L’Antiquité écarlate. Le sang des Anciens. – L. Bodiou, V. Mehl dir. – Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2017. – 304 p. : bibliogr., index, fig. – (Histoire, ISSN : 1255.2364). – ISBN : 978.2.7535.5491.7.

Les études anciennes prennent des couleurs. Voici L’Antiquité écarlate, fruit d’un colloque qui s’est tenu à Lorient en septembre 2014. On n’a pas fait le choix de la facilité ou de l’habitude. Car le thème – le sang – est non seulement neuf comme sujet de colloque, mais encore contraignant. De plus, mis à part une certaine littérature (la médecine par ex. ou, dans une moindre mesure, la poésie), les documents mentionnant le sang ne sont pas pléthoriques, en dépit d’un préjugé qui laisserait entendre le contraire, et tous ne se prêtent pas nécessairement à une analyse qui soit digne d’intérêt. La variété des communications souligne néanmoins l’extrême richesse de la thématique. L’Avant-propos de Lydie Bodiou et Véronique Mehl, qui est dense, inscrit l’ouvrage parmi les « lectures du corps », à la suite d’autres travaux sur le corps dans l’Antiquité publiés à partir de 2006, et rassemble une solide et très utile bibliographie sur cette question. Le lecteur est à l’aise : aucun contributeur ne jargonne et les langues ne fourchent pas[1]. La Préface de Pierre Brulé, en revanche, est étonnante[2].

L’ensemble est structuré, ce qui n’est pas une donnée d’évidence, en quatre parties thématiques cohérentes et assez équilibrées : Les Pouvoirs du sang, Faire parler le sang, Les Liens du sang, Faire couler le sang. Dans la première partie, Lydie Bodiou (p. 27-42), qui s’inspire de sa thèse et de l’ouvrage de M.-P. Duminil[3], rapporte ce que la Collection hippocratique dit du sperme, du sang menstruel et du lait, chacune de ces matières étant conçue par la médecine grecque comme une transformation du sang. On aurait apprécié que certaines interprétations intéressantes – par exemple, le sang menstruel serait un tribut versé à la cité (p. 36 et 37) – soient étayées par des textes. – Adeline Grand-Clément (p. 43-59), auteure d’un ouvrage remarqué sur les couleurs[4], rappelle que la taxinomie grecque des couleurs, avec la symbolique qui lui est associée, est très éloignée de la nôtre. L’attention est portée ici sur les « propriétés chromatiques du sang dans l’imaginaire grec » tel qu’il se déploie dans la poésie archaïque et classique. Le sang, rarement rouge, est le plus souvent noir (mélas) ou sombre (kélainos, kélainéphes), voire vert pâle (khlôros). En outre, une réponse originale est proposée à la difficile question suivante : comment comprendre que, dans les Euménides d’Eschyle, le sang d’un pourceau sacrifié puisse neutraliser le sang versé par le parricide Oreste ? – Jean-Christophe Couvenhes (p. 61-74), par un examen serré des sources littéraires et des études techniques, enquête sur la couleur de la tunique que les Spartiates portaient à l’armée ou au combat, à savoir la phoinikis, qui était, selon les auteurs, semblable à celle du sang (le même mot, phoinikis, désigne d’ailleurs aussi la couleur de ce vêtement). Plutôt que d’épiloguer vainement sur ce que recoupe exactement cette couleur rouge sang, l’auteur s’interroge légitimement sur le procédé de teinture utilisé et se refuse, avec raison, à prendre en compte une prétendue évolution chronologique qui voudrait que, à l’âge hellénistique, le murex ait succédé à la cochenille kermès comme substance tinctoriale, les deux ayant pu être utilisés à Sparte au même moment. – Nikolina Kéi (p. 75-91), un peu à l’écart de la thématique précise de l’ouvrage, commente une série de vases représentant des héros blessés ou guéris, dont Télèphe et Philoctète. On a du mal à penser que la blessure est un « signe d’identité héroïque » sur la seule foi de la cicatrice portée par Ulysse à la cuisse, souvenir d’un vieil accident de chasse[5].

Dans la deuxième partie, Marie Augier (p. 95-111) s’interroge avec rigueur et méthode sur les six inscriptions grecques faisant état d’un règlement qui exige la purification des femmes après la période menstruelle afin que celles‑ci puissent entrer dans le sanctuaire concerné. Ces règlements, marginaux et tardifs (200 av. J.‑C. – IIIe s. apr. J.-C.), de provenance diverse (Mégalopolis, Larissa, Délos, Ptolémaïs, Sounion, Lindos), concernent presque tous des divinités étrangères, et l’auteure avance de façon convaincante l’hypothèse d’une influence orientale qui serait à l’origine de ces prescriptions cathartiques liées au sang menstruel. Il est dommage que les textes concernés ne soient cités qu’avec parcimonie[6]. – Laurent Hugot (« Les sacrifices sanglants des Étrusques », p. 113-131) reprend les données d’une étude précédente (« Sacrifices et alimentation carnée dans les sanctuaires étrusques ») et ne centre guère le propos sur le sujet, qui est le sang. – Véronique Mehl (p. 133-147), au contraire, analyse avec acuité la place et la perception du sang dans les sacrifices animaux à travers un examen précis des sources littéraires attendues (Homère, le théâtre, Plutarque…) ou moins attendues (Théophraste, Lucien, Élien…). Il apparaît que la présence du sang sacrificiel est peu mentionnée, les objets tranchants ou le geste de l’égorgement étant en eux-mêmes suffisamment parlants. Les études, citées p. 134, n. 9, de G. Ekroth sur le même sujet, mais s’appuyant sur la seule documentation iconographique, semblent aller vers les mêmes conclusions. – Sarah Rey (« Le sang dans les prodiges romains », p. 149-163), en une prose alerte et néanmoins érudite, nous apprend que le sang est toujours mauvais signe quand il apparaît dans les rêves ou quand un sacrifice rate royalement (public éclaboussé par la bête qui s’échappe, glissade dans une flaque de sang etc.). Par là sont annoncés morts, assassinats ou défaites militaires. Il en va de même pour les pluies de sang, les statues qui saignent ou les boucliers ensanglantés sans raison. Et l’auteure de conclure brillamment, à la hache : « Pour les Anciens, le sang n’a pas de sens, ils n’en comprennent pas la fonction essentielle. Une seule certitude : il ne doit pas couler en excès, sinon il ouvre la porte à toutes les calamités ».

Dans la troisième partie, Aurélie Damet (p. 167-182), par une synthèse claire et ordonnée, examine l’importance plus ou moins grande que revêt le sang ou les liens du sang dans les phénomènes de l’embryogénèse, de l’eugénisme, de l’inceste et de l’affection chez Platon et Aristote, ce dernier, « hémophile sans concession », se démarquant nettement de son prédécesseur. Dans le tableau, l’inceste est à part : sa condamnation relève de motifs religieux et non pas, semble-t-il, de considérations d’ordre biologique. – Cyrielle Landréa (« Le sang des patriciens : la fabrique de l’excellence nobiliaire », p. 183-193) me paraît esquiver partiellement la thématique du sang, qui est détournée vers un propos sur la construction de l’identité patricienne. – Candice Greggi (p. 195‑206) expose, avec tous les branchements érudits nécessaires, ce qu’est, dans tous ses états, le stemma, cet arbre généalogique que les aristocrates romains accrochaient dans leur atrium et qui est comme « un vaste réseau veineux ». Dans la quatrième partie, Yannick Muller (p. 209‑236) offre une contribution riche, de loin la plus gore de l’ouvrage, sur « le sang dans les récits de mutilation corporelle en Grèce ancienne d’Homère à Diodore de Sicile ». Les textes convoqués sont très nombreux et commentés avec pertinence. On notera la place à part occupée par l’aveuglement (Œdipe etc.) et on retiendra, au passage, que le sang ne coule guère chez Xénophon et encore moins chez Thucydide, alors qu’ils sont des historiens de la bataille. Le propos déborde sur le monde barbare (Scythes, Massagètes, Perses…) et une conclusion sobre donne l’essentiel d’un sujet parfaitement maîtrisé[7]. – Nathalie Barandon (p. 237-249) examine l’utilisation qui est faite du sang dans les descriptions d’assassinats ou de funérailles d’assassinés dans les deux derniers siècles de la république romaine, à partir des exemples de César et de Clodius. Cependant, l’auteure constate qu’historiens et biographes font généralement peu état du sang quand ils évoquent des assassinats politiques ou des massacres de civils romains ou barbares. – Michel Blonski (p. 251-260), auteur d’un livre vivifiant qui ressort du paysage très clairsemé de l’anthropologie historique romaine en France[8], commente finement un magnifique texte de Tacite (Histoire, 3, 32) concernant Antonius Primus, un des chefs de l’armée de Vespasien, qui prend un bain pour se laver du sang dont il est couvert. La scène a pour cadre un épisode de la guerre civile de 69, le sac de Crémone. – Mathieu Engerbeaud (p. 261-270), qui renouvelle l’approche de l’histoire militaire de Rome avec un livre récent[9], remarque que l’historiographie gréco-latine, dans ses nombreux récits de batailles et de massacres, mentionne peu le sang. À l’opposé, au Vsiècle après J.-C., le chrétien Orose, dans ses Histoires contre les païens, met en scène la représentation la plus sanguinaire des guerres romaines archaïques, voulant ainsi souligner que le christianisme inaugure la paix.

« Le corps des Anciens n’est pas le nôtre », note Jérôme Wilgaux qui conclut magistralement l’ouvrage (p. 271-277), et le sang, essentiellement matière avant d’être métaphore, est « chargé d’une puissance symbolique sans cesse réactualisée » ; mais le savant, avisé, se garde bien, tout comme les deux éditrices, d’enfermer ce livre pionnier dans la seule catégorie de l’histoire du corps. L’horizon de la recherche est loin d’être fermé.

Bernard Eck, Université Grenoble Alpes

[1]. Mais on lira, au début du livre, haima et non pas haimos (« le sang »). On évitera de parler du « matricide Oreste », qui laisserait croire qu’un parricide ne serait pas le meurtrier de son père ou de sa mère, mais seulement le meurtrier de son père ; vieux mot, « matricide » est depuis longtemps obsolète. Il faut aussi condamner l’usage du verbe « initier » pour signifier « commencer » ou « être à l’origine », en rappelant que le français « initier » n’est pas l’anglais « to initiate ».

[2]. P. Brulé (p. 12-13) confisque à son profit la thématique, très marginalement évoquée par l’historiographie, de la souillure à la guerre. Or cette thématique, avec les mêmes sources antiques et modernes auxquelles P. Brulé renvoie, est déjà abondamment développée dans un livre paru en 2012 (B. Eck, La mort rouge. Homicide, guerre et souillure en Grèce ancienne, Paris 2012), dont le sous-titre est explicite. Pourtant, P. Brulé ne cite pas La mort rouge.

[3]. Le Sang, les vaisseaux, le cœur dans la Collection hippocratique. Anatomie et physiologie, Paris 1983 (cité p. 28, n. 5).

[4]. La Fabrique des couleurs. Histoire du paysage sensible des Grecs anciens (VIIIe – début du Ve siècle av. J.-C.), Paris 2011.

[5]. La bibliographie (p. 76, n. 4) concernant les blessures des héros dans les textes est assez peu pertinente. Il manque, notamment, W.-H. Friedrich, Verwundung und Tod in der Ilias, Göttingen 1956.

[6]. On veut bien croire, à lire l’extrait de SEG 28, 421, cité par l’auteure, que l’imprécis ta phusika évoque les règles, mais le masculin ton bouloménon thuein katharizonta laisse songeur.

[7]. Voir la thèse de l’auteur, Les Mutilations corporelles en Grèce ancienne : pratiques et perceptions, Strasbourg 2016.

[8]. Se nettoyer à Rome (IIe siècle av. J.-C. – IIe siècle ap. J.-C.). Pratiques et enjeux, Paris 2014.

[9]. Rome devant la défaite (753-264 avant J.C.), Paris 2017.