Lafond (Y.), La mémoire des cités dans le Péloponnèse d’époque romaine (IIe siècle avant J.-C.-IIIe siècle après J.-C.). – Rennes : Presses Universitaires, 2006. – 385 p. : bibliogr., index, ill., plan. – (Histoire, ISSN : 1255.2364). – ISBN : 2.7535.0304.4.

align: justify; »>Ce livre ne manque pas d’ambition puisqu’il s’agit de décrire le « fonctionnement mémoriel » des cités du Péloponnèse à l’époque romaine, du IIe s. av. au IIIIe s. ap. J.-C. : comment se perpétue le passé (et ce que l’on en retient), comment la bourgeoisie municipale s’insère dans la tradition des ancêtres et comment le nouveau pouvoir, celui de Rome, interfère avec la tradition ? La matière est essentiellement textuelle – Pausanias d’un côté et les inscriptions de l’autre –, mais l’auteur n’hésite pas à utiliser aussi, – mais pas suffisamment à mon goût –, les ressources de l’archéologie.
La première partie, « L’éthique de la cité », réunit et commente le vocabulaire des inscriptions honorifiques, qui mettent en valeur les vertus des évergètes, hommes ou femmes : andreia, dikaiosunè, phronesis et sophrosynè (n’était-il pas possible, dans un livre savant, où la langue joue un rôle important, de ne pas translittérer tous les termes grecs ?). Ce vocabulaire figé de l’époque hellénistique est-il susceptible de variations significatives dans l’espace et dans le temps ? « Il vaut la peine de souligner la rareté des références à la philotimia et à la spoudè entre le règne d’Auguste et celui des premiers Antonins », nous dit l’auteur ; je ne doute pas, quant à moi, qu’il s’agisse d’une simple mode, – si ce n’est l’incertitude sur la date de certains textes qui fait apparaître, artificiellement, une lacune. Rien ne différencie vraiment les époques ou ne singularise le Péloponnèse. On ne s’étonnera pas non plus que le vocabulaire de la deuxième sophistique ne recouvre pas celui des inscriptions, – pas plus que le vocabulaire administratif contemporain n’est repris dans les éloges académiques –, nonobstant cela, il s’agit de la même ‘langue’, comme l’a souligné M.‑H. Quet. (p. 62). Je doute aussi que le terme de ktistès (« fondateur »), appliqué aux empereurs, d’ailleurs assez rarement (p. 50), soit un terme d’éloge banal et ne recouvre pas une intervention impériale particulière dans la cité qui décerne un tel titre de gloire (changement de statut ou règlement de conflits ?).
La deuxième partie est consacrée au fonctionnement politique des cités, à la fois traditionnel – les noms des institutions ne changent guère (on voit encore apparaître le démos et la boulè) – et marqué aussi, comme partout, par la mainmise des notables sur la réalité du pouvoir à l’intérieur de la cité ; quant au « vrai » pouvoir, il appartient à Rome et à ses représentants. On aimerait en savoir plus sur ces conventus de négociants romains, installés à Mantinée et à Mégalopolis (p. 89) : quel était leur poids dans le fonctionnement de la cité ? Si j’en juge par l’exemple des Cyclades, ils finissent par se substituer aux institutions civiques traditionnelles à Délos et les Romains reçoivent des charges municipales à Ténos (cf. p. 127-135 sur l’intervention des Romains dans la cité : eggaiountes, katoikountes, pragmateuomenoi). La création de gerousia à caractère religieux traduit « une imbrication plus étroite du politique et du religieux » (p. 90). L’auteur revisite le fonctionnement des institutions spartiates à l’époque impériale (p. 110-121), haut lieu du conservatisme péloponnésien, comme Olympie (mais il faut éviter le terme de cursus honorum, employé dans ce livre systématiquement, car il n’y a rien en Grèce, même à l’époque impériale, d’équivalent aux institutions romaines). Le concours de l’aristopolitie permet de conclure à « une forme de domination spartiate, bien en accord avec la prédominance de la cité dans la mémoire civique de l’époque… ». Les espaces civiques sont aménagés ou réaménagés en fonction de ce glorieux passé dont on veut conserver la trace, mais ils portent aussi la marque des nouveaux évergètes, notables locaux ou empereurs : l’auteur, Pausanias à la main, reprend les analyses de P. Marchetti et de P. Gros sur la construction très idéologique des agoras civiques, mais il y avait peut-être mieux à tirer de l’exemple argien [1].
C’est bien sûr dans le domaine religieux que l’on est le mieux à même de juger des rapports entre tradition et modernité. L’auteur consacre toute la troisième partie de son étude à l’évergétisme religieux et au fonctionnement des cultes, mettant bien sûr en relief le rôle des héros fondateurs et insistant sur la composante dorienne de la mémoire cultuelle (p. 289 sur Sparte). Je m’interroge sur le degré d’une « emprise de l’idéologie romaine sur les programmes édilitaires » : chaque cité a son rythme de ‘romanisation’ et les édifices du culte impérial s’insèrent sans bouleversement dans le tissu religieux local (Messène aurait mérité cependant de plus amples développements, même si les publications d’ensemble se font attendre). Il est clair que la construction des panthéons des colonies, comme Patras ou Corinthe, faisait l’objet de recherches érudites et que les colons (Romains, mais sans doute aussi d’origine orientale ?) n’ont pas implanté des cultes propres à Rome, comme ils le firent par exemple à Délos au IIIIe et Ier s. av. J.-C. ; la façon dont se sont constitués ces panthéons donne lieu aux analyses les plus stimulantes de cette partie (p. 290-295).

Ce livre s’inscrit en bonne place dans la lignée des études sur la Grèce romaine, qui fleurissent depuis 20 ans ; il offre une bonne exploitation du matériel péloponnésien et sera utile à tous ceux qui voudront comprendre le fonctionnement des cités grecques sous l’Empire, prises entre les rêves du passé glorieux et les nouvelles réalités.

Roland Étienne

[1]. On est un peu étonné du manque de référence à la thèse de P. Aupert sur l’urbanisme argien, inédite, mais disponible comme toutes les thèses soutenues, et à l’article important d’A. Pariente sur l’héroon des Sept contre Thèbes et le feu de Phoroneus, BCH, Athènes 1992, p. 195-225. La seule synthèse sur Argos, M. Piérart et G. Touchais, Argos, une ville grecque de 6000 ans, Paris 1996 n’est même pas citée dans la bibliographie. J’ai moi-même tenté une présentation de l’agora d’Argos d’après les travaux de M. Piérart dans R. Étienne, Chr. Muller et Fr. Prost, Archéologie historique de la Grèce antique, Paris 20022, p. 115-118.[1].

Notes
  1. yle= »text-align: justify; »>Ce livre ne manque pas d’ambition puisqu’il s’agit de décrire le « fonctionnement mémoriel » des cités du Péloponnèse à l’époque romaine, du IIe s. av. au IIIIe s. ap. J.-C. : comment se perpétue le passé (et ce que l’on en retient), comment la bourgeoisie municipale s’insère dans la tradition des ancêtres et comment le nouveau pouvoir, celui de Rome, interfère avec la tradition ? La matière est essentiellement textuelle – Pausanias d’un côté et les inscriptions de l’autre –, mais l’auteur n’hésite pas à utiliser aussi, – mais pas suffisamment à mon goût –, les ressources de l’archéologie.
    La première partie, « L’éthique de la cité », réunit et commente le vocabulaire des inscriptions honorifiques, qui mettent en valeur les vertus des évergètes, hommes ou femmes : andreia, dikaiosunè, phronesis et sophrosynè (n’était-il pas possible, dans un livre savant, où la langue joue un rôle important, de ne pas translittérer tous les termes grecs ?). Ce vocabulaire figé de l’époque hellénistique est-il susceptible de variations significatives dans l’espace et dans le temps ? « Il vaut la peine de souligner la rareté des références à la philotimia et à la spoudè entre le règne d’Auguste et celui des premiers Antonins », nous dit l’auteur ; je ne doute pas, quant à moi, qu’il s’agisse d’une simple mode, – si ce n’est l’incertitude sur la date de certains textes qui fait apparaître, artificiellement, une lacune. Rien ne différencie vraiment les époques ou ne singularise le Péloponnèse. On ne s’étonnera pas non plus que le vocabulaire de la deuxième sophistique ne recouvre pas celui des inscriptions, – pas plus que le vocabulaire administratif contemporain n’est repris dans les éloges académiques –, nonobstant cela, il s’agit de la même ‘langue’, comme l’a souligné M.‑H. Quet. (p. 62). Je doute aussi que le terme de ktistès (« fondateur »), appliqué aux empereurs, d’ailleurs assez rarement (p. 50), soit un terme d’éloge banal et ne recouvre pas une intervention impériale particulière dans la cité qui décerne un tel titre de gloire (changement de statut ou règlement de conflits ?).
    La deuxième partie est consacrée au fonctionnement politique des cités, à la fois traditionnel – les noms des institutions ne changent guère (on voit encore apparaître le démos et la boulè) – et marqué aussi, comme partout, par la mainmise des notables sur la réalité du pouvoir à l’intérieur de la cité ; quant au « vrai » pouvoir, il appartient à Rome et à ses représentants. On aimerait en savoir plus sur ces conventus de négociants romains, installés à Mantinée et à Mégalopolis (p. 89) : quel était leur poids dans le fonctionnement de la cité ? Si j’en juge par l’exemple des Cyclades, ils finissent par se substituer aux institutions civiques traditionnelles à Délos et les Romains reçoivent des charges municipales à Ténos (cf. p. 127-135 sur l’intervention des Romains dans la cité : eggaiountes, katoikountes, pragmateuomenoi). La création de gerousia à caractère religieux traduit « une imbrication plus étroite du politique et du religieux » (p. 90). L’auteur revisite le fonctionnement des institutions spartiates à l’époque impériale (p. 110-121), haut lieu du conservatisme péloponnésien, comme Olympie (mais il faut éviter le terme de cursus honorum, employé dans ce livre systématiquement, car il n’y a rien en Grèce, même à l’époque impériale, d’équivalent aux institutions romaines). Le concours de l’aristopolitie permet de conclure à « une forme de domination spartiate, bien en accord avec la prédominance de la cité dans la mémoire civique de l’époque… ». Les espaces civiques sont aménagés ou réaménagés en fonction de ce glorieux passé dont on veut conserver la trace, mais ils portent aussi la marque des nouveaux évergètes, notables locaux ou empereurs : l’auteur, Pausanias à la main, reprend les analyses de P. Marchetti et de P. Gros sur la construction très idéologique des agoras civiques, mais il y avait peut-être mieux à tirer de l’exemple argien {{1}}.
    C’est bien sûr dans le domaine religieux que l’on est le mieux à même de juger des rapports entre tradition et modernité. L’auteur consacre toute la troisième partie de son étude à l’évergétisme religieux et au fonctionnement des cultes, mettant bien sûr en relief le rôle des héros fondateurs et insistant sur la composante dorienne de la mémoire cultuelle (p. 289 sur Sparte). Je m’interroge sur le degré d’une « emprise de l’idéologie romaine sur les programmes édilitaires » : chaque cité a son rythme de ‘romanisation’ et les édifices du culte impérial s’insèrent sans bouleversement dans le tissu religieux local (Messène aurait mérité cependant de plus amples développements, même si les publications d’ensemble se font attendre). Il est clair que la construction des panthéons des colonies, comme Patras ou Corinthe, faisait l’objet de recherches érudites et que les colons (Romains, mais sans doute aussi d’origine orientale ?) n’ont pas implanté des cultes propres à Rome, comme ils le firent par exemple à Délos au IIIIe et Ier s. av. J.-C. ; la façon dont se sont constitués ces panthéons donne lieu aux analyses les plus stimulantes de cette partie (p. 290-295).

    Ce livre s’inscrit en bonne place dans la lignée des études sur la Grèce romaine, qui fleurissent depuis 20 ans ; il offre une bonne exploitation du matériel péloponnésien et sera utile à tous ceux qui voudront comprendre le fonctionnement des cités grecques sous l’Empire, prises entre les rêves du passé glorieux et les nouvelles réalités.

    Roland Étienne

    {{1}}. On est un peu étonné du manque de référence à la thèse de P. Aupert sur l’urbanisme argien, inédite, mais disponible comme toutes les thèses soutenues, et à l’article important d’A. Pariente sur l’héroon des Sept contre Thèbes et le feu de Phoroneus, BCH, Athènes 1992, p. 195-225. La seule synthèse sur Argos, M. Piérart et G. Touchais, Argos, une ville grecque de 6000 ans, Paris 1996 n’est même pas citée dans la bibliographie. J’ai moi-même tenté une présentation de l’agora d’Argos d’après les travaux de M. Piérart dans R. Étienne, Chr. Muller et Fr. Prost, Archéologie historique de la Grèce antique, Paris 20022, p. 115-118.{{1}}.

  2. text-align: justify; »>Ce livre ne manque pas d’ambition puisqu’il s’agit de décrire le « fonctionnement mémoriel » des cités du Péloponnèse à l’époque romaine, du IIe s. av. au IIIIe s. ap. J.-C. : comment se perpétue le passé (et ce que l’on en retient), comment la bourgeoisie municipale s’insère dans la tradition des ancêtres et comment le nouveau pouvoir, celui de Rome, interfère avec la tradition ? La matière est essentiellement textuelle – Pausanias d’un côté et les inscriptions de l’autre –, mais l’auteur n’hésite pas à utiliser aussi, – mais pas suffisamment à mon goût –, les ressources de l’archéologie.
    La première partie, « L’éthique de la cité », réunit et commente le vocabulaire des inscriptions honorifiques, qui mettent en valeur les vertus des évergètes, hommes ou femmes : andreia, dikaiosunè, phronesis et sophrosynè (n’était-il pas possible, dans un livre savant, où la langue joue un rôle important, de ne pas translittérer tous les termes grecs ?). Ce vocabulaire figé de l’époque hellénistique est-il susceptible de variations significatives dans l’espace et dans le temps ? « Il vaut la peine de souligner la rareté des références à la philotimia et à la spoudè entre le règne d’Auguste et celui des premiers Antonins », nous dit l’auteur ; je ne doute pas, quant à moi, qu’il s’agisse d’une simple mode, – si ce n’est l’incertitude sur la date de certains textes qui fait apparaître, artificiellement, une lacune. Rien ne différencie vraiment les époques ou ne singularise le Péloponnèse. On ne s’étonnera pas non plus que le vocabulaire de la deuxième sophistique ne recouvre pas celui des inscriptions, – pas plus que le vocabulaire administratif contemporain n’est repris dans les éloges académiques –, nonobstant cela, il s’agit de la même ‘langue’, comme l’a souligné M.‑H. Quet. (p. 62). Je doute aussi que le terme de ktistès (« fondateur »), appliqué aux empereurs, d’ailleurs assez rarement (p. 50), soit un terme d’éloge banal et ne recouvre pas une intervention impériale particulière dans la cité qui décerne un tel titre de gloire (changement de statut ou règlement de conflits ?).
    La deuxième partie est consacrée au fonctionnement politique des cités, à la fois traditionnel – les noms des institutions ne changent guère (on voit encore apparaître le démos et la boulè) – et marqué aussi, comme partout, par la mainmise des notables sur la réalité du pouvoir à l’intérieur de la cité ; quant au « vrai » pouvoir, il appartient à Rome et à ses représentants. On aimerait en savoir plus sur ces conventus de négociants romains, installés à Mantinée et à Mégalopolis (p. 89) : quel était leur poids dans le fonctionnement de la cité ? Si j’en juge par l’exemple des Cyclades, ils finissent par se substituer aux institutions civiques traditionnelles à Délos et les Romains reçoivent des charges municipales à Ténos (cf. p. 127-135 sur l’intervention des Romains dans la cité : eggaiountes, katoikountes, pragmateuomenoi). La création de gerousia à caractère religieux traduit « une imbrication plus étroite du politique et du religieux » (p. 90). L’auteur revisite le fonctionnement des institutions spartiates à l’époque impériale (p. 110-121), haut lieu du conservatisme péloponnésien, comme Olympie (mais il faut éviter le terme de cursus honorum, employé dans ce livre systématiquement, car il n’y a rien en Grèce, même à l’époque impériale, d’équivalent aux institutions romaines). Le concours de l’aristopolitie permet de conclure à « une forme de domination spartiate, bien en accord avec la prédominance de la cité dans la mémoire civique de l’époque… ». Les espaces civiques sont aménagés ou réaménagés en fonction de ce glorieux passé dont on veut conserver la trace, mais ils portent aussi la marque des nouveaux évergètes, notables locaux ou empereurs : l’auteur, Pausanias à la main, reprend les analyses de P. Marchetti et de P. Gros sur la construction très idéologique des agoras civiques, mais il y avait peut-être mieux à tirer de l’exemple argien [1].
    C’est bien sûr dans le domaine religieux que l’on est le mieux à même de juger des rapports entre tradition et modernité. L’auteur consacre toute la troisième partie de son étude à l’évergétisme religieux et au fonctionnement des cultes, mettant bien sûr en relief le rôle des héros fondateurs et insistant sur la composante dorienne de la mémoire cultuelle (p. 289 sur Sparte). Je m’interroge sur le degré d’une « emprise de l’idéologie romaine sur les programmes édilitaires » : chaque cité a son rythme de ‘romanisation’ et les édifices du culte impérial s’insèrent sans bouleversement dans le tissu religieux local (Messène aurait mérité cependant de plus amples développements, même si les publications d’ensemble se font attendre). Il est clair que la construction des panthéons des colonies, comme Patras ou Corinthe, faisait l’objet de recherches érudites et que les colons (Romains, mais sans doute aussi d’origine orientale ?) n’ont pas implanté des cultes propres à Rome, comme ils le firent par exemple à Délos au IIIIe et Ier s. av. J.-C. ; la façon dont se sont constitués ces panthéons donne lieu aux analyses les plus stimulantes de cette partie (p. 290-295).

    Ce livre s’inscrit en bonne place dans la lignée des études sur la Grèce romaine, qui fleurissent depuis 20 ans ; il offre une bonne exploitation du matériel péloponnésien et sera utile à tous ceux qui voudront comprendre le fonctionnement des cités grecques sous l’Empire, prises entre les rêves du passé glorieux et les nouvelles réalités.

    Roland Étienne

    [1]. On est un peu étonné du manque de référence à la thèse de P. Aupert sur l’urbanisme argien, inédite, mais disponible comme toutes les thèses soutenues, et à l’article important d’A. Pariente sur l’héroon des Sept contre Thèbes et le feu de Phoroneus, BCH, Athènes 1992, p. 195-225. La seule synthèse sur Argos, M. Piérart et G. Touchais, Argos, une ville grecque de 6000 ans, Paris 1996 n’est même pas citée dans la bibliographie. J’ai moi-même tenté une présentation de l’agora d’Argos d’après les travaux de M. Piérart dans R. Étienne, Chr. Muller et Fr. Prost, Archéologie historique de la Grèce antique, Paris 20022, p. 115-118.[1].

  3. align: justify; »>Ce livre ne manque pas d’ambition puisqu’il s’agit de décrire le « fonctionnement mémoriel » des cités du Péloponnèse à l’époque romaine, du IIe s. av. au IIIIe s. ap. J.-C. : comment se perpétue le passé (et ce que l’on en retient), comment la bourgeoisie municipale s’insère dans la tradition des ancêtres et comment le nouveau pouvoir, celui de Rome, interfère avec la tradition ? La matière est essentiellement textuelle – Pausanias d’un côté et les inscriptions de l’autre –, mais l’auteur n’hésite pas à utiliser aussi, – mais pas suffisamment à mon goût –, les ressources de l’archéologie.
    La première partie, « L’éthique de la cité », réunit et commente le vocabulaire des inscriptions honorifiques, qui mettent en valeur les vertus des évergètes, hommes ou femmes : andreia, dikaiosunè, phronesis et sophrosynè (n’était-il pas possible, dans un livre savant, où la langue joue un rôle important, de ne pas translittérer tous les termes grecs ?). Ce vocabulaire figé de l’époque hellénistique est-il susceptible de variations significatives dans l’espace et dans le temps ? « Il vaut la peine de souligner la rareté des références à la philotimia et à la spoudè entre le règne d’Auguste et celui des premiers Antonins », nous dit l’auteur ; je ne doute pas, quant à moi, qu’il s’agisse d’une simple mode, – si ce n’est l’incertitude sur la date de certains textes qui fait apparaître, artificiellement, une lacune. Rien ne différencie vraiment les époques ou ne singularise le Péloponnèse. On ne s’étonnera pas non plus que le vocabulaire de la deuxième sophistique ne recouvre pas celui des inscriptions, – pas plus que le vocabulaire administratif contemporain n’est repris dans les éloges académiques –, nonobstant cela, il s’agit de la même ‘langue’, comme l’a souligné M.‑H. Quet. (p. 62). Je doute aussi que le terme de ktistès (« fondateur »), appliqué aux empereurs, d’ailleurs assez rarement (p. 50), soit un terme d’éloge banal et ne recouvre pas une intervention impériale particulière dans la cité qui décerne un tel titre de gloire (changement de statut ou règlement de conflits ?).
    La deuxième partie est consacrée au fonctionnement politique des cités, à la fois traditionnel – les noms des institutions ne changent guère (on voit encore apparaître le démos et la boulè) – et marqué aussi, comme partout, par la mainmise des notables sur la réalité du pouvoir à l’intérieur de la cité ; quant au « vrai » pouvoir, il appartient à Rome et à ses représentants. On aimerait en savoir plus sur ces conventus de négociants romains, installés à Mantinée et à Mégalopolis (p. 89) : quel était leur poids dans le fonctionnement de la cité ? Si j’en juge par l’exemple des Cyclades, ils finissent par se substituer aux institutions civiques traditionnelles à Délos et les Romains reçoivent des charges municipales à Ténos (cf. p. 127-135 sur l’intervention des Romains dans la cité : eggaiountes, katoikountes, pragmateuomenoi). La création de gerousia à caractère religieux traduit « une imbrication plus étroite du politique et du religieux » (p. 90). L’auteur revisite le fonctionnement des institutions spartiates à l’époque impériale (p. 110-121), haut lieu du conservatisme péloponnésien, comme Olympie (mais il faut éviter le terme de cursus honorum, employé dans ce livre systématiquement, car il n’y a rien en Grèce, même à l’époque impériale, d’équivalent aux institutions romaines). Le concours de l’aristopolitie permet de conclure à « une forme de domination spartiate, bien en accord avec la prédominance de la cité dans la mémoire civique de l’époque… ». Les espaces civiques sont aménagés ou réaménagés en fonction de ce glorieux passé dont on veut conserver la trace, mais ils portent aussi la marque des nouveaux évergètes, notables locaux ou empereurs : l’auteur, Pausanias à la main, reprend les analyses de P. Marchetti et de P. Gros sur la construction très idéologique des agoras civiques, mais il y avait peut-être mieux à tirer de l’exemple argien [1].
    C’est bien sûr dans le domaine religieux que l’on est le mieux à même de juger des rapports entre tradition et modernité. L’auteur consacre toute la troisième partie de son étude à l’évergétisme religieux et au fonctionnement des cultes, mettant bien sûr en relief le rôle des héros fondateurs et insistant sur la composante dorienne de la mémoire cultuelle (p. 289 sur Sparte). Je m’interroge sur le degré d’une « emprise de l’idéologie romaine sur les programmes édilitaires » : chaque cité a son rythme de ‘romanisation’ et les édifices du culte impérial s’insèrent sans bouleversement dans le tissu religieux local (Messène aurait mérité cependant de plus amples développements, même si les publications d’ensemble se font attendre). Il est clair que la construction des panthéons des colonies, comme Patras ou Corinthe, faisait l’objet de recherches érudites et que les colons (Romains, mais sans doute aussi d’origine orientale ?) n’ont pas implanté des cultes propres à Rome, comme ils le firent par exemple à Délos au IIIIe et Ier s. av. J.-C. ; la façon dont se sont constitués ces panthéons donne lieu aux analyses les plus stimulantes de cette partie (p. 290-295).

    Ce livre s’inscrit en bonne place dans la lignée des études sur la Grèce romaine, qui fleurissent depuis 20 ans ; il offre une bonne exploitation du matériel péloponnésien et sera utile à tous ceux qui voudront comprendre le fonctionnement des cités grecques sous l’Empire, prises entre les rêves du passé glorieux et les nouvelles réalités.

    Roland Étienne

    [1]. On est un peu étonné du manque de référence à la thèse de P. Aupert sur l’urbanisme argien, inédite, mais disponible comme toutes les thèses soutenues, et à l’article important d’A. Pariente sur l’héroon des Sept contre Thèbes et le feu de Phoroneus, BCH, Athènes 1992, p. 195-225. La seule synthèse sur Argos, M. Piérart et G. Touchais, Argos, une ville grecque de 6000 ans, Paris 1996 n’est même pas citée dans la bibliographie. J’ai moi-même tenté une présentation de l’agora d’Argos d’après les travaux de M. Piérart dans R. Étienne, Chr. Muller et Fr. Prost, Archéologie historique de la Grèce antique, Paris 20022, p. 115-118.[1].