Lapidum natura restat. Canteras antiguas de la península ibérica en su contexto (cronología, técnicas y organización de la explotación). – A. Gutiérrez Garcia, P. Rouillard eds. – Madrid : Casa de Velázquez, 2018. – 198 p. : ill., bibliogr. – (Collection de la Casa de Velázquez, ISSN : 1132.7340 ; 170). – ISBN : 978.84.9096.170.4.

L’ouvrage Lapidum natura restat. Canteras antiguas de la península ibérica en su contexto (cronología, técnicas y organización de la explotación). Carrières antiques de la péninsule Ibérique dans leur contexte (chronologie, techniques et organisation de l’exploitation), édité en 2018 par Anna Gutiérrez Garcia-M et Pierre Rouillard rassemble 14 articles en français et en espagnol, qui rendent compte des communications d’un colloque qui s’est tenu à la Casa de Velázquez (Madrid) les 8 et 9 février 2016.

L’ensemble est organisé en trois parties ; elles font suite à une présentation historiographique et méthodologique de JC Bessac sur l’étude des carrières antiques méditerranéennes.

La première partie, « espaces d’exploitation et territoires : stratégies d’analyse et méthodes pour une étude globale », présente trois terrains de recherche : El Ferriol (Elche, Alicante), la Région de Murcie et l’île de Thasos.

La deuxième, « exemples d’études de Tarragone au Bassin Parisien : stratégies d’analyse, méthodes et techniques d’extraction », présente cinq études de sites d’extraction, en Espagne et en France, dont l’activité se déroule de l’Antiquité aux temps modernes : El Mèdol (Tarragone), Caravaca de La Cruz (Murcie), Almadén de la Plata (Séville), Martigues (Bouches-du-Rhône) et Nucourt (Val-d’Oise).

La dernière partie, « organisation de l’approvisionnement et usages de la pierre » porte sur l’identification de l’origine des pierres utilisées pour les sculptures ibériques, le théâtre romain d’Augusta Emerita, le castellum de Can Blai (Baléares) et la destination des calcaires de Folguerolles (Bas Ampourdan) et d’Espejón (Soria), dont on connaît les sites d’extraction.

Cette publication répond en partie à certaines inquiétudes exprimées par JC Bessac dans sa présentation de la recherche sur les carrières anciennes. Cette recherche est aujourd’hui dynamique, plurielle et innovante. Elle ne se résume pas à une prospection géologique des affleurements pour échantillonnage et analyse avec pour seul objectif l’identification de l’origine des pierres d’ornementation, comme cela a souvent été le cas durant les dernières décennies. Certes, une bonne partie de la documentation présentée ici est issue de la prospection ; les fouilles de sols de carrières et d’habitats de carriers sont encore trop peu nombreuses pour pouvoir dater et caractériser précisément l’activité extractive, mais les observations, en particulier sur le plan technique, sont précieuses et viennent enrichir un corpus jusqu’alors trop restreint.

Les différentes échelles d’étude, du site d’extraction à l’ensemble d’une région, impliquent des méthodes de recherche diverses. Pour le repérage, l’utilisation de la télédétection (photographie ou lidar) donne des résultats très différents suivant les contextes (El Ferriol, Caravaca). Les affleurements calcaires, qui constituent la plupart des zones étudiées, présentent souvent un couvert végétal permanent très dense et une topographie tourmentée qui ne facilitent pas le travail de prospection et l’utilisation des techniques de repérage modernes (Almadén, Bas Ampourdan). Ainsi, pour El Mèdol, c’est un incendie qui a permis de repérer et d’accéder à plusieurs fronts de carrières.

L’utilisation des Systèmes d’Information Géographiques, pour localiser les vestiges d’extraction sur des documents graphiques qui combinent plusieurs types de données (topographie, géologie, voies d’accès, marchés…) s’est désormais généralisée. Le recours à la photogrammétrie et au relevé laser, se sont répandus plus récemment dans la recherche archéologique. Ces techniques de relevé relativement rapides permettent ensuite une restitution en 3D dont on peut extraire des coupes et des plans. C’est un atout important pour l’étude des carrières où les relevés classiques sont difficiles à effectuer et dont le rendu n’est pas toujours très explicite. Ces techniques basées sur la photographie sont encore assez peu utilisées (ortho-photographie à Martigue et Nucourt, photogrammétrie à El Mèdol), mais l’ensemble des chercheurs les évoquent comme une solution d’enregistrement et de restitution à mettre en œuvre à l’avenir.

Sur le plan des techniques d’extraction, les synthèses régionales comme celle de la région de Murcie, permettent d’établir une typologie des sites. C’est une base indispensable pour orienter des recherches plus approfondies et préciser les différentes phases chronologiques de l’activité extractive qui a parfois perduré sur de longues périodes (Murcie, Martigue, Almadèn). Sur l’île de Thasos, une longue tradition de recherche sur le thème et une connaissance précise des contextes permettent de brosser un tableau très documenté de l’histoire des carrières locales.

Une étude détaillée des traces d’outils sur les fronts de taille comme sur les blocs, suivie d’un programme d’expérimentation, permet un phasage très fin de la construction et de la restauration d’un rempart médiéval (Nucourt). Avec une autre méthode basée sur la pétrologie et à une autre échelle, la prospection du territoire d’une cité, c’est la construction du théâtre d’Augusta Emerita qui peut être décomposée en plusieurs phases significatives. Ces exemples montrent à quel point l’étude des carrières peut nous éclairer sur la dynamique d’un chantier de construction.

Dans de nombreux cas, le lien établi entre des sites d’extraction et l’utilisation des pierres dans des monuments datés indique un approvisionnement plutôt local pour la construction (Caravaca, Marès), mais aussi pour la sculpture ibérique. Les matériaux utilisés pour l’ornementation, l’épigraphie ou la fabrication de mobilier connaissent une diffusion régionale plus large (Bas Ampourdan, El Mèdol, Espejón).

Pour les carrières qui ont connu une seule phase d’extraction, les calculs de volume permettent de préciser le lien entre production et consommation, ou ouvrent d’autres perspectives (Caravaca, Bas Ampourdan, Marès). Dans le cas contraire, où l’exploitation se prolonge dans la durée et efface les anciennes traces d’extraction, cela est souvent perçu comme un obstacle. Mais dans certains cas, la documentation écrite médiévale ou moderne (Espejón, Martigue) permet de définir les stratégies de recherche ou de proposer des hypothèses. Comme la pluridisciplinarité, l’étude diachronique s’impose.

Cet ouvrage illustre bien le dynamisme de la recherche sur l’extraction de la pierre, au moins dans sa première étape : l’identification de nombreuses sources de matériaux et la caractérisation des techniques. Il est souhaitable de poursuivre dans ce sens, pour révéler des zones encore méconnues, mais il faudra aussi franchir le cap de la fouille de sols de carrières, d’ateliers et d’habitats qui permettront de dater l’activité et de préciser les conditions dans lesquelles elle s’est développée. Cette mise en contexte est nécessaire pour mieux documenter l’extraction de la pierre, au même titre que d’autres activités telles que l’extraction minière ou la production céramique, qui témoignent toutes du fonctionnement des sociétés anciennes, dans leurs périodes fastes comme dans leurs crises. Mais l’importance socio-économique n’est pas le seul élément important. Le matériau lapidaire, en lien direct avec l’architecture, la politique édilitaire… est un élément particulier dont l’originalité doit être prise en compte, comme le montrent plusieurs études de ce recueil d’articles.

Jean-Marc Fabre, TRACES UMR 5608, Université Toulouse – Jean Jaurès

Publié en ligne le 5 décembre 2019