La représentation négative de l’autre dans l’Antiquité. Hostilité, réprobation, dépréciation. – A. Queyrel Bottineau dir. – Dijon : Éditions Universitaires de Dijon, 2014. – 524 p. : fig., cartes. – (Histoires, ISSN : 2269.8000). – ISBN : 978.2.36441.080.0.

On peut saluer la rapidité de publication des actes de la journée d’études du 25 octobre 2012 et du colloque international des 18-19 avril 2013. Cela n’était pas une mince affaire puisque l’ouvrage rassemble pas moins de 28 communications, toutes en français et précédées d’un résumé en anglais et des mots-clés.

Dans l’introduction, Anne Queyrel Bottineau, à l’origine de ce travail qui prolonge ses recherches personnelles et collectives sur la trahison[1], justifie l’étude de la « disposition malveillante du regard » (p. 8) car elle révèle les normes et les valeurs de l’individu ou du groupe. Aussi, tout au long des 9 chapitres, les études littéraires et historiques s’efforcent-elles d’éclairer les enjeux et les horizons d’attente des sociétés anciennes tout en s’inscrivant dans le renouveau de l’histoire des émotions. Plus précisément, ces études rejoignent les récents travaux sur le rapport négatif à l’autre (la haine, les stéréotypes, le conflit, l’insulte), comme dynamique sociale et notamment identitaire, au croisement de l’histoire des représentations et de l’anthropologie culturelle[2].

Christophe Chandezon ouvre le premier chapitre, le plus intéressant, consacré à la bipolarisation du monde par une étude stimulante sur l’ekhthra, l’inimitié personnelle. Se donnant à voir dans les lieux publics, notamment dans les tribunaux, l’ekhthra est une marque de sociabilité masculine. Loin d’être un simple sentiment, l’inimitié, comme la philia, crée un réseau d’acteurs sociaux dans lequel des biens circulent, ceux que l’on arrache à autrui dans la compétition pour les ressources, d’où sa plus grande importance dans les sociétés de la pénurie. L’inimitié implique également un code de conduite inverse de celui de l’amitié, marqué par l’ignorance ostensible (ne pas se saluer) et la violence (insultes, invectives). Christine Hunzinger examine ensuite dans le corpus élégiaque de Théognis la figure du κακός, véritable contre-modèle structurant dans un système d’oppositions binaires avec l’ἀγαθός. Antoine Pierrot s’appuie sur cette dichotomie et sur des comparaisons avec le monde médiéval pour réaffirmer la vision traditionnelle de la société grecque archaïque. Existerait ainsi une masse paysanne pauvre opprimée, travaillant la terre des autres, dont les hilotes fournissent un exemple. « À l’impuissance économique venait donc s’ajouter l’impuissance guerrière : les conditions étaient réunies pour que le reste de la société affecte de croire les kakoi affligés de tares physiques et intellectuelles expliquant leur débilité sociale. » (p. 63). D’où le choix de traduire kakoi par vilains et de voir dans les agatoi une noblesse car celle-ci est, selon Antoine Pierrot, toujours une « qualité autoproclamée, sans fondement juridique précis ». Emmanuèle Caire analyse l’utilisation politique que fait le Pseudo-Xénophon de cette stigmatisation du peuple en soulignant combien sa théorie politique se rapproche de la lutte des classes. Considérant la démocratie comme le régime né de la victoire des classes populaires déterminées à préserver leurs intérêts au détriment de ceux des riches, le Pseudo-Xénophon déprécie le dèmos pour mieux condamner la démocratie.

Le deuxième chapitre explore la prise de conscience de la représentation négative et le recul nécessaire qui en découle. Typhaine Haziza rappelle la fascination d’Hérodote pour l’Égypte qu’il décrit, d’où ses efforts pour se défaire des préjugés grecs sur les Barbares en remaniant la légende de Protée qui devint un modèle de sagesse. Si Marie-Rose Guelfucci interroge la déontologie de Polybe, Ariane Guieu-Coppolani examine les limites posées à la liberté de parole dans l’Athènes démocratique. Dans la cité de l’iségoria, « la révélation du caractère de l’adversaire et de ses tares [était] nécessaire pour que le peuple (tribunal ou Assemblée) puisse juger en connaissance de cause » (p. 130). Cela n’allait pas sans risques : les attaques et leurs représailles créaient des haines profondes menant à la stasis tandis que certains détournaient le système à leur profit. Aussi, pour éviter les excès, des lois furent-elles votées, s’adaptant aux préoccupations du moment, tandis que le mépris frappait celui qui critiquait au-delà des convenances. Toutefois, comme le souligne Jon Hesk avec force guillemets, ces invectives si fréquentes dans les tribunaux athéniens réactualisaient et affinaient par jeu de miroir l’identité athénienne et la définition du mauvais citoyen.

Le troisième chapitre porte sur le vocabulaire, la manière et les procédés du blâme et s’ouvre avec l’étude de Michel Fartzoff sur la Tragédie grecque. Dans une communication faisant écho à celle de Christophe Chandezon, François Prost montre, à partir des lettres de Cicéron à son frère et de Plutarque, comment le blâme devait trouver un équilibre avec l’éloge dans la dynamique de l’amitié. Annie Vigourt étudie enfin dans ses nombreux aspects une autre relation où la réprobation tient une place centrale, celle entre les hommes et leurs dieux qui se manifestent par des signes lorsqu’ils sont mécontents.

Le quatrième chapitre met à l’honneur la dérision. Cécile Corbel-Morana propose une intéressante réflexion sur la satire des démagogues dans la comédie ancienne. Reprenant les lieux communs déjà utilisés dans les tribunaux et les assemblées, les poètes discréditeraient le temps de la représentation l’homme politique pour que le peuple ait sa revanche (dimension carnavalesque) et réaffirme sa souveraineté. Rabaisser de la sorte ceux qui concentraient trop de pouvoirs permettait en outre d’écarter les dérives tyranniques. Gianluca Cuniberti explique le caractère genré et sexuel de ces attaques par l’isomorphisme entre relations sexuelles et relations sociales tandis qu’Émeline Marquis dévoile l’importance du rire, pour associer le public à la réprobation, et des archétypes en analysant les moqueries de Lucien de Samosate à l’encontre des philosophes de son temps.

La réprobation, dont traite le cinquième chapitre, peut se manifester par la dénomination, qui permet à Xénophon de présenter Artaxerxès II comme « un imposteur dénué de grandeur » (Pierre Pontier), ou par l’insinuation, utilisée par Isocrate dans le Plataïque pour imposer aux Thébains, dont l’expansion inquiète en ces années 373-371, une identité de traîtres et tout particulièrement de traîtres à la Grèce (Anne Queyrel Bottineau).

Le sixième chapitre explore la violence de l’arène politique comme lorsque Lysias s’efforça d’éliminer Thrasybule en le rendant responsable des torts dont est accusé Ergoclès (Cinzia Bearzot). De telles attaques, du fait du manque de sources, compliquent la tâche de l’historien qui veut retracer le parcours de la victime : Charidème, diabolisé par Démosthène, pour Elisabetta Bianco ou Aristogiton, fortement malmené par les orateurs attiques, pour Sophie Gotteland. Enfin, Marie-Claire Ferriès présente le dernier combat de Cicéron contre Antoine et ses partisans. L’ironie, indispensable en raison de la position d’infériorité de Cicéron, devint ici un instrument politique pour susciter l’odium iustum nécessaire à l’obtention de la déclaration d’hostis par le Sénat.

Le septième chapitre porte sur les conséquences des représentations négatives dans la gestion des affaires publiques. Les reproches face à ce qu’ils ressentaient comme un abandon des Lacédémoniens durant la seconde guerre médique s’enracinèrent d’autant plus profondément dans la mémoire athénienne que les deux cités furent peu après rivales. Anne Queyrel Bottineau démontre ici combien ces souvenirs, plus ou moins reconstruits, façonnaient l’identité commune en opposition à un autre également déformé. De même, l’inuidia, jalousie découlant d’une vision déformée de la réalité et menant à la haine, jouait un rôle moteur dans la vie politique romaine d’après Yasmina Benferhat qui étudie l’œuvre de Tacite.

L’étranger est la cible privilégiée de la représentation négative et c’est à sa figure que le huitième chapitre est consacré. Dominique Lenfant établit de manière convaincante que, contrairement aux idées reçues, les eunuques n’étaient pas considérés par les Grecs de l’époque classique comme des êtres efféminés et méprisables, symboles d’un Orient corrompu, mais comme des serviteurs dévoués victimes d’une odieuse cruauté. Puis, grâce à la documentation papyrologique, Philippe Rodriguez démontre que, sous Ptolémée II, les Égyptiens étaient hostiles aux fonctionnaires locaux qui n’appréciaient pas à leur juste valeur leur science agricole et tentaient d’importer des pratiques étrangères, sans que ce mécontentement conduisît à une remise en cause du roi gréco-macédonien. Élodie Romieux-Brun discerne grâce à un jeu d’intertextualité avec La Guerre du Péloponnèse de Thucydide un regard désabusé sur une cité ayant perdu sa grandeur et ses valeurs dans la critique des Athéniens que prononce Théron dans le roman de Chariton. Enfin, l’enquête de Thierry Grandjean sur les origines de l’image de barbares cruels des Bithyniens dévoile les mécanismes de déformation résultant des conflits entre Grecs et Barbares et de l’hellénocentrisme.

Dans le neuvième et dernier chapitre sur les monstres, Édith Parmentier révèle l’instrumentalisation par les Juifs puis par les Chrétiens de la mort d’Hérode qui devient ainsi un topos de la réprobation, tandis que Pascale Paré-Rey se penche sur la Médée de Sénèque.

Si l’ambition de ce travail était d’embrasser l’ensemble de l’Antiquité, force est de constater que l’écrasante majorité des articles porte sur le monde grec, que les nombreuses possibilités d’études pour le monde romain (la présentation des ennemis, intérieurs ou extérieurs, la figure des mauvais Princes ou les lois sur la diffamation ou la calomnie pour ne citer qu’elles) ne sont pas exploitées et que la rapide problématisation introductive aborde la question sous un angle résolument grec, notamment pour le vocabulaire. Les impératifs du travail collectif et le désir de contribuer à défricher un sujet encore assez neuf ont conduit à retenir un cadre spatio-temporel et un thème très larges, rendant impossible de tirer des conclusions dont l’ouvrage est ainsi dépourvu. Cette absence se fait d’autant plus sentir que les communications, certes bien articulées entre elles grâce à un plan habilement découpé, sont généralement dédiées à une cible particulière dans une œuvre précise et s’en tiennent le plus souvent à une analyse littéraire et à un éclairage contextuel. Malgré ces imperfections, dont souffrent de nombreux actes de colloque, l’ouvrage demeure d’une grande richesse de sorte qu’on pourra le consulter ponctuellement avec profit.

 Clément Bur

mis en ligne le 28 janvier 2016

[1] A. Queyrel Bottineau, Prodosia : la notion et l’acte de trahison dans l’Athènes du Ve siècle : recherche sur la construction de l’identité athénienne, Bordeaux 2010 ; A. Queyrel Bottineau, J.-C. Couvenhes, A. Vigourt dir., Trahison et traîtres dans l’antiquité : actes du colloque international (Paris, 21-22 septembre 2011), Paris 2012.

[2] M. Deleplace dir., Les discours de la haine. Récits et figures de la passion dans la Cité, Villeneuve d’Ascq 2009 ; H. Ménard, C. Courrier dir., Miroir des autres, reflet de soi : stéréotypes, politique et société dans le monde romain, Paris 2012 ; H. Ménard, P. Sauzeau, J.-Fr. Thomas, La Pomme d’Éris. Le conflit et sa représentation dans l’Antiquité, Montpellier 2012. L’insulte, pour le monde grec, a fait l’objet d’un colloque organisé à Paris par Vincent Azoulay et Aurélie Damet en mars 2012, publié dans la revue électronique Cahiers « Mondes Anciens » 5, 2014, Maudire et mal dire : paroles menaçantes en Grèce ancienne.