminin dans les figures des divinités et des héroïnes (première partie), dans les noms et les mots (deuxième partie), puis dans « les passages et transmissions » (troisième partie). L’ouvrage s’achève par une bibliographie sélective et un index.
Ce livre s’ouvre par une réflexion de Violaine Sebillotte-Cuchet (VS-C) sur « la fabrique d’une héroïne au Ve siècle : Hérodote et Artémise d’Halicarnasse » (p. 19-32). À travers le prisme de l’héroïsme, VS-C remet en question la différenciation traditionnelle entre les hommes et les femmes. Même si la Carienne Artémise n’a jamais été qualifiée d’héroïne par Hérodote et n’a jamais eu ce statut religieux (p. 28), VS-C ne peut résister à « la tentation » (p. 32) d’interpréter le nom d’Artémise comme un choix délibéré de la reine combattante pour se donner la stature d’une héroïne de guerre et apparaître comme une épiphanie d’Artémis. Avec Sandra Boehringer (SB), on retrouve Artémis dans l’union de sa compagne Kallistô avec Zeus qui a pris l’apparence de la déesse pour séduire la jeune femme, « seul cas de métamorphose divine à visée érotique » (p. 47). Dans ce mythe, SB lit le motif de l’homosexualité féminine, catégorie heuristique pour étudier ce monde présenté comme celui d’avant la sexualité. Au-delà de la polymorphie du désir se dégage un schéma qui exprime la cohérence d’eros, quels que soient les partenaires en jeu (p. 33-50). Par l’analyse du Chant VI de l’Odyssée et de l’épisode de Nausicaa, Philipe Monbrun (PM) s’intéresse aux métaphores botaniques que suscite la jeune fille en tant que parthenos (p. 51-64). Face à Ulysse, Nausicaa est une autre Artémis, belle, grande et bien droite. Pour PM, si le palmier dattier de Délos s’impose à Ulysse comme réminiscence de cette jeunesse, c’est que dépourvu de matrice, cet arbre ne peut que rester vierge et signifier une parthenia pour toujours indomptée, à l’égal de celle d’Artémis (p. 64). En reprenant la route des petites ourses athéniennes, Pierre Brulé nous invite à une réflexion sur les sanctuaires maritimes d’Artémis dont les rites sont modelés sur « le système Brauron » (p. 65-82). Leur identification sur les deux rives de l’Euripe lui permet de déceler la matrice religieuse d’un complexe de mythes et de rites centrés sur la déesse. Claude Calame clôt cette première partie par l’étude de l’architecture symbolique du paysage cultuel d’Artémis comme expression de la nature même de la divinité (p. 83-92).
La seconde partie de l’ouvrage s’intéresse aux noms et aux mots du féminin. Une seule des quatre contributions retient une divinité comme sujet d’enquête. Il s’agit de l’étude proposée par Vinciane Pirenne-Delforge et Gabriella Pironti sur les épiclèses d’Héra à Stymphale en Arcadie, telles qu’elles sont notées par Pausanias (VIII, 22, 2-3). En tant que pais, teleia et chèra, la déesse ne reflète pas uniquement les trois états de la vie d’une femme : vierge, épouse, puis vieille. Elle conjugue aussi l’image de la soeur-épouse de Zeus qui est aussi son ennemie intime, aux attendus de la femme accomplie dans la société des hommes (p. 95-109). Par une enquête ambitieuse et passionnante sur les noms féminins théophores à Athènes dans les volumes du Lexicon of Greek Personal Names (LGPN), Jacques Oulhen aboutit à la conclusion qu’à l’époque classique la fréquence de ces noms ne reflète en rien la place reconnue aux femmes dans la vie cultuelle athénienne, ce qu’il interprète comme une dénégation symbolique de leur politeia (p.111‑143). Pauline Schmitt‑Pantel analyse l’aretè féminine dans le traité de Plutarque Vertus de femmes (p. 145-159), la question étant de savoir comment le biographe se sert de la vie religieuse pour exprimer la valeur des femmes et assurer leur mémoire. Au fil de ces vingt-sept récits, dont certains ne font aucune référence au religieux, se dégage une aretè féminine élaborée dans le respect de l’identité civique et du rôle dévolu aux femmes dans la société. Claudine Leduc reprend le mythe de l’autochtonie athénienne en suivant fidèlement quelques‑unes des pistes ouvertes par Nicole Loraux (p. 161‑170). En l’absence de tout discours sacré sur ce thème, elle fonde la légitimité de sa démarche sur le mythe d’Erichthonios en interprétant le geste d’Athéna qui reçoit l’enfant de la Terre comme « le geste fondateur de la citoyenneté démocratique » (p. 170).
La troisième partie : « « Passages et Transmissions du Féminin » commence par une brève présentation de Lydie Bodiou et Véronique Mehl sur le thème des parfums commun à leurs deux contributions, l’une consacrée à l’âge fleuri des jeunes filles (LB, p. 175-191), l’autre au temps de la maternité (VM, p. 193-206). LB suit pas à pas la transformation du corps de la nymphè à travers les étapes d’un rituel qui sollicite la vue, l’ouïe, le toucher et l’odorat. Sa présentation des sources littéraires et iconographiques est claire et didactique. Pour Véronique Mehl, le parfum est offrande, parure et gage de fécondité, disant l’intime « alors que les gestes et les mots font défaut » (p. 206). Florence Gherchanoc présente un inventaire très fouillé des cadeaux pour les nymphai (dôra, anakaluptèria et epaulia), fondé sur les sources textuelles, d’Homère aux lexicographes, pour éclairer le rituel matrimonial (p. 207-223). Elle établit une distinction entre les cadeaux faits par les femmes et déesses, les dons des prétendants, de l’époux ou de l’amant, et les présents d’un père à sa fille, ces derniers cherchant à sceller la nouvelle alliance. Jérôme Wilgaux s’intéresse à la transmission par la femme des appartenances parentales et religieuses (p. 225-237). À une lecture patrilinéaire et exogamique de la société grecque, il oppose les caractères bilatéraux du système de parenté athénien et la fréquence des unions entre proches. Le mariage qui n’interdit pas à l’épousée de garder des liens avec les siens, a pour finalité d’établir une communauté parentale et religieuse, dans laquelle les femmes jouent le rôle essentiel de médiatrices.
On appréciera la bonne tenue générale de l’ouvrage en dépit de quelques scories. En particulier, le nom de François Lissarrague doit être orthographié (p. 251). Des contradictions d’un article à l’autre auraient dû être explicitées. Le relief d’Échinos du Musée de Lamia est présenté sous deux références, dont l’une est obligatoirement fautive (p. 74 et p. 199). On relève que le palmier de Philippe Monbrun n’est pas celui de Claude Calame. Pour l’un il est le signe de la parthenia de la déesse (p. 64), pour l’autre il doit être associé à la capacité d’engendrement des adolescentes (p. 89). Des oublis bibliographiques portent préjudice à la pertinence de certaines analyses. La célèbre Phrasikleia a été décrite par Jesper Svenbro et interprétée avec brio dans le livre qui porte son nom et qui devait être cité (La Découverte, 1988). Une meilleure observation de la statue aurait d’ailleurs permis de préciser que la fleur présentée par la korè est un lotus, ce qui n’est pas anodin (p.178-179). Pour finir, il importe de relever que les titres ne sont pas toujours pertinents au regard des sujets traités : la première partie sur les divinités et héroïnes est centrée sur Artémis exclusivement et présente une seule héroïne qui sur un plan religieux n’en est pas une ! Rien n’est dit des prêtresses, des fêtes dans la maison et dans la cité En définitive, cet ouvrage ne parle pas de la religion des femmes et n’est d’aucun secours pour comprendre leur « citoyenneté cultuelle ». Pour autant, les thèmes abordés, que ce soit l’analyse des complexes mythiques, l’étude du paysage cultuel, l’explication des mythes par la botanique ou la place accordée aux parfums, témoignent de l’inventivité et du dynamisme d’une équipe de chercheurs qui doivent beaucoup à Pierre Brulé.

Geneviève Hoffmann